Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 8
Le 1er.—Je dressai ma tente au pied du rocher, et j’y couchai pour la première nuit. Je l’avais faite aussi grande que possible avec des piquets que j’y avais plantés, et auxquels j’avais suspendu mon hamac.
Le 2.—J’entassai tous mes coffres, toutes mes planches et tout le bois de construction dont j’avais fait mon radeau, et m’en formai un rempart autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j’avais tracée pour mes fortifications.
Le 3.—Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des canards, qui furent un excellent manger. Dans l’après-midi, je me mis à l’œuvre pour faire une table.
Le 4.—Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai d’observer, le matin, s’il ne pleuvait pas, je sortais avec mon fusil pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu’à onze heures environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures, je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et, dans la soirée, je me remettais à l’ouvrage. Tout mon temps de travail de ce jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n’étais alors qu’un triste ouvrier; mais bientôt après, le temps et la nécessité firent de moi un parfait artisan, comme ils l’auraient fait, je pense, de tout autre.
Le 5.—Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien. J’écorchais chaque animal que je tuais, et j’en conservais la peau. En revenant le long du rivage, je vis plusieurs espèces d’oiseaux de mer qui m’étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant pas trop ce qu’ils étaient, se culbutèrent dans l’eau et m’échappèrent pour cette fois.
Le 6.—Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à ma table, et je l’achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa pas longtemps avant que je fusse en état d’en corriger les défauts.
Le 7.—Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une partie du 12,—le 11 était un dimanche,—je passai tout mon temps à me fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l’amenai à une forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la faisant, je la démontai plusieurs fois.
NOTA.—Je négligeai bientôt l’observation des dimanches: car ayant omis de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j’oubliai quand tombait ce jour.
Le 13.—Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup; mais elle fut accompagnée d’un coup de tonnerre et d’un éclair, qui m’effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu’ils furent passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.
Les 14, 15 et 16.—Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de petites caisses carrées qui pouvaient contenir une livre de poudre ou deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis en sûreté, et aussi éloignées les unes des autres que possible. L’un de ces trois jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus quel nom lui donner.
Le 17.—Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente, pour ajouter à mes commodités.
NOTA.—Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument nécessaires, savoir: un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont j’avais besoin, elle m’était d’une si absolue nécessité, que, sans cela, je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la remplacer.
Le 18.—En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu’au Brésil on appelle BOIS DE FER, à cause de son excessive dureté. J’en coupai une pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n’eus pas moins de difficulté pour l’amener jusque chez moi, car elle était extrêmement lourde.
La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d’exécution, firent que je demeurai longtemps à façonner cet instrument; ce ne fut que petit à petit que je pus lui donner la forme d’une pelle ou d’une bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert en Angleterre; mais sa partie plate n’étant pas ferrée, elle ne pouvait pas être d’un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son office dans toutes les occasions que j’eus de m’en servir. Jamais pelle, je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.
Mais ce n’était pas tout; il me manquait encore un panier ou une brouette. Un panier, il m’était de toute impossibilité d’en faire, n’ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de la vannerie, du moins je n’en avais point encore découvert. Quant à la brouette, je m’imaginais que je pourrais en venir à bout, à l’exception de la roue, dont je n’avais aucune notion, et que je ne savais comment entreprendre. D’ailleurs je n’avais rien pour forger le goujon de fer qui devait passer dans l’axe ou le moyeu. J’y renonçai donc; et, pour emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine semblable à l’oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand ils servent les maçons.
La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que celle de la pelle; néanmoins l’une et l’autre, et la malheureuse tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi manquais-je d’en rapporter quelque chose à manger.
Le 23.—Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de ces outils, dès qu’ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu’elle pût loger mes meubles plus commodément.
Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte assez spacieuse pour me servir d’entrepôt, de magasin, de cuisine, de salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma tente, hormis quelques jours de la saison humide de l’année, où il pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l’abri; ce qui m’obligea, plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de grandes feuilles d’arbres, en guise de chaume.
DÉCEMBRE
Le 10.—Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme terminée, lorsque tout à coup,—sans doute je l’avais faite trop vaste,—une grande quantité de terre éboula du haut de l’un des côtés; j’en fus, en un mot, très épouvanté, et non pas sans raison; car, si je m’étais trouvé dessous, je n’aurais jamais eu besoin d’un fossoyeur. Pour réparer cet accident, j’eus énormément de besogne; il fallut emporter la terre qui s’était détachée; et, ce qui était encore plus important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien sûr qu’il ne s’écroulerait plus rien.
Le 11.—Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étais ou poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain; puis, ajoutant encore des étais garnis de couches, au bout d’une semaine environ j’eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.
Le 17.—A partir de ce jour jusqu’au vingtième, je posai des tablettes et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui pouvait s’accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en assez bon ordre.
Le 20.—Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler ma maison, et j’assemblai quelques bouts de planche en manière de table de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches commençaient à devenir fort rares par devers moi; aussi ne fis-je plus aucune autre table.
Le 24.—Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis pas.
Le 25.—Pluie toute la journée.
Le 26.—Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu’auparavant et plus agréable.
Le 27.—Je tuai un chevreau et j’en estropiai un autre qu’alors je pus attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé, je liai avec des éclisses l’une de ses jambes qui était cassée.
NOTA.—J’en pris un tel soin, qu’il survécut, et que sa jambe redevint aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort longtemps, il s’apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans chercher aucunement à s’enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d’aliments quand toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.
Les 28, 29 et 30.—Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu’il ne m’était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance. Je passai ce temps à mettre tous mes effets en ordre dans mon habitation.
JANVIER 1660.
Le 1er.—Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour. Ce soir-là, m’étant avancé dans les vallées situées vers le centre de l’île, j’y découvris une grande quantité de boucs, mais très farouches et très difficiles à approcher; je résolus cependant d’essayer si je ne pourrais pas dresser mon chien à les chasser par devers moi.
Le 2.—En conséquence, je sortis le lendemain avec mon chien, et je le lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car tous lui firent face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même se risquer près d’eux.
Le 3.—Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j’avais toujours quelque crainte d’être attaqué, je résolus de le faire très épais et très solide.
NOTA.—Cette clôture ayant déjà été décrite, j’omets à dessein dans ce _Journal_ ce que j’en ai dit plus haut. Il suffira de prier d’observer que je n’employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu’au 14 avril pour l’établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu’elle n’eût pas plus de vingt-quatre verges d’étendue; elle décrivait un demi-cercle à partir d’un point du rocher jusqu’à un second point éloigné du premier d’environ huit verges, et, dans le fond, juste au centre, se trouvait la porte de ma grotte.
Je travaillai très péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par les pluies non seulement plusieurs jours, mais quelquefois plusieurs semaines de suite. Je m’étais imaginé que je ne saurais être parfaitement à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi difficile de croire que d’exprimer la peine que me coûta chaque chose, surtout le transport des pieux depuis les bois, et leur enfoncement dans le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu’il n’était nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je me persuadai que s’il advenait qu’on abordât sur cette terre, on n’apercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite dans une occasion remarquable.
Chaque jour j’allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins que la pluie ne m’en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez souvent la découverte d’une chose ou d’une autre à mon profit. Je trouvais surtout une sorte de pigeons sauvages qui ne nichaient point sur les arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits pour essayer de les nourrir et de les apprivoiser, et j’y réussis. Mais quand ils furent plus grands, il s’envolèrent; le manque de nourriture en fut la principale cause, car je n’avais rien à leur donner. Quoi qu’il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j’y prenais leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.
En administrant mon ménage, je m’aperçus qu’il me manquait beaucoup de choses, que de prime abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener une futaille au point d’être cerclée. J’avais un petit baril ou deux, comme je l’ai noté plus haut; mais il fut tout à fait hors de ma portée d’en faire un sur leur modèle; j’employai pourtant plusieurs semaines à cette tentative: je ne sus jamais l’assembler sur ses fonds ni joindre assez exactement ses douves pour y faire tenir de l’eau; ainsi je fus encore obligé de passer outre.
En second lieu, j’étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu’il faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j’étais forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge dont j’avais fait des chandelles pendant mon aventure d’Afrique; mais je n’en avais point alors. Mon unique ressource fut donc, quand j’eus tué une chèvre, d’en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de terre glaise, que j’avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis une mèche d’étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d’un flambeau.
Au milieu de tous mes travaux il m’arriva de trouver, en visitant mes bagages, un petit sac qui, ainsi que je l’ai déjà fait savoir, avait été empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du vaisseau,—non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de son précédent retour de Lisbonne.—Le peu de grains qui était resté dans le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n’y voyais plus que de la balle et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque autre usage,—c’était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je la partageai de crainte du tonnerre,—j’allai en secouer la balle au pied du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.
C’était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me souvenir que j’avais vidé là quelque chose. Quand, au bout d’un mois ou environ, j’aperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre, j’imaginai d’abord que c’étaient quelques plantes que je ne connaissais point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de temps après je vis environ dix ou douze épis d’une orge verte et parfaite, de la même qualité que celle d’Europe, voire même que notre orge d’Angleterre.
Il serait impossible d’exprimer mon ébahissement et le trouble de mon esprit à cette occasion. Jusque-là ma conduite ne s’était appuyée sur aucun principe religieux; au fait, j’avais très peu de notions religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m’était advenu je n’avais vu que l’effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après que j’eus vu croître de l’orge dans un climat que je savais n’être pas propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l’esprit que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours d’aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable désert.
Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et je commençai à me féliciter de ce qu’un tel prodige eût été opéré en ma faveur; mais le comble de l’étrange pour moi, ce fut de voir près des premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce que j’en avais vu croître quand j’étais sur les côtes d’Afrique.
Non seulement je pensai que la Providence m’envoyait ces présents; mais, étant persuadé que sa libéralité devait s’étendre encore plus loin, je parcourus de nouveau toute cette portion de l’île que j’avais déjà visitée, cherchant dans tous les coins et au pied de tous les rochers, dans l’espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais je n’en trouvai pas d’autres. Enfin, il me revint à l’esprit que j’avais secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la volaille, et le miracle commença à disparaître. Je dois l’avouer, ma religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s’évanouit aussitôt que j’eus découvert qu’il n’y avait rien que de naturel dans cet événement. Cependant il était si étrange et si inopiné, qu’il ne méritait pas moins ma gratitude que s’il eût été miraculeux. En effet, n’était-ce pas tout aussi bien l’œuvre de la Providence que s’ils étaient tombés du ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu’en outre, je les eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils avaient pu germer aussitôt; tandis qu’en cette saison, partout ailleurs, ils auraient été brûlés par le soleil et détruits?
Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant en réserve jusqu’au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j’en avais, dans l’espérance qu’avec le temps j’en récolterais assez pour faire du pain. Quatre années s’écoulèrent avant que je pusse me permettre d’en manger; encore n’en usai-je qu’avec ménagement, comme je le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre, la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant justement avant la saison sèche; de sorte qu’il ne poussa pas, ou poussa tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.
Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je conservai avec le même soin et dans le même but, c’est-à-dire pour me faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j’avais trouvé le moyen de cuire sans four, bien que plus tard j’en aie fait un. Mais retournons à mon journal.
Je travaillai très assidûment pendant ces trois mois et demi à la construction de ma muraille. Le 14 avril, je la fermai, me réservant de pénétrer dans mon enceinte au moyen d’une échelle, et non point d’une porte, afin qu’aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.
AVRIL
Le 16.—Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d’abord je montais sur le haut de la palissade, puis je l’amenais à moi et la replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j’y avais assez de place dans l’intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du dehors, à moins de passer d’abord par-dessus ma muraille.
Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis voir tous mes travaux renversés d’un seul coup, et perdre moi-même la vie. Voici comment: j’étais occupé derrière ma tente, à l’entrée de ma grotte, lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse; tout à coup la terre s’éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j’avais placés dans ma grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je pensai seulement que c’était la voûte de ma grotte qui croulait, comme elle avait déjà croulé en partie. De peur d’être englouti, je courus vers mon échelle, et, ne m’y croyant pas encore en sûreté, je passai par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je m’attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j’eus posé le pied hors de ma palissade, je reconnus qu’il y avait un épouvantable tremblement de terre. Le sol sur lequel j’étais s’ébranla trois fois à environ huit minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes, qu’elles auraient pu renverser l’édifice le plus solide qui ait jamais été. Un fragment énorme se détacha de la cime d’un rocher situé proche de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit que, de ma vie, je n’en avais entendu de pareil. L’Océan même me parut violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes encore sous les flots que dans l’île.
N’ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à quelqu’un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me réveilla, m’arracha à ma stupeur, et me remplit d’effroi. Mon esprit n’entrevit plus alors que l’écroulement de la montagne sur ma tente et l’anéantissement de tous mes biens; et cette idée replongea une seconde fois mon âme dans la torpeur.
Après que la troisième secousse fut passée et qu’il se fut écoulé quelque temps sans que j’eusse rien senti de nouveau, je commençai à reprendre courage; pourtant je n’osais pas encore repasser par-dessus ma muraille, de peur d’être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que faire. Durant tout ce temps je n’eus pas une seule pensée sérieuse de religion, si ce n’est cette banale invocation: _Seigneur, ayez pitié de moi!_ qui cessa en même temps que le péril.
Tandis que j’étais dans cette situation, je m’aperçus que le ciel s’obscurcissait et se couvrait de nuages comme s’il allait pleuvoir; bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d’une demi-heure un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout à coup d’écume, les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref, ce fut une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le calme, et il commença à pleuvoir abondamment.
Cependant j’étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et l’affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette pensée ranima mes esprits; et, la pluie aidant aussi à me persuader, j’allai m’asseoir dans ma tente; mais la violence de l’orage menaçant de la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j’y fusse fort mal à l’aise, tremblant qu’elle ne s’écroulât sur ma tête.
Cette pluie excessive m’obligea à un nouveau travail, c’est-à-dire à pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation. Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes sens, qui avaient grand besoin de l’être, j’allai à ma petite provision, et je pris une petite goutte de _rhum_; alors, comme toujours, j’en usai très sobrement, sachant bien qu’une fois bu il ne me serait pas possible d’en avoir d’autre.
Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du lendemain, ce qui m’empêcha de sortir. L’esprit plus calme, je me mis à réfléchir sur ce que j’avais de mieux à faire. Je conclus que l’île étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une caverne et qu’il me fallait songer à construire une petite hutte dans un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j’entourerais également d’un mur; persuadé qu’en restant où j’étais, je serais un jour ou l’autre enterré tout vif.