Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 55
Comme il se trouvait que nous n’avions pas mal de cordes et de ficelles qui nous avaient servi à lier nos pièces d’artifice, nous nous déterminâmes à attaquer d’abord les gens de la cabane, et avec aussi peu de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la porte, et quand un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes brusquement, nous lui bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains sur le dos et le conduisîmes vers l’idole, où nous le bâillonnâmes pour qu’il ne pût jeter des cris; nous lui attachâmes aussi les pieds et le laissâmes par terre.
Deux d’entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes jusqu’à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoints; mais personne ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement. Aussitôt sortirent deux individus que nous accommodâmes juste de la même manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre tous après eux pour les coucher par terre près de l’idole, à quelque distance l’un de l’autre. Quand nous revînmes, nous en vîmes deux autres à l’entrée de la hutte et un troisième se tenant derrière en dedans de la porte. Nous empoignâmes les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le troisième se prit alors à crier en se reculant; mais mon Écossais le suivit, et prenant une composition que nous avions faite, une mixtion propre à répandre seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au beau milieu de la hutte. Dans l’entrefaite l’autre Écossais et mon serviteur, s’occupant des deux hommes déjà liés, les attachèrent ensemble par le bras, les menèrent auprès de l’idole; puis, pour qu’ils vissent si elle les secourrait, ils les laissèrent là, ayant grande hâte de revenir vers nous.
Quand l’artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte de fumée qu’on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet de cuir d’une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous le suivîmes, et nous n’aperçûmes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes à ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique. Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants, stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de proférer une parole.
En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres, et le tout sans aucun bruit. J’aurais dû dire que nous les emmenâmes hors de la hutte d’abord, car tout comme à eux la fumée nous fut insupportable. Ceci fait, nous les conduisîmes tous ensemble vers l’idole, et, arrivés là, nous nous mîmes à la travailler: d’abord nous la barbouillâmes du haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine autre matière que nous avions composée de suif et de soufre; nous lui bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre à canon; puis nous entortillâmes dans son bonnet une grande pièce d’artifice, et quand nous l’eûmes couverte de tous les combustibles que nous avions apportés, nous regardâmes autour de nous pour voir si nous pourrions trouver quelque chose pour son embrasement. Tout à coup mon serviteur se souvint que près de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des Écossais et ils en apportèrent plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé cette besogne, nous prîmes tous nos prisonniers, nous les rapprochâmes, ayant les pieds déliés et la bouche débâillonnée, nous les fîmes tenir debout et les plantâmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y mîmes feu de tous côtés.
Nous demeurâmes là un quart d’heure ou environ avant que la poudre des yeux, de la bouche et des oreilles de l’idole sautât; cette explosion, comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute; en un mot, nous demeurâmes là jusqu’à ce que nous la vîmes s’embraser et ne former plus qu’une souche, qu’un bloc de bois. Après l’avoir entourée de fourrage sec, ne doutant pas qu’elle ne fût bientôt entièrement consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais l’Écossais nous dit:—«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes seraient capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec leur idole.»—Nous consentîmes donc à rester jusqu’à ce que le fourrage fût brûlé, puis nous fîmes volte-face, et les quittâmes.
Le matin, nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d’une journée de marche.
Mais ce n’était pas fini: le lendemain une grande multitude de gens du pays, non seulement de ce village, mais de cent autres, se présenta aux portes de la ville, et, d’une façon fort insolente, demanda satisfaction au gouverneur de l’outrage fait à leurs prêtres et à leur grand Cham-Chi-Thaungu; c’était là le nom féroce qu’il donnait à la monstrueuse créature qu’ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy furent d’abord dans une grande consternation: ils disaient que les Tartares étaient trente mille pour le moins, et qu’avant peu de jours ils seraient cent mille et au delà.
Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les apaiser et leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu’il ne savait rien de l’affaire; que pas un homme de la garnison n’ayant mis le pied dehors, le coupable ne pouvait être parmi eux; mais que s’ils voulaient le lui faire connaître, il serait exemplairement puni. Ils répondirent hautainement que toute la contrée révérait le grand Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n’eût osé outrager son image, hors quelque chrétien mécréant (ce fut là leur expression, je crois), et qu’ainsi ils lui déclaraient la guerre à lui et à tous les Russiens, qui, disaient-ils, étaient des infidèles, des chrétiens.
Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni qu’on pût en rien l’accuser d’avoir provoqué la guerre, le Czar lui ayant étroitement enjoint de traiter le pays conquis avec bénignité et courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles; à la fin il leur dit qu’une caravane était partie pour la Russie le matin même, que quelqu’un peut-être des voyageurs leur avait fait cette injure, et que, s’ils voulaient en avoir l’assurance, il enverrait après eux pour en informer. Ceci parut les apaiser un peu, et le gouverneur nous dépêcha donc un courrier pour nous exposer l’état des choses, en nous intimant que si quelques hommes de notre caravane avaient fait le coup, ils feraient bien de se sauver, et, coupables ou non, que nous ferions bien de nous avancer en toute hâte, tandis qu’il les amuserait aussi longtemps qu’il pourrait.
C’était très obligeant de la part du gouverneur. Toutefois, lorsque la caravane fut instruite de ce message, personne n’y comprit rien, et quant à nous qui étions les coupables, nous fûmes les moins soupçonnés de tous: on ne nous fit pas seulement une question. Néanmoins le capitaine qui, pour le moment, commandait la caravane profita de l’avis que le gouverneur nous donnait, et nous marchâmes ou voyageâmes deux jours et deux nuits, presque sans nous arrêter. Enfin nous nous reposâmes à un village nommé Plothus; nous n’y fîmes pas non plus une longue station, voulant gagner au plus tôt Jarawena, autre colonie du Czar de Moscovie où nous espérions être en sûreté. Une chose à remarquer, c’est qu’après deux ou trois jours de marche au delà de cette ville, nous commençâmes à entrer dans un vaste désert sans nom dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si alors nous nous y fussions trouvés, il est plus que probable que nous aurions été tous détruits. Ce fut le lendemain de notre départ de Plothus que des nuages de poussière qui s’élevaient derrière nous à une grande distance firent soupçonner à quelques-uns des nôtres que nous étions poursuivis. Nous étions entrés dans le désert, et nous avions longé un grand lac, appelé Shanks-Oser, quand nous aperçûmes un corps nombreux de cavaliers de l’autre côté du lac vers le nord. Nous remarquâmes qu’ils se dirigeaient ainsi que nous vers l’ouest, mais fort heureusement ils avaient supposé que nous avions pris la rive nord, tandis que nous avions pris la rive sud. Deux jours après nous ne les vîmes plus, car, pensant que nous étions toujours devant eux, ils poussèrent jusqu’à la rivière Udda: plus loin, vers le nord, c’est un courant considérable, mais à l’endroit où nous la passâmes, elle est étroite et guéable.
Le troisième jour, soit qu’ils se fussent aperçus de leur méprise, soit qu’ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre à terre, à la brune. Nous venions justement de choisir, à notre grande satisfaction, une place très convenable pour camper pendant la nuit, car bien que nous ne fussions qu’à l’entrée d’un désert dont la longueur était de plus de cinq cents milles, nous n’avions point de villes où nous retirer, et par le fait nous n’en avions d’autre à attendre que Jarawena, qui se trouvait encore à deux journées de marche. Ce désert, cependant, avait quelque peu de bois de ce côté, et de petites rivières qui couraient toutes se jeter dans la grande rivière Udda. Dans un passage étroit entre deux bocages très épais nous avions assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque nocturne.
Personne, excepté nous, ne savait pourquoi nous étions poursuivis: mais, comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes dans ce désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite n’était donc pas chose nouvelle.
Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau coulait juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être enveloppés, et qu’on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrière. Encore mîmes-nous tous nos soins à rendre notre front aussi fort que possible, en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux tous en ligne au bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes quelques arbres.
Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu’on leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu’ils se retireraient et ne nous feraient point de mal, autrement qu’ils nous feraient tous périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à ce message, et se mirent à se regarder l’un l’autre entre les deux yeux pour voir si quelqu’un avait le péché écrit sur la face. Mais, personne! c’était le mot, personne n’avait fait cela. Le commandant de la caravane leur fit répondre qu’il était bien sûr que pas un des nôtres n’était coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands voyageant pour nos affaires; que nous n’avions fait de dommage ni à eux ni à qui que ce fût; qu’ils devaient chercher plus loin ces ennemis qui les avaient injuriés, car nous n’étions pas ces gens-là; et qu’il les priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.
Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du jour, une foule immense s’avança vers notre camp; mais en nous voyant dans une si avantageuse position, ils n’osèrent pas pousser plus avant que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s’arrêtèrent, et déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut point; ceux d’entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient qu’ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût blessé.
Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le commandant de la caravane et lui dit:—«Je vais envoyer cette engeance à Sibeilka.»—C’était une ville à quatre ou cinq journées de marche au moins, vers le sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son arc et ses flèches, saute à cheval, s’éloigne de notre arrière au galop, comme s’il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il rejoint l’armée des Tartares comme s’il était un exprès envoyé pour leur faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de mécréants, c’est-à-dire de chrétiens, résolus qu’ils étaient de brûler le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.
Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu’il parlait parfaitement leur langage, il feignit si bien, qu’ils avalèrent tout cela et se mirent en route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq journées de marche vers le sud. En moins de trois heures ils furent entièrement hors de notre vue, nous n’en entendîmes plus parler, et nous n’avons jamais su s’ils allèrent ou non jusqu’à ce lieu nommé Sibeilka.
Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de repos durant la nuit.
Au sortir de cette ville, nous eûmes à passer un affreux désert qui nous retint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques tentes pour notre plus grande commodité pendant la nuit, et le commandant de la caravane s’était procuré seize chariots ou fourgons du pays pour porter notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangés chaque nuit tout autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si les Tartares se fussent montrés, à moins d’être en très grand nombre, ils n’auraient pu nous toucher.
On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce long trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres. Nous y trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous aperçûmes en revanche une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont tous des Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie. Ils attaquent fréquemment les petites caravanes, mais nous n’en rencontrâmes point en grande troupe. J’étais curieux de voir les peaux des zibelines qu’ils chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d’eux, car ils n’osaient pas s’approcher de nous, et je n’osais pas moi-même m’écarter de la compagnie pour les joindre.
Après avoir traversé ce désert, nous entrâmes dans une contrée assez bien peuplée, c’est-à-dire où nous trouvâmes des villes et des châteaux élevés par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats stationnaires pour protéger les caravanes, et défendre le pays contre les Tartares, qui autrement rendraient la route très dangereuse. Et sa majesté Czarienne a donné des ordres si stricts pour la sûreté des caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques Tartares dans le pays, des détachements de la garnison sont de suite envoyés pour escorter les voyageurs de station en station.
Aussi le gouverneur d’Adinskoy, auquel j’eus occasion de rendre visite, avec le marchand écossais qui était lié avec lui, nous offrit-il une escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu’il y eût quelque danger, jusqu’à la prochaine station.
Longtemps je m’étais imaginé qu’en approchant de l’Europe, nous trouverions le pays mieux peuplé et le peuple plus civilisé; je m’étais doublement trompé, car nous avions encore à traverser la nation des Tongouses, où nous vîmes des marques de paganisme et de barbarie pour le moins aussi grossières que celles qui nous avaient frappés précédemment; seulement, comme ces Tongouses ont été assujettis par les Moscovites, et entièrement réduits, ils ne sont pas très dangereux; mais, en fait de rudesse de mœurs, d’idolâtrie et de polythéisme, jamais peuple au monde ne les surpassa. Ils sont couverts de peaux de bêtes, aussi bien que leurs maisons, et, à leur mine rébarbative, à leur costume, vous ne distingueriez pas un homme d’avec une femme. Durant l’hiver, quand la terre est couverte de neige, ils vivent sous terre, dans des espèces de repaires voûtés dont les cavités ou cavernes se communiquent entre elles.
Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou toute une contrée, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et dans chaque cave. En outre ils adorent les étoiles, le soleil, l’eau, la neige, et en un mot tout ce qu’ils ne comprennent pas, et ils ne comprennent pas grand’chose; de sorte qu’à tous les éléments et à presque tous les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.
Mais je ne dois faire la description d’un peuple ou d’une contrée qu’autant que cela se rattache à ma propre histoire.—Il ne m’arriva rien de particulier dans ce pays, que j’estime éloigné de plus de quatre cents milles du dernier désert dont j’ai parlé, et dont la moitié même est aussi un désert, où nous marchâmes rudement pendant douze jours sans rencontrer une maison, un arbre, une broussaille, et où nous fûmes encore obligés de porter avec nous nos provisions, l’eau comme le pain. Après être sortis de ce steppe, nous parvînmes en deux jours à Yénisséisk, ville ou station moscovite sur le grand fleuve Yénisséi. Ce fleuve, nous fut-il dit, sépare l’Europe de l’Asie, quoique nos faiseurs de cartes, à ce qu’on m’a rapporté, n’en tombent pas d’accord. N’importe, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il borne à l’orient l’ancienne Sibérie, qui aujourd’hui ne forme qu’une province du vaste empire moscovite, bien qu’elle soit aussi grande que l’empire germanique tout entier.
Je remarquai que l’ignorance et le paganisme prévalaient encore, excepté dans les garnisons moscovites: toute la contrée entre le fleuve Oby et le fleuve Yénisséi est entièrement païenne, et les habitants sont aussi barbares que les Tartares les plus reculés, même qu’aucune nation que je sache de l’Asie ou de l’Amérique. Je remarquai aussi, ce que je fis observer aux gouverneurs moscovites avec lesquels j’eus occasion de converser, que ces païens, pour être sous le gouvernement moscovite, n’en étaient ni plus sages ni plus près du christianisme. Mais, tout en reconnaissant que c’était assez vrai, ils répondaient que ce n’était pas leur affaire; que si le Czar s’était promis de convertir ses sujets sibériens, tongouses ou tartares, il aurait envoyé parmi eux des prêtres et non pas des soldats, et ils ajoutaient, avec plus de sincérité que je ne m’y serais attendu, que le grand souci de leur monarque n’était pas de faire de ces peuples des chrétiens, mais des sujets.
Depuis ce fleuve jusqu’au fleuve Oby, nous traversâmes une contrée sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol stérile, c’est seulement un sol qui manque de bras et d’une bonne exploitation, car autrement c’est un pays charmant, très fertile et très agréable en soi. Les quelques habitants que nous y trouvâmes étaient tous païens, excepté ceux qu’on y avait envoyés de Russie; car c’est dans cette contrée, j’entends sur les rives de l’Oby, que sont bannis les criminels moscovites qui ne sont point condamnés à mort: une fois là, il est presque impossible qu’ils en sortent.
Je n’ai rien d’essentiel à dire sur mon compte jusqu’à mon arrivée à Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je séjournai assez longtemps pour les raisons suivantes.
Il y avait alors près de sept mois que nous étions en route et l’hiver approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos affaires privées, mon partner et moi, nous tînmes donc un conseil, où nous jugeâmes à propos, attendu que nous devions nous rendre en Angleterre et non pas à Moscou, de considérer le parti qu’il nous fallait prendre. On nous avait parlé de traîneaux et de rennes pour nous transporter sur la neige pendant l’hiver; et c’est tout de bon que les Russiens font usage de pareils véhicules, dont les détails sembleraient incroyables si je les rapportais, et au moyen desquels ils voyagent beaucoup plus dans la saison froide qu’ils ne sauraient voyager en été, parce que dans ces traîneaux ils peuvent courir nuit et jour: une neige congelée couvrant alors toute la nature, les montagnes, les vallées, les rivières, les lacs n’offrent plus qu’une surface unie et dure comme la pierre, sur laquelle ils courent sans se mettre nullement en peine de ce qui est dessous.
Mais je n’eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.—Comme je me rendais en Angleterre et non pas à Moscou, j’avais deux routes à prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu’à Jaroslav, puis tourner vers l’ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et, soit par mer, soit par terre, Dantzig, où ma cargaison de marchandises chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait laisser la caravane à une petite ville sur la Dvina, d’où par eau je pouvais gagner en six jours Arkhangel, et de là faire voile pour l’Angleterre, la Hollande ou Hambourg.
Toutefois il eût été absurde d’entreprendre l’un ou l’autre de ces voyages pendant l’hiver: si je me fusse décidé pour Dantzig, la Baltique en cette saison est gelée, tout passage m’eût été fermé, et par terre il est bien moins sûr de voyager dans ces contrées que parmi les Tartares-Mongols. D’un autre côté, si je me fusse rendu à Arkhangel en octobre, j’eusse trouvé tous les navires partis, et même les marchands qui ne s’y tiennent que l’été, et l’hiver se retirent à Moscou, vers le sud, après le départ des vaisseaux. Un froid excessif, la disette, et la nécessité de rester tout l’hiver dans une ville déserte, c’est là tout ce que j’eusse pu espérer y rencontrer. En définitive, je pensai donc que le mieux était de laisser partir la caravane, et de faire mes dispositions pour hiverner à l’endroit où je me trouvais, c’est-à-dire à Tobolsk en Sibérie, par une latitude de 60 degrés; là, du moins, pour passer un hiver rigoureux, je pouvais faire fond sur trois choses, savoir: l’abondance de toutes les provisions que fournit le pays, une maison chaude avec des combustibles en suffisance, et une excellente compagnie. De tout ceci, je parlerai plus au long en son lieu.
J’étais alors dans un climat entièrement différent de mon île bien-aimée, où je n’eus jamais froid que dans mes accès de fièvre, où tout au contraire j’avais peine à endurer des habits sur mon dos, où je ne faisais jamais de feu que dehors, et pour préparer ma nourriture: aussi étais-je emmitouflé dans trois bonnes vestes avec de grandes robes par-dessus, descendant jusqu’aux pieds et se boutonnant au poignet, toutes doublées de fourrures pour les rendre suffisamment chaudes.
J’avoue que je désapprouve fort notre manière de chauffer les maisons en Angleterre, c’est-à-dire de faire du feu dans chaque chambre, dans des cheminées ouvertes, qui, dès que le feu est éteint, laissent l’air intérieur aussi froid que la température. Après avoir pris un appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six chambres différentes je fis construire une cheminée en forme de fourneau, semblable à un poêle; le tuyau pour le passage de la fumée était d’un côté, la porte ouvrant sur le foyer d’un autre; toutes les chambres étaient également chauffées, sans qu’on vît aucun feu, juste comme sont chauffés les bains en Angleterre.
Par ce moyen nous avions toujours la même température dans tout le logement, et une chaleur égale se conservait. Quelque froid qu’il fit dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point de feu, et l’on n’était jamais incommodé par la fumée.