Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 48
Je l’écoutai assez patiemment jusqu’au bout, puis je lui répliquai qu’il était parfaitement vrai que je m’étais toujours opposé au massacre de Madagascar, car je ne démordais pas de l’appeler ainsi, et qu’en toute occasion j’en avais parlé fort à mon aise, sans l’avoir en vue lui plus que les autres; qu’à la vérité je n’avais point de commandement dans le navire et n’y exerçais aucune autorité, mais que je prenais la liberté d’exprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous concernaient tous.—«Quant à mon intérêt dans le voyage, ajoutai-je, vous n’y entendez goutte: je suis propriétaire pour une grosse part dans ce navire, et en cette qualité je me crois quelque droit de parler, même plus que je ne l’ai encore fait, sans avoir de comptes à rendre ni à vous ni à personne autre.»—Je commençais à m’échauffer: il ne me répondit que peu de chose cette fois, et je crus l’affaire terminée. Nous étions alors en rade au Bengale, et, désireux de voir le pays, je me rendis à terre, dans la chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le soir, je me préparais à retourner à bord, quand un des matelots s’approcha de moi et me dit qu’il voulait m’épargner la peine[31] de regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à bord. On devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je demandai au matelot qui l’avait chargé de cette mission près de moi. Il me répondit que c’était le patron de la chaloupe; je n’en dis pas davantage à ce garçon, mais je lui ordonnai d’aller faire savoir à qui de droit qu’il avait rempli son message, et que je n’y avais fait aucune réponse.
J’allai immédiatement retrouver le subrécargue, et lui contai l’histoire, ajoutant qu’à l’heure même je pressentais qu’une mutinerie devait éclater à bord. Je le suppliai donc de s’y rendre sur-le-champ dans un canot indien pour donner l’éveil au capitaine; mais j’aurais pu me dispenser de cette communication, car avant même que je lui eusse parlé à terre, le coup était frappé à bord. Le maître d’équipage, le canonnier et le charpentier, et en un mot tous les officiers inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la chaloupe, se réunirent vers le gaillard d’arrière et demandèrent à parler au capitaine. Là, le maître d’équipage faisant une longue harangue,—car le camarade s’exprimait fort bien,—et répétant tout ce qu’il m’avait dit, lui déclara en peu de mots que, puisque je m’en étais allé paisiblement à terre, il leur serait pénible d’user de violence envers moi, ce qu’autrement, si je ne me fusse retiré de moi-même, ils auraient fait pour m’obliger à m’éloigner.—«Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqués pour servir sous vos ordres, notre désir est de les accomplir avec fidélité; mais que si cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le contraindre à le quitter, nous abandonnerons tous le bâtiment; nous vous laisserons en route.»—Au mot tous, il se tourna vers le grand mât, ce qui était, à ce qu’il paraît, le signal convenu entre eux, et là-dessus tous les matelots qui se trouvaient là réunis se mirent à crier:—«Oui, tous! tous!»
Mon neveu le capitaine était un homme de cœur et d’une grande présence d’esprit. Quoique surpris assurément à cette incartade, il leur répondit cependant avec calme qu’il examinerait la question, mais qu’il ne pouvait rien décider là-dessus avant de m’en avoir parlé. Pour leur montrer la déraison et l’injustice de la chose, il employa quelques arguments; mais ce fut en vain. Ils jurèrent devant lui, en se secouant la main à la ronde, qu’ils s’en iraient tous à terre, à moins qu’il ne promît de ne point souffrir que je revinsse à bord du navire.
La clause était dure pour mon neveu, qui sentait toute l’obligation qu’il m’avait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi commença-t-il à leur parler cavalièrement. Il leur dit que j’étais un des plus considérables intéressés dans ce navire, et qu’en bonne justice il ne pouvait me mettre à la porte de ma propre maison; que ce serait me traiter à peu près à la manière du fameux pirate Kid, qui fomenta une révolte à bord, déposa le capitaine dans une île inhabitée et fit la course avec le navire; qu’ils étaient libres de s’embarquer sur le vaisseau qu’ils voudraient, mais que si jamais ils reparaissaient en Angleterre, il leur en coûterait cher; que le bâtiment était le mien, qu’il ne pouvait m’en chasser, et qu’il aimerait mieux perdre le navire et l’expédition aussi, que de me désobliger à ce point; donc, qu’ils pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller à terre pour s’entretenir avec moi, et invita le maître d’équipage à le suivre, espérant qu’ils pourraient accommoder l’affaire.
Ils s’opposèrent tous à cette démarche, disant qu’ils ne voulaient plus avoir aucune espèce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer, et que si je remettais le pied à bord, ils s’en iraient.—«Eh bien! dit le capitaine, si vous êtes tous de cet avis, laissez-moi aller à terre pour causer avec lui.»—Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un peu après le message qui m’avait été apporté de la part du patron de la chaloupe, du _Cockswain_.
Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l’avouer, dans l’appréhension où j’étais qu’ils ne se fussent saisis de lui pour mettre à la voile, et faire la course avec le navire. Alors j’aurais été jeté dans une contrée lointaine dénué et sans ressource, et je me serais trouvé dans une condition pire que lorsque j’étais tout seul dans mon île.
Mais heureusement ils n’allèrent pas jusque-là, à ma grande satisfaction; et quand mon neveu me raconta ce qu’ils lui avaient dit, comment ils avaient juré, en se serrant la main, d’abandonner tous le bâtiment s’il souffrait que je rentrasse à bord, je le priai de ne point se tourmenter de cela, car je désirais rester à terre. Seulement je lui demandai de vouloir bien m’envoyer tous mes effets et de me laisser une somme suffisante, pour que je fusse à même de regagner l’Angleterre aussi bien que possible.
Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il n’y avait pas moyen de parer à cela, il fallait se résigner. Il revint donc à bord du navire et annonça à ses hommes que son oncle cédait à leur importunité, et envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut terminé en quelques heures: les mutins retournèrent à leur devoir, et moi je commençai à songer à ce que j’allais devenir.
J’étais seul dans la contrée la plus reculée du monde: je puis bien l’appeler ainsi, car je me trouvais d’environ trois mille lieues par mer plus loin de l’Angleterre que je ne l’avais été dans mon île. Seulement, à dire vrai, il m’était possible de traverser par terre le pays du Grand-Mogol jusqu’à Surate, d’aller de là à Bassora par mer, en remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes à travers les déserts de l’Arabie jusqu’à Alep et Scanderoun, puis de là, par mer, de gagner l’Italie, et enfin de traverser la France; additionné tout ensemble, ceci équivaudrait au moins au diamètre entier du globe, et mesuré, je suppose que cela présenterait bien davantage.
Un autre moyen s’offrait encore à moi: c’était celui d’attendre les bâtiments anglais qui se rendent au Bengale, venant d’Achem dans l’île de Sumatra, et de prendre passage à bord de l’un d’eux pour l’Angleterre; mais comme je n’étais point venu là sous le bon plaisir de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, il devait m’être difficile d’en sortir sans sa permission, à moins d’une grande faveur des capitaines de navire ou des facteurs de la Compagnie, et aux uns et aux autres j’étais absolument étranger.
Là, j’eus le singulier plaisir, parlant par antiphrase, de voir le bâtiment mettre à la voile sans moi: traitement que sans doute jamais homme dans ma position n’avait subi, si ce n’est de la part de pirates faisant la course et déposant à terre ceux qui ne tremperaient point dans leur infamie. Ceci sous tous les rapports n’y ressemblait pas mal. Toutefois, mon neveu m’avait laissé deux serviteurs, ou plutôt un compagnon et un serviteur: le premier était le secrétaire du commis aux vivres, qui s’était engagé à me suivre, et le second était son propre domestique. Je pris un bon logement dans la maison d’une dame anglaise, où logeaient plusieurs négociants, quelques Français, deux Italiens, ou plutôt deux Juifs, et un Anglais. J’y étais assez bien traité; et, pour qu’il ne fût pas dit que je courais à tout inconsidérément, je demeurai là plus de neuf mois à réfléchir sur le parti que je devais prendre et sur la conduite que je devais tenir. J’avais avec moi des marchandises anglaises de valeur et une somme considérable en argent: mon neveu m’avait remis mille pièces de huit et une lettre de crédit supplémentaire en cas que j’en eusse besoin, afin que je ne pusse être gêné quoiqu’il advînt.
Je trouvai un débit prompt et avantageux de mes marchandises; et comme je me l’étais primitivement proposé, j’achetai de fort beaux diamants, ce qui me convenait le mieux dans ma situation, parce que je pouvais toujours porter tout mon bien avec moi.
Après un long séjour en ce lieu, et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu’aucun répondît à mon désir, le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j’avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin:—«Compatriote, me dit-il, j’ai un projet à vous communiquer; comme il s’accorde avec mes idées, je crois qu’il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi.
«Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie; mais c’est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d’argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse; toutes les créatures de Dieu, les corps célestes et terrestres sont occupés et diligents: pourquoi serions-nous oisifs? Il n’y a point dans l’univers de fainéants, si ce n’est parmi les hommes: pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants?»
Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu’elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d’une manière amicale. Je ne dirai pas que ma situation isolée et détachée me rendait plus que toute autre situation propre à embrasser une entreprise commerciale: le négoce n’était pas mon élément; mais je puis bien dire avec vérité que si le commerce n’était pas mon élément, une vie errante l’était; et jamais proposition d’aller visiter quelque coin du monde que je n’avais point encore vu ne pouvait m’arriver mal à propos.
Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré; et quand nous eûmes un navire, il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c’est-à-dire autant qu’il en fallait pour gouverner le navire et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d’équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais, et trois Portugais, matelots du gaillard d’avant; avec ce monde et des marins indiens tels quels nous pensâmes que nous pourrions passer outre.
Il y a tant de voyageurs qui ont décrit l’histoire de leurs voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu’il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d’autres, et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour. C’est assez pour moi de vous dire que nous nous rendîmes d’abord à Achem, dans l’île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l’opium et de l’arack; le premier est un article d’un grand prix chez les Chinois, et dont ils manquaient à cette époque. En un mot, nous allâmes jusqu’à Sung-Kiang; nous fîmes un très grand voyage; nous demeurâmes huit mois dehors, et nous retournâmes au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait de mon entreprise.—J’ai remarqué qu’en Angleterre souvent on s’étonne de ce que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes et les négociants qui généralement s’y établissent, amassent de si grands biens et quelquefois reviennent riches à soixante, soixante-dix, cent mille livres sterling.
Mais ce n’est pas merveilleux, ou du moins cela s’explique, quand on considère le nombre innombrable de ports et de comptoirs où le commerce est libre, et surtout quand on songe que, dans tous ces lieux, ces ports fréquentés par les navires anglais il se fait constamment des demandes si considérables de tous les produits étrangers, que les marchandises qu’on y porte y sont toujours d’une aussi bonne défaite que celles qu’on en exporte.
Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d’argent dans cette première expédition, et j’acquis de telles notions sur la manière d’en gagner davantage, que si j’eusse été de vingt ans plus jeune, j’aurais été tenté de me fixer en ce pays, et n’aurais pas cherché fortune plus loin. Mais qu’était tout ceci pour un homme qui avait passé la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans ces climats lointains plutôt pour obéir à un désir impatient de voir le monde qu’au désir cupide d’y faire grand gain? Et c’est vraiment à bon droit, je pense, que j’appelle ce désir impatient; car c’en était là: quand j’étais chez moi j’étais impatient de courir, et quand j’étais à l’étranger j’étais impatient de revenir chez moi. Je le répète, que m’importait ce gain? Déjà bien assez riche, je n’avais nul désir importun d’accroître mes richesses; et c’est pourquoi les profits de ce voyage me furent choses trop inférieures pour me pousser à de nouvelles entreprises. Il me semblait que dans cette expédition je n’avais fait aucun lucre, parce que j’étais revenu au lieu d’où j’étais parti, à la maison, en quelque sorte; d’autant que mon œil, comme celui dont parle Salomon, n’était jamais rassasié, et que je me sentais de plus en plus désireux de courir et de voir. J’étais venu dans une partie du monde que je n’avais jamais visitée, celle dont plus particulièrement j’avais beaucoup entendu parler, et j’étais résolu à la parcourir autant que possible: après quoi, pensais-je, je pourrais dire que j’avais vu tout ce qui au monde est digne d’être vu.
Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente. Je ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais que la sienne était la plus juste et la plus conforme au but d’un négociant, dont toute la sagesse, lorsqu’il est au dehors en opération commerciale, se résume en cela, que pour lui la chose la meilleure est celle qui peut lui faire gagner le plus d’argent. Mon nouvel ami s’en tenait au positif, et se serait contenté d’aller, comme un cheval de roulier, toujours à la même auberge, au départ et au retour, pourvu, selon sa propre expression, qu’il y pût trouver son compte. Mon idée, au contraire, tout vieux que j’étais, ressemblait fort à celle d’un écolier fantasque et buissonnier qui ne se soucie point de voir une chose deux fois.
Or ce n’était pas tout. J’avais une sorte d’impatience de me rapprocher de chez moi, et cependant pas la moindre résolution arrêtée sur la route à prendre. Durant cette indétermination, mon ami, qui était toujours à la recherche des affaires, me proposa un autre voyage aux îles des Épices pour rapporter une cargaison de clous de girofle de Manille ou des environs, lieux où vraiment les Hollandais font tout le commerce, bien qu’ils appartiennent en partie aux Espagnols. Toutefois nous ne poussâmes pas si loin, nous nous en tînmes seulement à quelques autres places où ils n’ont pas un pouvoir absolu comme ils l’ont à Batavia, Ceylan _et cætera_. Nous n’avions pas été longs à nous préparer pour cette expédition: la difficulté principale avait été de m’y engager. Cependant, à la fin rien autre ne s’étant offert et trouvant qu’après tout rouler et trafiquer avec un profit si grand, et je puis bien dire certain, était chose plus agréable en soi et plus conforme à mon humeur que de rester inactif, ce qui pour moi était une mort, je m’étais déterminé à ce voyage. Nous le fîmes avec un grand succès, et, touchant à Bornéo et à plusieurs autres îles dont je ne puis me remémorer le nom, nous revînmes au bout de cinq mois environ. Nous vendîmes nos épices, qui consistaient principalement en clous de girofle et en noix muscades, à des négociants persans, qui les expédièrent pour le Golfe; nous gagnâmes cinq pour un, et nous eûmes réellement un bénéfice énorme.
Mon ami, quand nous réglâmes ce compte, me regarda en souriant:—«Eh bien! maintenant, me dit-il, se moquant aimablement de ma nonchalance, ceci ne vaut-il pas mieux que de trôler çà et là comme un homme désœuvré, et de perdre notre temps à nous ébahir de la sottise et de l’ignorance des païens?»—«Vraiment, mon ami, répondis-je, je le crois et commence à me convertir aux principes du négoce; mais souffrez que je vous le dise en passant, vous ne savez ce dont je suis capable; car si une bonne fois je surmonte mon indolence, et m’embarque résolument, tout vieux que je suis, je vous harasserai de côté et d’autre par le monde jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus; car je prendrai si chaudement l’affaire à cœur, que je ne vous laisserai point de répit.»
Or, pour couper court à mes spéculations, peu de temps après ceci arriva un bâtiment hollandais venant de Batavia; ce n’était pas un navire marchand européen, mais un caboteur, du port d’environ deux cents tonneaux. L’équipage, prétendait-on, avait été si malade, que le capitaine, n’ayant pas assez de monde pour tenir la mer, s’était vu forcé de relâcher au Bengale; et comme s’il eût assez gagné d’argent, ou qu’il souhaitât pour d’autres raisons d’aller en Europe, il fit annoncer publiquement qu’il désirait vendre son vaisseau. Cet avis me vint aux oreilles avant que mon nouveau partner n’en eût ouï parler, et il me prit grandement envie de faire cette acquisition. J’allai donc le trouver et je lui en touchai quelques mots. Il réfléchit un moment, car il n’était pas homme à s’empresser; puis, après cette pause, il répondit:—«Il est un peu trop gros; mais cependant prenons-le.»—En conséquence, tombant d’accord avec le capitaine, nous achetâmes ce navire, le payâmes et en prîmes possession. Ceci fait, nous résolûmes d’embaucher les gens de l’équipage pour les joindre aux hommes que nous avions déjà et poursuivre notre affaire. Mais tout à coup, ayant reçu non leurs gages, mais leur part de l’argent, comme nous l’apprîmes plus tard, il ne fut plus possible d’en retrouver un seul. Nous nous enquîmes d’eux partout, et à la fin nous apprîmes qu’ils étaient partis tous ensemble par terre pour Agra, la grande cité, résidence du Mogol, à dessein de se rendre de là à Surate, puis de gagner par mer le golfe Persique.
Rien depuis longtemps ne m’avait autant chagriné que d’avoir manqué l’occasion de partir avec eux. Un tel pèlerinage, m’imaginais-je, eût été pour moi, en pareille compagnie, tout à la fois agréable et sûr, et aurait complètement cadré avec mon grand projet: j’aurais vu le monde et en même temps je me serais rapproché de ma patrie. Mais je fus beaucoup moins inconsolable peu de jours après quand je vins à savoir quelle sorte de compagnons c’étaient, car, en peu de mots, voici leur histoire. L’homme qu’ils appelaient capitaine n’était que le canonnier et non le commandant. Dans le cours d’un voyage commercial ils avaient été attaqués sur le rivage par quelques Malais, qui tuèrent le capitaine et trois de ses hommes. Après cette perte, nos drôles, au nombre de onze, avaient résolu de s’enfuir avec le bâtiment, ce qu’ils avaient fait, et l’avaient amené dans le golfe du Bengale, abandonnant à terre le lieutenant et cinq matelots, dont nous aurons des nouvelles plus loin.
N’importe par quelle voie ce navire leur était tombé entre les mains, nous l’avions acquis honnêtement, pensions-nous, quoique, je l’avoue, nous n’eussions pas examiné la chose aussi exactement que nous le devions; car nous n’avions fait aucune question aux matelots, qui, si nous les avions sondés, se seraient assurément coupés dans leurs récits, se seraient démentis réciproquement, peut-être contredits eux-mêmes, et d’une manière ou d’une autre nous auraient donné lieu de les suspecter. L’homme nous avait montré un contrat de vente du navire à un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forgé comme tout le reste, je suppose, qui soi-disant était le sien, ce que nous n’avions pu mettre en doute; et, un peu trop inconsidérément ou du moins n’ayant aucun soupçon de la chose, nous avions conclu le marché.
Quoi qu’il en fût, après cet achat nous enrôlâmes des marins anglais et hollandais, et nous nous déterminâmes à faire un second voyage dans le sud-est pour aller chercher des clous de girofle et autres épices aux îles Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contrées, allant et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succès. La dernière année, j’entrepris avec mon partner, sur le vaisseau ci-dessus mentionné, un voyage en Chine, convenus que nous étions d’aller d’abord à Siam pour y acheter du riz.
Dans cette expédition, contrariés par les vents, nous fûmes obligés de louvoyer longtemps çà et là dans le détroit de Malacca et parmi les îles, et comme nous sortions de ces mers difficiles, nous nous aperçûmes que le navire avait fait une voie d’eau: malgré toute notre habileté, nous ne pouvions découvrir où elle était. Cette avarie nous força de chercher quelque port, et mon partner, qui connaissait le pays mieux que moi, conseilla au capitaine d’entrer dans la rivière de Camboge, car j’avais fait capitaine le lieutenant anglais, un M. Thompson, ne voulant point me charger du commandement du navire, Cette rivière coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu’à Siam.
Tandis que nous étions mouillés là, allant souvent à terre me récréer, un jour vint à moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe, à bord d’un navire de la Compagnie des Indes Orientales, à l’ancre plus haut dans la même rivière près de la ville de Camboge ou à Camboge même. Qui l’avait amené en ce lieu? Je ne sais; mais il vint à moi, et, m’adressant la parole en anglais:—«Sir, dit-il, vous m’êtes étranger et je vous le suis également; cependant j’ai à vous dire quelque chose qui vous touche de très près.»