Avicenne

Chapter 10

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En ce temps-là le sultan de Bokhâra était toujours Nouh fils de Mansour. Ce prince étant tombé malade, Avicenne fut appelé et le guérit. Il devint ensuite l'un de ses familiers. Avicenne demanda à Nouh la permission d'entrer dans sa bibliothèque. C'était, nous dit-il, une bibliothèque incomparable, formée de plusieurs chambres qui contenaient des coffres superposés, remplis de livres; dans une chambre étaient les livres de droit, dans une autre la poésie, et ainsi de suite. Avicenne découvrit là des livres extrêmement rares qu'il n'avait jamais vus auparavant et qu'il ne retrouva plus depuis. Cette bibliothèque brûla quelque temps après. Des envieux prétendirent que le philosophe l'avait lui-même incendiée pour être assuré de posséder seul les connaissances qu'il y avait acquises.

Avicenne n'avait pas encore dix-huit ans qu'il avait achevé de parcourir le cycle des sciences. «A ce moment-là, affirme-t-il, je possédais la science par coeur; maintenant elle a mûri en moi; mais c'est toujours la même science; je ne l'ai pas renouvelée depuis.» Il commença à écrire à l'âge de vingt et un ans. Il écrivit ordinairement à la requête de différents personnages, pour la plupart peu connus. L'un de ses voisins nommé Abou'l-Hoséïn el-Aroudi lui demanda un livre général sur la science; il le fit et l'appela du nom de cet homme: _la Philosophie d'Aroudi_; un autre, Abou Bekr el-Barki, lui demanda un commentaire philosophique, et il rédigea le traité _du Résultant et du résulté_, ainsi qu'un traité sur _les Moeurs_.

A l'âge de vingt-deux ans, notre philosophe perdit son père, et sa situation changea. Il entra dans la vie politique et fut investi de quelques charges par le sultan. Mais la nécessité, dit-il, le força à quitter Bokhâra et à émigrer à Korkandj. Là, Abou'l-Hoséïn es-Sahli, qui était ami des sciences, remplissait les fonctions de vizir auprès de l'émir Ali fils de Mamoun. Avicenne séjourna dans cette petite cour sous l'habit de jurisconsulte. Puis la nécessité, selon son expression, le força encore à quitter Korkandj. Il passa à Nasâ, à Bâwerd, à Tous et dans d'autres villes, et il parvint enfin à Djordjân. Son intention avait été de se placer sous la protection de l'émir Kâbous; mais tandis qu'il était en la compagnie de ce personnage, il arriva que celui-ci fut fait prisonnier et mourut.

Avicenne se transporta à Dihistan où il fut gravement malade; il revint à Djordjân et il fit la connaissance d'Abou Obéïd el-Djouzdjâni qui s'attacha à lui. A ce moment il composa sur sa situation un poème où se trouvait ce vers: «Je ne suis pas grand, mais il n'y a pas de ville qui me contienne; mon prix n'est pas cher, mais je manque d'acheteur.» La situation qu'Avicenne dépeint ainsi symbolise fort bien ce qu'était à cette époque celle même de la science.

Ici s'arrête l'autobiographie. Avicenne la rédigea vraisemblablement à la demande d'el-Djouzdjâni, et c'est à ce dernier, qui fut dès lors le témoin oculaire des errements du philosophe, que nous devons la suite du récit.

Il y avait à Djordjân un homme du nom de Mohammed ech-Chîrâzi, qui avait du goût pour les sciences. Cet homme acheta une maison au cheïkh, c'est-à-dire à Avicenne, dans son voisinage, et chaque jour le cheïkh lui donna des leçons d'astronomie et de logique. Avicenne composa pour lui, dans cette résidence, une partie de ses ouvrages.

Ensuite le philosophe passa à Rey où il fut au service de la dame de Rey et de son fils Madjd ed-Daoulah. Il traita ce prince qui souffrait de mélancolie. Il demeura à Rey jusqu'après le meurtre de Hilâl fils de Bedr et la défaite de l'armée de Bagdad. La nécessité le fit alors passer à Kazwîn et de là à Hamadan où il se mit au service de Kadbânawéïh et fit fonction d'intendant.

Sur ces entrefaites l'émir de Hamadan, Chems ed-Daoulah, qui était malade, le fit appeler. Il le traita et le guérit après quarante jours de soins assidus; l'émir le récompensa magnifiquement et le mit au nombre de ses familiers. Le philosophe prit part, quelque temps après, à une petite expédition que Chems ed-Daoulah dirigea du côté de Kirmissîn. Il revint, battu, à Hamadan. On lui demanda ensuite de se charger du vizirat et il accepta. Mais les soldats se révoltèrent contre lui, et redoutant son châtiment, ils assiégèrent sa maison, se saisirent de lui et le jetèrent en prison. En même temps ils s'emparèrent de tous ses biens, et ils cherchèrent à obtenir sa mort de Chems ed-Daoulah. L'émir s'y refusa; mais pour leur donner quelque satisfaction, il consentit à l'éloigner du pouvoir. Le cheïkh se réfugia dans la maison d'un de ses amis, Abou Sad fils de Dakhdouk, et il y resta caché quarante jours. Au bout de ce temps, l'émir étant tombé malade fit rechercher Avicenne, et il lui confia le vizirat une seconde fois.

El-Djouzdjâni choisit ce moment pour demander au cheïkh de rédiger un commentaire général des livres d'Aristote; Avicenne répondit qu'il n'avait pas le temps, mais que cependant, si Djouzdjâni ne désirait de lui qu'un exposé direct de ses opinions sans la réfutation des opinions adverses, il s'y mettrait; et il commença à rédiger la physique du _Chifâ_. Or déjà Avicenne avait écrit le premier livre de son _Canon_ sur la médecine. Il mena de front la composition de ces deux énormes ouvrages. Tous les soirs, il réunissait dans sa maison des érudits et des étudiants; el Djouzdjâni lisait un passage du _Chifâ_, un autre assistant en lisait un du _Canon_, et l'on continuait ainsi alternativement jusqu'à ce que chacun eût lu à son tour; après quoi l'on buvait. On écrivait pendant la nuit parce que le temps de la journée était occupé par le service de l'émir. Ainsi se passait la vie du cheïkh à Hamadan. Mais son protecteur Chems ed-Daoulah, étant reparti en expédition contre un émir voisin, fut pris de colique en route et mourut.

Quand Chems ed-Daoulah fut mort, son fils fut proclamé à sa place; on demanda à Avicenne de se charger encore du vizirat; mais il refusa, et il alla se cacher dans la maison du droguiste Abou Gâlib où il continua ses travaux. Il composa là tous les chapitres de la physique et de la métaphysique du livre du _Chifâ_, à l'exception des deux traités des animaux et des plantes. Il écrivait cinquante folios par jour. Ne se sentant plus assez en sûreté à Hamadan, il adressa en secret une lettre à Alâ ed-Daoulah, l'émir d'Ispahan, pour lui demander de se rendre auprès de lui. Tâdj el-Mélik, qui était devenu tout-puissant à Hamadan, eut connaissance de cette lettre; il en fut mécontent et il mit des gens à la recherche du cheïkh. Celui-ci, ayant été dénoncé par quelques-uns de ses ennemis, fut pris et envoyé dans une forteresse appelée Ferdadjân. En y entrant, il récita un poème, où était ce vers: «Mon entrée est certaine, comme tu vois; tout le doute est dans la question de ma sortie.»

Il resta dans ce château quatre mois. A ce moment, Alâ ed-Daoulah fit une expédition à Hamadan; Tâdj el-Mélik, accompagné du fils de Chems ed-Daoulah, s'enfuit, et il vint chercher asile dans ce château même où était enfermé Avicenne. Alâ ed-Daoulah retourna peu après à Ispahan; Tâdj el-Mélik quitta alors son abri et rentra à Hamadan, ramenant avec lui le cheïkh. Celui-ci avait composé plusieurs ouvrages dans sa prison.

A la suite de ces événements, Avicenne, de plus en plus désireux de quitter Hamadan, sortit secrètement de cette ville, avec Djouzdjâni, son frère et deux domestiques, tous cinq déguisés en soufis. Après un pénible voyage, ils atteignirent Ispahan. Le philosophe fut bien reçu par Alâ ed-Daoulah; il trouva à sa cour les dignités et l'honneur dont un homme tel que lui était digne. Il se remit à travailler la nuit et à tenir des séances philosophiques, selon la méthode qu'il avait suivie à Hamadan. L'émir lui-même présidait ces séances, les nuits de vendredi. Avicenne composa beaucoup de livres dans la compagnie d'Alâ ed-Daoulah. Il acheva le _Chifâ_ une année où il se rendit avec ce prince à Sâbour Khâst; en route il produisit encore plusieurs ouvrages, notamment le _Nadjât_.

Le philosophe continua à demeurer jusqu'à sa mort sous la protection d'Alâ ed-Daoulah. Un jour il fit remarquer au prince que les observations astronomiques des anciens se trouvaient suspendues dans l'empire musulman, par suite des troubles et des guerres, et qu'il serait bon de les reprendre. Alâ ed-Daoulah lui accorda aussitôt une subvention à cet effet. Le cheïkh chargea Djouzdjâni de présider à l'installation des instruments; mais les observations durent être abandonnées à cause de la fréquence des distractions et des voyages.

Avicenne composa encore dans cette période divers ouvrages, notamment celui qui porte le nom de son protecteur, le _Hikmet el-Alâi_, ouvrage en persan sur la philosophie. Djouzdjâni remarque avec étonnement que pendant les vingt-cinq années qu'il fut au service d'Avicenne, il ne lui vit jamais lire un livre nouveau de suite; il se reportait immédiatement aux passages difficiles, et d'après eux il jugeait l'ouvrage. Cette méthode ne nous surprendrait plus aujourd'hui.

Notre philosophe, dit pittoresquement son biographe, «avait puissantes toutes les puissances de l'âme; mais sa faculté dominante était la faculté érotique. Elle l'occupait souvent», et ces excès usèrent son tempérament. La cause de sa mort fut une colique qui lui arriva; il désirait tant en guérir qu'il prit huit lavements en un jour. Une partie de ses intestins fut ulcérée et une dysenterie se déclara. La prostration vint, qui suit la colique, et il tomba en un état de faiblesse qui ne lui permit plus de se lever. Il continua cependant à se traiter jusqu'à ce qu'il pût de nouveau marcher. Mais il ne se garda pas bien; il se livra à divers excès, et il fit beaucoup de mélanges dans ses traitements, ce qui l'empêcha de recouvrer tout à fait la santé. Il allait tantôt mieux et tantôt retombait.

On prétend qu'il avait ordonné un jour de mettre deux _dânik_ de céleri dans une potion avec laquelle il se traitait, et que le médecin qui le soignait en mit pour cinq dirhems. L'acidité du céleri augmenta son mal. En outre son domestique jeta dans une de ses drogues une grande quantité d'opium. Ce domestique l'avait lésé en quelque chose, et il redoutait son ressentiment au cas où le cheïkh aurait guéri.

Alâ ed-Daoulah partit pour Hamadan; il emmena avec lui le cheïkh. Celui-ci fut repris de colique en chemin; arrivé à Hamadan, il se sentit à bout de forces et il comprit qu'il ne pourrait plus repousser la maladie. Alors il renvoya ses médecins et il se mit à dire: «Le gouverneur qui était dans mon corps n'est plus capable de le régir; maintenant tout remède est inutile.» Puis il tourna ses pensées vers son Seigneur. Il fit des ablutions, se repentit de ses péchés, distribua d'abondantes aumônes, affranchit ses esclaves, et tous les trois jours il marquait un sceau. Au bout de peu de jours il expira.

Sa mort arriva l'an 428 et sa vie avait été de 58 ans. Quelqu'un fit sur lui ces vers: «Le cheïkh er-Raîs n'a tiré aucune utilité de sa science de la médecine ni de sa science des astres. Le _Chifâ_ ne l'a pas guéri de la douleur de la mort; le _Nadjât_ ne l'a pas sauvé.»

La destinée qu'eut la mémoire d'Avicenne en Orient et en Occident, et l'influence qu'exerça sa philosophie, ne sont pas présentement de notre ressort, puisque dans cet ouvrage, nous considérons son système comme un point d'arrivée et non pas comme un point de départ. Mais nous ne pouvons résister au plaisir d'indiquer un des aspects que prit sa physionomie aux yeux des Orientaux, d'autant que cet aspect légendaire doit avoir son origine dans quelques traits de son caractère réel. Dans les littératures populaires de l'Orient et en particulier dans la littérature turque, il existe un Avicenne fantastique, espèce de sorcier bouffon et bienfaisant, dont l'imagination du peuple a fait le héros d'aventures singulières et de farces burlesques. Tout un recueil de contes turcs lui est consacré, et voici, d'après une chrestomathie turque[108], l'une de ces plaisanteries auxquelles ce profond et joyeux philosophe est censé s'être livré.

[Note 108: Ch. Wells, _The litterature of the Turks_, p. 114.]

Il y avait une fois un roi à Alep, et, dans ce temps-là, la ville était ravagée par une énorme quantité de rats, dont les habitants se plaignaient sans cesse. Un jour, tandis que le roi causait avec Avicenne, la conversation tomba sur les rats. Le roi demanda au docteur s'il ne connaîtrait pas un moyen de les faire disparaître. «Je puis faire en sorte, répondit celui-ci, qu'en quelques heures il n'en subsiste plus un seul dans la ville; mais c'est à la condition que vous alliez vous placer aux portes de la cité, et que, quoi que vous voyiez, vous ne riiez pas.» Le roi accepta avec plaisir; il fit seller son cheval, se rendit à la porte et attendit. Avicenne de son côté alla dans la rue qui conduisait à la porte, et il se mit à lire une incantation. Un rat vint; Avicenne le prit et le tua; il le mit dans un cercueil, et il appela quatre rats pour le porter. Puis il continua ses incantations et les rats, frappant leurs pattes l'une contre l'autre, commencèrent à marcher. Tous les rats de la cité vinrent assister aux funérailles; ils s'avancèrent en rang vers la porte où se tenait le roi, les uns précédant le convoi, les autres suivant. Le roi regardait; mais quand il vit les rats qui portaient le cercueil sur leurs épaules, il ne put se retenir et éclata de rire. Aussitôt tous les rats qui avaient franchi la porte moururent; mais ceux qui étaient encore dans la ville se débandèrent et s'enfuirent. Avicenne dit: «O roi, si tu t'étais retenu de rire encore quelques instants, il n'aurait plus subsisté dans la ville un seul de ces animaux, et tout le monde eût été soulagé.» Le roi se repentit; mais que faire? Repentir tardif est de nul profit.

Ainsi Avicenne connut, du moins de façon posthume, la grosse popularité et les petits côtés de la gloire.

Les ouvrages qu'Avicenne composa et ceux qui existent encore dans nos bibliothèques, sont nombreux. El-Djouzdjâni a donné la bibliographie de ce philosophe au cours du récit qu'il nous a laissé de sa vie, et Ibn Abi Oseïbia l'a revue. Il n'importe pas que nous transcrivions les titres des ouvrages mentionnés par Djouzdjâni, ni que nous dressions la liste de ceux qui se trouvent dans toutes les bibliothèques de l'Europe. Ce serait un travail aussi aisé que fastidieux, et sans intérêt immédiat pour nos lecteurs. Nous devons seulement indiquer quels sont, parmi ces livres, les plus importants, quels sont ceux qui ont déjà fait l'objet de travaux de la part des savants occidentaux, desquels on peut aujourd'hui se servir pour connaître la philosophie de l'auteur, et nous ajouterons à ces renseignements des détails suffisants pour que l'on puisse se former une idée assez précise de l'activité littéraire de ce grand homme.

Il y a dans l'oeuvre d'Avicenne des traités généraux sur la philosophie. Le plus considérable de ses écrits en ce genre, est son volumineux ouvrage intitulé le _Chifâ_, c'est-à-dire la guérison. Nous avons vu qu'Avicenne le composa à diverses reprises, dans ses différentes résidences. Quand il l'eut achevé, il en fit un abrégé qu'il intitula le _Nadjât_, c'est-à-dire le salut. Le _Chifâ_ embrasse l'ensemble des quatre parties de la science, logique, mathématique, physique et métaphysique. Il a été de bonne heure traduit en latin, du moins en partie; on paraît avoir rendu alors inexactement le mot de _Chifâ_ par celui de _Sufficientiae_[109]. Dans une vaste édition latine d'Avicenne, publiée à Venise en 1495, on remarque une partie métaphysique développée qui est apparemment celle du _Chifâ_. Ce traité intitulé _Metaphysica Avicennae sive ejus prima philosophia_ est divisé en dix livres et subdivisé en chapitres. La traduction, qui est due à François de Macerata, frère mineur, et à Antoine Frachantianus Vicentinus, lecteur en philosophie au collège de Padoue, ne semble pas dépourvue de mérite. Il serait louable aujourd'hui d'étudier la philosophie d'Avicenne dans le _Chifâ_, dont les manuscrits ne manquent pas; mais cette étude longue et pénible exigerait de ceux qui s'y livreraient beaucoup de désintéressement, à une époque où la philosophie, et surtout la scolastique, est peu en honneur. Il est possible, avec moins de temps et de peine, de s'initier à la pensée d'Avicenne, dans le résumé qu'il a lui-même fait du _Chifâ_, le _Nadjât_. Le _Nadjât_ est un fort beau livre, très net et plein de vigueur. Il est facilement accessible dans l'édition qui en a été donnée à Rome, en 1593, à la suite de celle du _Canon_. La partie logique du _Nadjât_ a été traduite en français au dix-septième siècle par Pierre Vattier[110]. Le _Nadjât_ a été commenté par Fakhr ed-Dîn er-Râzi (mort en 606 de l'hégire)[111].

[Note 109: Le mot en question dans le sens de remède, guérison, est vocalisé _chafâ_ dans le grand dictionnaire arabe-latin de Freytag, et _chifâ_ dans les dictionnaires de l'université de Beyrouth, édition française de 1893 et édition anglaise de 1899. Les éditeurs romains du _Nadjât_, de 1593, ont donné à ce livre un fort beau titre vocalisé dans lequel entre le mot qui nous occupe et où ils ont précisément omis cette voyelle scabreuse.]

[Note 110: _La logique du fils de Sîna_, Paris, 1658. Ce Vattier, qui était un écrivain distingué et un habile traducteur, a rendu _Chifâ_ (lu _Sapha_) par «nouvelle lune» et _Nadjât_ par «émersion».]

[Note 111: V. le catalogue des manuscrits de Sainte-Sophie de Constantinople, nº 2431.]

A côté de ces deux ouvrages, il faut placer le _Livre des théorèmes et des avertissements (Kitâb el-ichârât wa't-tanbîhât)_ que nous désignerons par le nom _d'Ichârât_. C'est, dit el-Djouzdjâni, le dernier des ouvrages qu'Avicenne composa et le plus excellent; son auteur y attachait beaucoup de prix. Malgré un jugement aussi autorisé, je me permettrai d'exprimer une préférence pour le _Nadjât_ relativement aux _Ichârât_. Le plan des _Ichârât_ est moins parfait que celui du _Nadjât_, la logique y tient une trop grande place à notre gré, et la rédaction du _Nadjât_ est plus concise et plus rigoureuse. Les _Ichârât_ n'en sont pas moins un important ouvrage; il a été mis à la portée des arabisants par l'édition du chanoine Forget, Leyde, 1892. Il en existe un commentaire par Nasîr ed-Dîn et-Tousi (mort en 672)[112]. Le _Nadjât_ a passé en bonne partie dans le livre de Chahrastani.

[Note 112: Ce commentaire existe à la Bibliothèque Nationale de Paris, nº 2366 du fonds arabe, à la bibliothèque de Leyde, 1452 à 1457.]

D'autres traités généraux d'Avicenne sur la philosophie sont: _la Philosophie d'Aroudi (el-hikmet el-aroudiet)_, son premier ouvrage, dont nous avons fait mention; cet ouvrage existe à la bibliothèque d'Upsal[113];--_la Philosophie d'Alâ_ composée pour Alâ ed-Daoulah, qui existe au British Museum[114];--le _Guide à la sagesse (el-hidâiet fî'l-hikmet)_ composé dans la prison de Ferdadjân et qui a été souvent commenté[115];--les _Notes sur la science philosophique (et-talîkât fî'l-hikmet el-filsafiet)_;--et une petite épître fort agréable sur les _Fontaines de la sagesse (Oyoun el-hikmet)_ dont il existe des copies à Leyde et en d'autres lieux; cette épître a été avec plusieurs autres imprimée en Orient[116].--Nous relevons de plus dans les listes de Djouzdjâni un titre qu'accompagne une glose assez singulière: C'est celui du _Kitâb el-ansâf_, le _Livre des moitiés_. C'est, dit le biographe, un commentaire sur l'ensemble des livres d'Aristote, où un partage est établi entre les Orientaux et les Occidentaux; ce livre périt dans le pillage du Sultan Masoud. Nous ne savons ce que signifie cette répartition géographique à laquelle Djouzdjâni fait allusion.

[Note 113: V. le _Catalogue_ de Tornberg, p. 242, nº 364.]

[Note 114: V. le Catalogue persan du British Museum, p. 433; or. 16.830.--Le titre de cet ouvrage est _Dânich nâmeh alâi_; il est divisé en sept parties: logique, métaphysique, physique, géométrie, astronomie, arithmétique, musique. Une huitième partie sur les mathématiques serait perdue.--Cf. le catalogue de la Nouri-Osmanieh de Constantinople, nº 2682.]

[Note 115: V. le Catalogue de Sainte-Sophie, nº 2432.]

[Note 116: Dans un recueil intitulé: _Épîtres sur la philosophie et la physique (Resâil fî'l-hikmet wa't-tabî'ïât)_; Constantinople, 1298 de l'hégire.]

La logique, qui a beaucoup préoccupé Avicenne, a fait de sa part l'objet de travaux importants. On distingue trois logiques d'Avicenne, une grande logique (_Kitâb el-modjaz el-kébîr fî'l-mantik_),--une moyenne logique (_Kitâb el-aousat_) composée à Djordjân pour Abou Mohammed ech-Chîrâzi[117],--et une petite, qui est celle du _Nadjât_ que traduisit Vattier.--En outre Avicenne composa sur la logique un curieux poème qui a été édité et traduit par Schmölders[118]. L'on y peut joindre aussi l'épître sur _les Divisions des sciences (fî takâsîm el-hikmet wa'l-oloum)_ publiée à Constantinople[119].

[Note 117: Un _Kitâb el-aousat_ se trouve à Constantinople à la bibliothèque de la mosquée cathédrale Ahmédieh, nº 213 du Catalogue.]

[Note 118: Dr. Augustus Schmölders, _Documenta philosophiae Arabum_, Bonne, 1836, p. 26 à 42.]

[Note 119: Dans la collection des _Resâil fî'l-hikmet_.--Cf. le Catalogue de la Bodléienne, vol. I, p. 214, nº 980.]

En psychologie, nous rencontrons dans nos bibliothèques de très nombreux _Traités de l'âme_ attribués à notre philosophe; il est difficile de savoir par ce seul titre si ces traités sont des extraits des ouvrages généraux sur la philosophie, notamment du _Nadjât_, ou s'ils sont des compositions indépendantes. Landauer a publié d'après un manuscrit de Leyde et un manuscrit de l'Ambrosienne de Milan, une psychologie d'Avicenne[120]; une ancienne traduction latine de ce traité, conservée à Florence, porte une dédicace au sultan Nouh fils de Mansour, ce qui indiquerait qu'il s'agit d'une oeuvre de la jeunesse d'Avicenne. Un traité _de l'Ame_ du philosophe, traduit en latin par André de Bellune, existe en manuscrit à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford (II, nº 366), et a été imprimé avec d'autres opuscules d'Avicenne, à Venise, en 1546.--Dans la plupart des catalogues des bibliothèques de l'Europe on trouve des _épîtres sur l'âme (risâlet fî'n-nefs)_, par exemple à Sainte-Sophie, nº 2052, à Leyde, 1464, 1467, etc., à l'Escurial, 656, 663, au British Museum (seconde partie du catalogue, page 209) et en d'autres lieux. Il existe d'Avicenne un petit poème sur l'âme (_el-Kasîdah fî'n-nefs_) qu'Ibn Abi Oseïbia a reproduit incomplètement à la suite de la vie du philosophe, et parmi d'autres fragments poétiques. Ce poème fut célèbre en Orient et plusieurs fois commenté; nous l'avons édité, traduit et analysé dans le _Journal Asiatique_[121]. El-Djouzdjâni cite en outre différents travaux psychologiques de notre auteur, tels que: _les Vues sur l'âme (Monâzarât fî'n-nefs)_, controverse avec Abou Ali en-Neïsâbouri;--_des Chapitres sur l'âme (fosoul fî'n-nefs)_;--et l'épître sur _les facultés humaines et leurs perceptions (fî'l-Kowa el-insânïet wa drâkâtihâ)_ imprimée à Constantinople dans la collection des _Resâil fî'l-hikmet_.

[Note 120: _Die Psychologie des Ibn Sînâ_ dans _Z. D. M. G._, 1876, B. p. 335.]

[Note 121: _La Kaçîdah d'Avicenne sur l'âme_; _J. As._, 1899, t. II, p. 157.]

Avicenne a peu écrit spécialement sur la morale. Une épître de lui _sur les Moeurs (risâlet el-akhlâk)_ existe dans une bibliothèque de Constantinople[122].--Sa métaphysique est amplement développée dans ses traités généraux de philosophie, et ses écrits métaphysiques spéciaux sont rares et apparemment de faible importance.--En revanche ses écrits mystiques ont un intérêt assez considérable.

[Note 122: Bibliothèque de Keuprili Mehemmed Pacha, nº 726 du Catalogue.]