Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Part 47

Chapter 473,763 wordsPublic domain

Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se déterminèrent à laisser intactes ces habitations, et à se mettre en quête de la ville comme ils pourraient. Après avoir fait un bout de chemin, ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et sur-le-champ il leur vint à l’idée qu’elle pourrait leur être un bon guide:—«Sûrement, se disaient-ils, cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que nous laissons, et, en la déliant, nous verrons de quel côté elle ira: si elle retourne en arrière, tant pis; mais si elle marche en avant, nous n’aurons qu’à la suivre.»—Ils coupèrent donc la corde faite de glaïeuls tortillés, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit directement au village, qui, d’après leur rapport, se composait de plus de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles vivaient ensemble.

Là régnait partout le silence et cette sécurité profonde que pouvait goûter dans le sommeil une contrée qui n’avait jamais vu pareil ennemi. Pour aviser à ce qu’ils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil, et, bref, ils se déterminèrent à se diviser en trois bandes et à mettre le feu à trois maisons sur trois différents points du village; puis, à mesure que les habitants sortiraient, de s’en saisir et de les garrotter. Si quelqu’un résistait, il n’est pas besoin de demander ce qu’ils pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et se livrer au pillage. Toutefois il était convenu que sans bruit on traverserait d’abord le village pour reconnaître son étendue et voir si l’on pouvait ou non tenter l’aventure.

La ronde faite, ils se résolurent à hasarder le coup en désespérés; mais tandis qu’ils s’excitaient l’un l’autre à la besogne, trois d’entre eux, qui étaient un peu plus en avant, se mirent à appeler, disant qu’ils avaient trouvé Thomas Jeffrys. Tous accoururent, et ce n’était que trop vrai, car là ils trouvèrent le pauvre garçon pendu tout nu par un bras, et la gorge coupée. Près de l’arbre patibulaire il y avait une maison où ils entrevirent seize ou dix-sept des principaux Indiens qui précédemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou trois avaient reçu des coups de feu. Nos hommes s’aperçurent bien que les gens de cette demeure étaient éveillés et se parlaient l’un l’autre, mais ils ne purent savoir quel était leur nombre.

La vue de leur pauvre camarade massacré les transporta tellement de rage, qu’ils jurèrent tous de le venger et que pas un Indien qui tomberait entre leurs mains n’aurait quartier. Ils se mirent à l’œuvre sur-le-champ, toutefois moins follement qu’on n’eût pu l’attendre de leur fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en quête de choses aisément inflammables; mais, après un instant de recherche, ils s’aperçurent qu’ils n’en avaient que faire, car la plupart des maisons étaient basses et couvertes de glaïeuls et de joncs dont la contrée est pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de poudre dans la paume de leur main; et au bout d’un quart d’heure le village brûlait en quatre ou cinq endroits, et particulièrement cette habitation où les Indiens ne s’étaient pas couchés. Aussitôt que l’incendie éclata, ces pauvres misérables commencèrent à s’élancer dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette tentative; là, au seuil de la porte où ils étaient repoussés, le maître d’équipage lui-même en pourfendit un ou deux avec sa hache d’armes. Comme la case était grande et remplie d’Indiens, le drôle ne se soucia pas d’y entrer, mais il demanda et jeta au milieu d’eux une grenade qui d’abord les effraya; puis, quand elle éclata, elle fit un tel ravage parmi eux qu’ils poussèrent des hurlements horribles.

Bref, la plupart des infortunés qui se trouvaient dans l’entrée de la hutte furent tués ou blessés par cette grenade, hormis deux ou trois qui se précipitèrent à la porte que gardaient le maître d’équipage et deux autres compagnons, avec la baïonnette au bout du fusil, pour dépêcher tous ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans la maison où le prince ou roi, n’importe, et quelques autres, se trouvaient: là, on les retint jusqu’à ce que l’habitation, qui pour lors était tout en flammes, croulât sur eux. Ils furent étouffés ou brûlés tous ensemble.

Tout ceci durant, nos gens n’avaient pas lâché un coup de fusil, de peur d’éveiller les Indiens avant de pouvoir s’en rendre maîtres; mais le feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles cherchèrent alors à se tenir ensemble bien en corps; car l’incendie devenait si violent, toutes les maisons étant faites de matières légères et combustibles, qu’ils pouvaient à peine passer au milieu des rues; et leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer leur extermination. Au fur et à mesure que l’embrasement chassait les habitants de ces demeures brûlantes, ou que l’effroi les arrachait de celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la porte, les assommaient en s’appelant et en se criant réciproquement de se souvenir de Thomas Jeffrys.

Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j’étais fort inquiet, surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui, parce qu’il était nuit, me semblaient tout près de moi.

A ce spectacle, mon neveu le capitaine, que ses hommes réveillèrent aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s’agissait et dans quel danger j’étais, surtout quand il entendit les coups de fusil: car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs armes à feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et sur nous tous oppressaient son âme; et enfin, quoiqu’il lui restât peu de monde disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions être, il prit l’autre embarcation et vint me trouver à terre, à la tête de treize hommes.

Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l’un y avait été laissé pour sa garde; et bien qu’enchanté de nous retrouver en bon point, comme nous il séchait d’impatience de connaître ce qui se passait, car le bruit continuait et la flamme croissait. J’avoue qu’il eût été bien impossible à tout homme au monde de réprimer son envie de savoir ce qu’il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref, le capitaine me dit qu’il voulait aller au secours de ses hommes, coûte que coûte. Je lui représentai, comme je l’avais déjà fait à nos aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l’intérêt des armateurs et des négociants, _et cætera_, et lui déclarai que je voulais partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, à distance, apprendre quelque chose de l’événement, et revenir le lui dire.

J’eus autant de succès auprès de mon neveu que j’en avais eu précédemment auprès des autres:—«Non, non; j’irai, répondit-il; seulement je regrette d’avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j’aimerais mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»—Il partit donc.

Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu’il m’avait été possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la pinasse, laissant la chaloupe à l’ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois arrivés, six devaient garder les deux embarcations et les six autres venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer à bord; car l’équipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes, dont deux avaient péri dans la première échauffourée.

Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire, sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à travers champs, nous allâmes droit au lieu de l’incendie. Si le bruit de la fusillade nous avait surpris d’abord, les cris des pauvres Indiens nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d’horreur. Je le confesse, je n’avais jamais assisté au pillage d’une cité ni à la prise d’assaut d’une ville. J’avais bien entendu dire qu’Olivier Cromwell, après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes, femmes et enfants. J’avais bien ouï raconter que le comte de Tilly, lors du sac de la ville de Magdebourg avait fait égorger vingt-deux mille personnes de tout sexe; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais fait une idée de la chose même, et je ne saurais ni la décrire, ni rendre l’horreur qui s’empara de nos esprits.

Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le village, sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu. Le premier objet qui s’offrit à nos regards, ce fut les ruines d’une maison ou d’une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée. Tout auprès, éclairés en plein par l’incendie, gisaient quatre hommes et trois femmes tués, et nous eûmes lieu de croire qu’un ou deux autres cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.

En un mot, nous trouvâmes partout les traces d’une rage si barbare, et d’une fureur si au delà de tout ce qui est humain, que nous ne pûmes croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou, s’ils en étaient les auteurs, nous pensâmes que tous avaient mérité la mort la plus cruelle. Mais ce n’était pas tout: nous vîmes l’incendie s’étendre, et comme les cris croissaient à mesure que l’incendie croissait, nous tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous avançâmes un peu, et nous aperçûmes, à notre grand étonnement, trois femmes nues, poussant d’horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis, derrière elles, dans la même épouvante et la même terreur, seize ou dix-sept naturels poursuivis-je ne saurais les mieux nommer—par trois de nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre, leur envoyèrent une décharge: un pauvre diable, frappé d’une balle, fut renversé sous nos yeux. Quand ces Indiens nous virent, croyant que nous étions des ennemis et que nous voulions les égorger, comme ceux qui leur donnaient la chasse, ils jetèrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d’entre eux tombèrent par terre comme morts d’effroi.

A ce spectacle, j’eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes veines, et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que nous ne voulions point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent et se jetèrent à nos genoux, levant les mains et se lamentant piteusement pour que nous leur sauvions la vie. Leur ayant donné à entendre que c’était là notre intention, tous vinrent pêle-mêle derrière nous se ranger sous notre protection. Je laissai mes hommes assemblés, et je leur recommandai de ne frapper personne, mais, s’il était possible, de se saisir de quelqu’un de nos gens pour voir de quel démon ils étaient possédés, ce qu’ils espéraient faire, puis enfin, de leur enjoindre de se retirer, en leur assurant que, s’ils demeuraient jusqu’au jour, ils auraient une centaine de mille hommes à leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m’en allai parmi les fuyards. Là, quel triste spectacle m’attendait! Quelques-uns s’étaient horriblement rôti les pieds en passant et courant à travers le feu; d’autres avaient les mains brûlées; une des femmes était tombée dans les flammes et avait été presque mortellement grillée avant de pouvoir s’en arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et les cuisses tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle dans le corps, et mourut tandis que j’étais là.

J’aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci, mais je ne pus comprendre un mot de ce qu’ils me dirent; à leurs signes, toutefois, je m’aperçus qu’ils n’en savaient rien eux-mêmes. Cet abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne pouvant tenir là plus longtemps, je retournai vers nos compagnons. Je leur faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre, quand, tout à coup, s’avancèrent quatre de nos matamores avec le maître d’équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de poussière, sur des monceaux de corps qu’ils avaient tués, comme s’ils cherchaient encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de toutes leurs forces; un d’eux, non sans beaucoup de peine, parvint à s’en faire entendre; ils reconnurent alors qui nous étions, et s’approchèrent de nous.

Sitôt que le maître d’équipage nous vit, il poussa comme un cri de triomphe, pensant qu’il lui arrivait du renfort, et, sans plus écouter:—«Capitaine, s’écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise que vous soyez venu! nous n’en avons pas encore à moitié fini. Les plats gueux! les chiens d’enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de cheveux sur la tête. Nous avons juré de n’en épargner aucun; nous voulons extirper cette race de la terre!»—Et il se reprit à courir, pantelant, hors d’haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.

Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:—«Chien sanguinaire! lui criai-je, qu’allez-vous faire? Je vous défends de toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester ici: sinon vous êtes mort.»

—«Tudieu! sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu’ils ont fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous, venez ici.»—Et, sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre, et la gorge coupée.

J’avoue qu’à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu’en toute autre occasion j’eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils n’avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de Jacob à ses fils Siméon et Lévi:—«MAUDITE SOIT LEUR COLÈRE, CAR ELLE A ÉTÉ FÉROCE, ET LEUR VENGEANCE, CAR ELLE A ÉTÉ CRUELLE.»—Or, une nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que moi, j’eus autant de peine à les retenir que j’en avais eu avec les autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté, et me dit, de façon à ce qu’ils l’entendissent, qu’ils redoutaient seulement que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant aux habitants, qu’ils méritaient tous la mort, car tous avaient trempé dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des assassins. A ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d’équipage et sa bande, s’enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi, puisqu’il était tout à fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue et encore moins les cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre leurs mains.

Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes, et avec eux seuls je retournai vers nos embarcations. C’était une grande folie à moi, je l’avoue, de m’en aller ainsi; car il commençait à faire jour et l’alarme s’était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante hommes armés de lances et d’arcs campaient à ce petit hameau de douze ou treize cabanes dont il a été question déjà; mais, par bonheur, j’évitai cette place et je gagnai directement la côte. Quand j’arrivai au rivage, il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinasse et je me rendis à bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas échéant.

Je remarquai, à peu près vers le temps où j’accostai le navire, que le feu était presque éteint et le bruit apaisé; mais environ une demi-heure après que j’étais à bord, j’entendis une salve de mousqueterie et je vis une grande fumée. C’était, comme je l’appris plus tard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.

Au moment où la pinasse regagnait le rivage, nos aventuriers commencèrent à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais à la débandade, de telle façon qu’une poignée d’hommes résolus aurait pu leur couper à tous la retraite.

Mais ils avaient jeté l’épouvante dans tout le pays. Les naturels étaient si consternés, si atterrés qu’une centaine d’entre eux, je crois, auraient fui seulement à l’aspect de cinq des nôtres. Dans toute cette terrible action il n’y eut pas un homme qui fit une belle défense. Surpris tout à la fois par l’incendie et l’attaque soudaine de nos gens au milieu de l’obscurité, ils étaient si éperdus qu’ils ne savaient que devenir. S’ils fuyaient d’un côté, ils rencontraient un parti; s’ils reculaient, un autre, et partout la mort. Quant à nos marins, pas un n’attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un autre qui eut une main assez grièvement brûlée.

J’étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait intérieurement, contre tous les hommes du bord, mais surtout contre lui, non seulement parce qu’il avait forfait à son devoir, comme commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu’il avait plutôt attisé qu’amorti la rage de son équipage dans cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit très respectueusement, et me dit qu’à la vue du cadavre du pauvre matelot, massacré d’une façon si féroce et si barbare, il n’avait pas été maître de lui-même et n’avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu’il n’aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il était homme, que la nature l’avait remué et qu’il n’avait pu prévaloir sur elle. Quant aux autres, ils ne m’étaient soumis aucunement, et ils ne le savaient que trop: aussi tinrent-ils peu de compte de mon blâme.

Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n’apprîmes donc rien de plus. Nos hommes n’étaient pas d’accord sur le nombre des gens qu’ils avaient tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais, selon le plus admissible de tous leurs récits, ils avaient bien expédié environ cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n’avaient pas laissé une habitation debout dans le village.

Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque décollée, ce n’eût pas été la peine de l’emporter. Ils le laissèrent donc où ils l’avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l’arbre où il était pendu par un bras.

Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n’en demeurai pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le sang qu’ils avaient fait couler durant cette nuit qu’un meurtre qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas Jeffrys; mais Thomas Jeffrys avait été l’agresseur, il avait rompu la trêve, et il avait enlevé une de leurs jeunes filles qui était venue à notre camp innocemment et sur la foi des traités.

A bord, le maître d’équipage défendit sa cause par la suite. Il disait qu’à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu’il n’en était rien; que la guerre avait été ouverte la nuit précédente par les naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en droit de les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de nous faire justice d’une façon extraordinaire; que ce n’était pas une raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache, pour l’assassiner et d’une manière si atroce; enfin, qu’ils n’avaient rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire aux meurtriers.

On va penser sans doute qu’après cet événement nous nous donnâmes de garde de nous aventurer à terre parmi les païens et les barbares; mais point du tout, les hommes ne deviennent sages qu’à leurs propres dépens, et toujours l’expérience semble leur être d’autant plus profitable qu’elle est plus chèrement achetée.

Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la côte de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal dessein de notre subrécargue l’appelait dans la baie du Bengale, d’où, s’il manquait l’affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la Chine, et revenir à la côte en s’en retournant.

Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique, où, s’étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos hommes furent environnés par les Arabes et tous tués ou emmenés en esclavage: le reste des matelots montant l’embarcation n’avait pas été à même de les délivrer et n’avait eu que le temps de regagner la chaloupe.

Je montrai alors à nos gens la juste rétribution du ciel en ce cas; mais le maître d’équipage me répondit avec chaleur que j’allais trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d’aucun passage des Écritures, et il s’en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset 4, où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de Siloé tomba, n’étaient pas plus coupables que les autres Galiléens; mais ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion, c’est que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n’était du nombre de ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,—ainsi toujours l’appelais-je, quoique l’équipage ne pût supporter qu’impatiemment ce mot de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l’ai dit, me ferma réellement la bouche pour le moment.

Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que je ne m’y attendais, et le maître d’équipage, qui avait été le chef de l’entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu’il trouvait que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais d’injustes réflexions là-dessus et qu’à cet égard j’en avais fort mal usé avec l’équipage et avec lui-même en particulier; que, comme je n’étais qu’un passager, que je n’avais ni commandement dans le navire, ni intérêt dans le voyage, ils n’étaient pas obligés de supporter tout cela; qu’après tout qui leur disait que je n’avais pas quelque mauvais dessein en tête, et ne leur susciterais pas un procès quand ils seraient de retour en Angleterre; enfin, que si je ne me déterminais pas à en finir et à ne plus me mêler de lui et de ses affaires, il quitterait le navire, car il ne croyait pas qu’il fût sain de voyager avec moi.