Chapter 20
Le roi fit venir son fils et lui adressa des remontrances. «Je n'ai que toi au monde, lui dit-il; sache, ô fils très cher, que les femmes sont artificieuses et instigatrices de mal, et qu'il n'y a nul bien en elles. Ne donne pas place à une femme dans ton coeur; le pouvoir de ta raison en serait asservi, la lumière de ta vue obscurcie, toute ton existence submergée. Apprends, ô mon fils, qu'il n'y a que deux chemins, l'un qui monte et l'autre qui descend. Nous te disons cela sous une forme sensible afin que tu comprennes. Celui qui ne prend pas le chemin de la justice n'approche pas de sa demeure; mais l'homme qui suit la voie de l'intelligence, en maîtrisant les forces de son corps qui doivent être ses servantes, s'élève vers le monde de lumière et approche sans cesse davantage de son véritable séjour. Il n'est pas pour l'homme de demeure plus vile que celle des choses sensibles. Il y a aussi pour lui une résidence moyenne qui est celle des lumières victorieuses qu'il peut encore atteindre, après s'être attardé dans le monde inférieur. Mais sa plus haute demeure est celle où il connaît les essences des êtres, et c'est à celle-là qu'il parvient par la justice et par la vérité. Laisse donc là cette misérable Absâl qui ne peut te procurer aucun bien. Reste pur, jusqu'à ce que je te trouve une fiancée du monde supérieur qui t'attirera la grâce de l'Éternel et qui donnera satisfaction au Maître des mondes.»
Salâmân, emporté par sa passion, ne se rendit pas aux avis du roi. Il alla répéter à Absâl ce que Hermânos lui avait dit, et celle-ci lui conseilla de n'en tenir aucun compte. «Il veut, dit-elle, t'ôter les plaisirs vrais pour des espérances dont la plupart sont trompeuses, te sevrer des joies immédiates pour des biens éloignés. Quant à moi je te suis soumise; je me plie à tous tes caprices. Si tu as de l'intelligence et de la décision, va dire au roi que tu ne m'abandonneras jamais, et que moi non plus je ne t'abandonnerai pas.»
Le jeune homme alla rapporter les paroles d'Absâl, non pas au roi lui-même, mais à son vizir, qui les transmit au roi. Celui-ci, rempli de chagrin, rappela son fils et il lui fit de nouvelles remontrances. Mais voyant qu'il ne parvenait pas à toucher son âme, il s'avisa d'un compromis. «Fais de ton temps deux parts, lui dit-il; l'une tu la passeras dans le commerce des sages; pendant l'autre, tu jouiras d'Absâl à ton plaisir.»
Salâmân consentit; mais pendant toute une moitié du temps, il avait l'esprit occupé de l'autre. Le roi s'en étant aperçu, se décida à consulter les sages sur l'opportunité de faire périr Absâl. C'était le seul moyen qui lui restât de se délivrer d'elle. Les sages blâmèrent ce projet; et le vizir répondit au roi que ce meurtre ébranlerait son trône sans lui ouvrir l'accès dans le choeur des Chérubins.
L'écho de cette discussion parvint à Salâmân qui s'empressa d'en avertir Absâl; ils cherchèrent ensemble le moyen de déjouer les desseins du roi et de se mettre à l'abri de sa colère. Ils décidèrent de s'enfuir jusqu'au rivage de la mer d'Occident et d'habiter là.
Or le roi possédait, grâce à sa science magique, deux flûtes d'or munies de sept trous correspondant aux sept climats du monde. Lorsqu'il soufflait dans l'un de ces trous, tout ce qui se passait dans un climat lui apparaissait. Il découvrit ainsi le lieu où s'étaient retirés Salâmân et Absâl, et il vit qu'ils étaient dans un très misérable état. Il eut d'abord pitié d'eux, et il leur fit envoyer quelques subsistances. Puis, irrité de nouveau par la force de leur amour, il les fit tourmenter dans leur passion même par des esprits qui leur infligeaient des désirs qu'ils ne pouvaient satisfaire.
Salâmân comprit que ces maux lui venaient de son père. Il se leva et il se rendit, accompagné d'Absâl, à la porte du roi pour implorer son pardon. Le roi exigea encore de lui le renvoi d'Absâl, en lui répétant qu'il demeurerait incapable de s'asseoir sur le trône tant qu'il la garderait auprès de lui, parce que cette femme et l'empire le réclameraient chacun tout entier. Absâl serait comme une entrave attachée à ses pieds, qui l'empêcherait d'atteindre aussi le trône céleste des sphères. Et, ayant dit, il les fit attacher tout un jour dans la position indiquée par cette comparaison. Lorsqu'on les délia, la nuit venue, tous deux se prirent par la main et ils allèrent ensemble se jeter dans la mer.
Cependant Hermânos veillait sur eux; il commanda à l'esprit des eaux d'épargner Salâmân jusqu'à ce qu'il eût eu le temps d'envoyer des hommes à sa recherche. Quant à Absâl, il la laissa se noyer.
Lorsque Salâmân eut acquis la certitude de la mort d'Absâl, il fut sur le point d'en mourir de douleur, et il devint comme insensé. Le roi alla consulter le sage Iklîkoulâs, qui exprima le voeu de revoir le jeune homme. Celui-ci étant venu, le sage lui demanda s'il désirait rejoindre Absâl.--Comment ne le désirerais-je pas? répondit-il.--Viens donc avec moi, dit le sage, dans la grotte de Sârikoun; nous y prierons quarante jours après lesquels Absâl retournera à toi.--Ils allèrent ensemble à la grotte. Le sage avait mis à sa promesse trois conditions: que le jeune homme ne lui cacherait rien, qu'il imiterait tout ce qu'il lui verrait faire, sauf un adoucissement qui lui serait accordé pour le jeûne, et qu'il n'aimerait point d'autre femme qu'Absâl toute sa vie durant.
Ils se mirent alors à prier Vénus; et chaque jour Salâmân voyait la figure d'Absâl, qui s'asseyait près de lui et s'entretenait avec lui, et il rapportait au sage tout ce qu'il avait dit et entendu.
Mais, au bout de quarante jours, parut une autre figure, étrange et merveilleuse au delà de toute beauté. C'était la figure de Vénus. Salâmân s'éprit pour elle d'un amour si grand qu'il en oublia l'amour d'Absâl. «Je ne désire plus Absâl, dit-il au sage, je ne veux plus que cette image.--N'as-tu pas promis de n'aimer qu'Absâl? répliqua le sage; nous voici près du moment où elle va t'être rendue;» mais le jeune homme répéta: «Je ne veux plus que cette image.»
Alors le sage conjura l'esprit de cette image, qui vint en tous temps visiter Salâmân; et cela dura tant qu'à la fin le coeur de Salâmân se lassa de cette image même; et son esprit s'éclaircit et son âme fut purifiée du trouble de la passion.
Le roi rendit grâces au sage, et Salâmân s'étant assis sur le trône de l'empire, n'eut plus en vue que la sagesse, et il s'acquit une grande gloire. De nombreuses merveilles furent accomplies sous son règne.
Cette histoire fut écrite sur sept tablettes d'or; on inscrivit sur sept autres tablettes des invocations aux planètes, et on plaça le tout dans les deux pyramides près des tombeaux des ancêtres de Salâmân. Après que les deux déluges eurent eu lieu, celui d'eau et celui de feu, Platon, le sage divin, parut, et il voulut rechercher les ouvrages des sciences cachés dans les pyramides. Il alla les visiter; mais les rois de ce temps-là ne lui permirent pas de les ouvrir, et il recommanda en mourant cette tâche à son disciple Aristote. Celui-ci, à la faveur des conquêtes d'Alexandre, fit ouvrir les pyramides par un moyen que lui avait indiqué Platon, et Alexandre y étant entré en tira les tables d'or qui renfermaient cette histoire.
Il serait difficile de dire précisément si un conte de cette sorte recouvrait, dans la pensée de son auteur, un système philosophique défini, ou s'il n'était qu'un symbole large où chacun pouvait introduire quelque chose de sa pensée. Ce que nous pouvons faire remarquer cependant, c'est que ce mythe était visiblement approprié à la philosophie néoplatonicienne et qu'il fut appliqué d'une manière expresse au système d'Avicenne. Voici l'interprétation qu'en fournit Nasîr ed-Dîn et-Tousi:
Le roi Hermânos est l'intellect agent; le sage est ce qui découle sur cet intellect des intelligences supérieures. Salâmân figure l'âme raisonnable, issue de l'intellect agent sans dépendance des choses corporelles. Absâl est l'ensemble des facultés animales. L'amour de Salâmân pour Absâl signifie l'inclination de l'âme aux plaisirs physiques. Leur fuite à la mer d'Occident représente la submersion de l'âme dans les choses périssables. Leur châtiment par l'amour non satisfait signifie la persistance des inclinations mauvaises de l'âme, après que les facultés corporelles affaiblies par l'âge se sont relâchées de leurs actes. Le retour d'Absâl chez son père marque le goût de la perfection et le repentir. Le suicide des deux amants dans la mer, c'est la chute du corps et de l'âme dans la mort. Le salut de Salâmân est l'indication de la survivance de l'âme après la mort du corps. L'élévation de son amour jusqu'à Vénus représente la jouissance des perfections intelligibles. L'avènement de Salâmân au trône, c'est l'arrivée de l'âme à la perfection essentielle. Quant aux pyramides subsistant à travers les siècles, elles symbolisent la forme et la matière corporelles. Si nous osions encore glisser sous le mythe une idée personnelle, après avoir entendu cette ingénieuse interprétation, nous proposerions de voir dans les pyramides, bâties en Égypte dans des temps très anciens, rouvertes par Platon et Aristote, et permanentes à travers toutes les révolutions des âges, le symbole même de la philosophie.
Les conclusions de cet ouvrage ont été données à la fin du précédent chapitre. En achevant celui-ci et le livre, au moment de prendre congé non seulement de nos lecteurs, mais aussi de ces nobles et anciens morts dont la pensée a fait l'objet de cette étude, je ne veux ajouter qu'un mot pour exprimer publiquement le plaisir que j'ai éprouvé à passer plusieurs mois dans le commerce d'hommes qui ont eu foi en la raison, qui ont disserté selon les lois logiques, qui en chaque question ont énuméré toutes les hypothèses, qui en chaque terme en ont distingué tous les sens, qui ont cru la vérité universelle, qui l'ont crue éternelle, qui ont considéré que la philosophie est science, qui ont enseigné que la politique est une partie de la science, qui ont jugé que les États doivent être gouvernés, non par la plèbe, mais par les sages; hommes de grand coeur qui n'ont pas cru amoindrir l'estime dans laquelle ils tenaient la raison, en avouant qu'elle est bornée, et en admettant au-dessus d'elle une certaine possibilité de connaître intuitivement, qui a donné à leurs âmes le moyen de s'élancer dans les régions mystiques; hommes au reste d'esprit si vaste que l'étendue et la variété de leurs vues mériteraient d'exciter l'envie des dilettantes de notre âge, puisque déjà dans le leur ils se sont efforcés de comprendre tous les systèmes, qu'ils ont tenté de les synthétiser tous, qu'ils n'ont connu nulle barrière dans le domaine de la recherche intellectuelle, qu'ils se sont promenés en liberté à travers toutes les sciences, qu'ils ont voulu que tous les champs d'activité leur fussent ouverts, et qu'ils ont monté ou descendu avec une facilité égale tous les degrés de l'échelle des êtres entre lesquels la nature de l'esprit de l'homme lui permet de se mouvoir, depuis les terres profondes jusqu'aux sphères supérieures, depuis les ténèbres insaisissables de la matière jusqu'aux éblouissements de l'intelligence pure.
FIN.
CONCORDANCE des dates musulmanes (H.) et chrétiennes (Ch.) de l'hégire à la mort d'Avicenne.
H. Ch. H. Ch. H. Ch. H. Ch. H. Ch.
1 622 44 664 87 705 130 747 173 789 2 623 45 665 88 706 131 748 174 790 3 624 46 666 89 707 132 749 175 791 4 625 47 667 90 708 133 750 176 792 5 626 48 668 91 709 134 751 177 793 6 627 49 669 92 710 135 752 178 794 7 628 50 670 93 711 136 753 179 795 8 629 51 671 94 712 137 754 180 796 9 630 52 672 95 713 138 755 181 797 10 631 53 672 96 714 139 756 182 798 11 632 54 673 97 715 140 757 183 799 12 633 55 674 98 716 141 758 184 800 13 634 56 675 99 717 142 759 185 801 14 635 57 676 100 718 143 760 186 802 15 636 58 677 101 719 144 761 187 802 16 637 59 678 102 720 145 762 188 803 17 638 60 679 103 721 146 763 189 804 18 639 61 680 104 722 147 764 190 805 19 640 62 681 105 723 148 765 191 806 20 640 63 682 106 724 149 766 192 807 21 641 64 683 107 725 150 767 193 808 22 642 65 684 108 726 151 768 194 809 23 643 66 685 109 727 152 769 195 810 24 644 67 686 110 728 153 770 196 811 25 645 68 687 111 729 154 770 197 812 26 646 69 688 112 730 155 771 198 813 27 647 70 689 113 731 156 772 199 814 28 648 71 690 114 732 157 773 200 815 29 649 72 691 115 733 158 774 201 816 30 650 73 692 116 734 159 775 202 817 31 651 74 693 117 735 160 776 203 818 32 652 75 694 118 736 161 777 204 819 33 653 76 695 119 737 162 778 205 820 34 654 77 696 120 737 163 779 206 821 35 655 78 697 121 738 164 780 207 822 36 656 79 698 122 739 165 781 208 823 37 657 80 699 123 740 166 782 209 824 38 658 81 700 124 741 167 783 210 825 39 659 82 701 125 742 168 784 211 826 40 660 83 702 126 743 169 785 212 827 41 661 84 703 127 744 170 786 213 828 42 662 85 704 128 745 171 787 214 829 43 663 86 705 129 746 172 788 215 830
216 831 259 872 302 914 345 956 388 998 217 832 260 873 303 915 346 957 389 998 218 833 261 874 304 916 347 958 390 999 219 834 262 875 305 917 348 959 391 1000 220 835 263 876 306 918 349 960 392 1001 221 835 264 877 307 919 350 961 393 1002 222 836 265 878 308 920 351 962 394 1003 223 837 266 879 309 921 352 963 395 1004 224 838 267 880 310 922 353 964 396 1005 225 839 268 881 311 923 354 965 397 1006 226 840 269 882 312 924 355 965 398 1007 227 841 270 883 313 925 356 966 399 1008 228 842 271 884 314 926 357 967 400 1009 229 843 272 885 315 927 358 968 401 1010 230 844 273 886 316 928 359 969 402 1011 231 845 274 887 317 929 360 970 403 1012 232 846 275 888 318 930 361 971 404 1013 233 847 276 889 319 931 362 972 405 1014 234 848 277 890 320 932 363 973 406 1015 235 849 278 891 321 933 364 974 407 1016 236 850 279 892 322 933 365 975 408 1017 237 851 280 893 323 934 366 976 409 1018 238 852 281 894 324 935 367 977 410 1019 239 853 282 895 325 936 368 978 411 1020 240 854 283 896 326 937 369 979 412 1021 241 855 284 897 327 938 370 980 413 1022 242 856 285 898 328 939 371 981 414 1023 243 857 286 899 329 940 372 982 415 1024 244 858 287 900 330 941 373 983 416 1025 245 859 288 900 331 942 374 984 417 1026 246 860 289 901 332 943 375 985 418 1027 247 861 290 902 333 944 376 986 419 1028 248 862 291 903 334 945 377 987 420 1029 249 863 292 904 335 946 378 988 421 1030 250 864 293 905 336 947 379 989 422 1030 251 865 294 906 337 948 380 990 423 1031 252 866 295 907 338 949 381 991 424 1032 253 867 296 908 339 950 382 992 425 1033 254 868 297 909 340 951 383 993 426 1034 255 868 298 910 341 952 384 994 427 1035 256 869 299 911 342 953 385 995 428 1036 257 870 300 912 343 954 386 996 258 871 301 913 344 955 387 997
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.--La théodicée du Coran. Chap. II.--Les Motazélites. Chap. III.--Les Traducteurs. Chap. IV.--Les Philosophes et les Encyclopédistes. Chap. V.--Avicenne.--Sa vie et sa bibliographie. Chap. VI.--La logique d'Avicenne. Chap. VII.--La physique d'Avicenne. Chap. VIII.--La psychologie d'Avicenne. Chap. IX.--La métaphysique d'Avicenne. Chap. X.--La mystique d'Avicenne. Concordance des dates musulmanes et chrétiennes de l'hégire à la mort d'Avicenne.