Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 45
«Je n’étais pas capable de sortir du lit, ma maîtresse encore moins, et mon jeune maître était si malade que je le croyais expirant. Nous ne pûmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n’avions eu aucun rapport avec les gens de l’équipage, qui nous avaient dit n’avoir pas dans le bâtiment une bouchée de quoi que ce soit à manger. Et depuis, ils nous avouèrent qu’ils nous avaient crus morts.
«C’était là l’affreux état où nous étions quand vous fûtes envoyé pour nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvâtes, sir, vous le savez aussi bien et même mieux que moi.»
Tel fut son propre récit. C’était une relation tellement exacte de ce qu’on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n’avais rien ouï de pareil, et qu’elle fut excessivement intéressante pour moi. Je suis d’autant plus disposé à croire que cette peinture est vraie, que le jeune homme m’en raconta lui-même une bonne partie, quoique, à vrai dire, d’une façon moins précise et moins poignante, sans doute parce que sa mère l’avait soutenu aux dépens de sa propre vie. Bien que la pauvre servante fût d’une constitution plus forte que sa maîtresse, déjà sur le retour et délicate, il se peut qu’elle ait eu à lutter plus cruellement contre la faim, je veux dire qu’il peut être présumable que cette infortunée en ait ressenti les horreurs plus tôt que sa maîtresse, qu’on ne saurait blâmer d’avoir gardé les dernières bouchées, sans en rien abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute, d’après cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les eût pas si providentiellement rencontrés, quelques jours de plus, et ils étaient tous morts, à moins qu’ils n’eussent prévenu l’événement en se mangeant les uns les autres; et même, dans leur position, cela ne leur eût que peu servi, vu qu’ils étaient à cinq cents lieues de toute terre et hors de toute possibilité d’être secourus autrement que de la manière miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je retourne à mes dispositions concernant ma colonie.
Et d’abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas à propos de leur parler du _sloop_ démontable que j’avais embarqué, et que j’avais pensé faire assembler dans l’île; car je trouvai, du moins à mon arrivée, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le _sloop_ et le leur laissais, qu’au moindre mécontentement ils se sépareraient, s’en iraient chacun de son côté, ou peut-être même s’adonneraient à la piraterie et feraient ainsi de l’île un repaire de brigands, au lieu d’une colonie de gens sages et religieux comme je voulais qu’elle fût. Je ne leur laissai pas davantage, pour la même raison, les deux pièces de canon de bronze que j’avais à bord et les deux caronades dont mon neveu s’était chargé par surcroît. Ils me semblaient suffisamment équipés pour une guerre défensive contre quiconque voudrait les attaquer; et je n’entendais point les armer pour une guerre offensive ni les encourager à faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui, en définitive, n’eût attiré sur eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je réservai, en conséquence, le _sloop_ et les canons pour leur être utiles d’une autre manière, comme je le consignerai en son lieu.
J’en avais alors fini avec mon île. Laissant tous mes planteurs en bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq jours parmi eux; comme ils étaient tous résolus à rester dans l’île jusqu’à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l’occasion, et spécialement je m’engageai à leur envoyer du bétail, tels que moutons, cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j’avais emmenés d’Angleterre, la longueur de la traversée nous avait contraints à les tuer, faute de foin pour les nourrir.
Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon de partance, nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints, au Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontré durant le trajet rien de remarquable que ceci. Après trois jours de navigation, le courant nous portant violemment au nord-nord-est dans une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque peu entraînés hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes crièrent:—«Terre à l’est!»—Mais était-ce le continent ou des îles? C’est ce que nous n’aurions su dire aucunement.
Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes la surface de l’eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d’approche sur ce point, cria que c’était une armée. Je ne pouvais m’imaginer ce qu’il entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement, l’appelant fou, ou quelque chose de semblable.—«Oui-da! sir, dit-il, ne vous fâchez pas, c’est bien une armée et même une flotte; car je crois qu’il y a bien mille canots! Vous pouvez d’ailleurs les voir pagayer; ils s’avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»
Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine; comme il avait entendu dans l’île de terribles histoires sur les sauvages et n’était point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s’écria que nous allions tous être dévorés. Je dois avouer que comme le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s’effrayer, mais de faire mouiller l’ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s’il nous fallait en venir aux mains avec eux.
Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai l’ordre de jeter l’ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux sauvages, je dis à nos gens que nous n’avions à redouter de leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations à la mer, les amarrer, l’une à la proue, l’autre à la poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l’événement. J’eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des seaux et des écopes, à éteindre le feu si les sauvages tentaient de le mettre à l’extérieur du navire.
Dans cette attitude, nous les attendîmes, et en peu de temps ils entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s’était offert à des chrétiens! Mon lieutenant s’était trompé de beaucoup dans le calcul de leur nombre,—je veux dire en le portant à mille canots,—le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent atteints étant d’environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une multitude d’Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept hommes, d’autres davantage, et les moindres six ou sept.
Lorsqu’ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés d’étonnement et d’admiration, comme à l’aspect d’une chose qu’ils n’avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d’abord, comme nous le comprîmes ensuite, comment s’y prendre avec nous. Cependant ils s’avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes de ne pas les laisser venir trop près.
Cet ordre nous entraîna à un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s’étant fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se retirer, ce qu’ils comprirent fort bien, et ce qu’ils firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.
Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passâmes un bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les défendre des flèches des sauvages, s’ils venaient à tirer de nouveau.
Une demi-heure après environ, ils s’avancèrent tous en masse sur notre arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions facilement les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je reconnus aisément qu’ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la même race de sauvages que ceux avec lesquels j’avais eu coutume de me mesurer. Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu’à ce qu’ils fussent vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit sur nous, et s’approchèrent tellement qu’ils pouvaient nous entendre parler. Sur ce, j’ordonnai à tous mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur que les sauvages ne décochassent de nouveau quelques traits, et d’apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à portée de la voix, je fis monter Vendredi sur le pont pour conférer avec eux dans son langage, et savoir ce qu’ils prétendaient. Il m’obéit. Le comprirent-ils ou non, c’est ce que j’ignore; mais, sitôt qu’il les eut hélés, six d’entre eux, qui étaient dans le canot le plus avancé, c’est-à-dire le plus rapproché de nous, firent volte-face, et, se baissant, prirent une posture indécente. Était-ce un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant Vendredi s’écria qu’ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches, et, à mon inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre Vendredi, exposé seul à leur vue. L’infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent très près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.
Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de tous mes chagrins et de mes solitudes, que j’ordonnai sur-le-champ de charger cinq canons à mitraille et quatre à boulets; et nous leur envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n’en avaient jamais essuyé de pareille, à coup sûr.
Ils n’étaient pas à plus d’une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d’un seul coup.
La manière incongrue dont ils nous avaient tourné le dos ne nous avait pas grandement offensés; d’ailleurs, il n’était pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût par eux considéré de même; aussi avais-je seulement résolu de leur répondre par une salve de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et surtout lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi, que j’aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais j’aurais été content si j’avais pu les submerger eux et tous leurs canots.
Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une pareille multitude; il y avait bien en tout, brisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s’étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus, s’enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d’entre eux périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus d’une heure après que tous étaient partis.
Nos coups de canon à mitraille durent en tuer et en blesser un grand nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu’il en avait été; ils s’enfuirent si précipitamment qu’au bout de trois heures ou environ, nous n’apercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[28]. Et nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le soir même, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.
Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu’il ne voulait ni manger, ni parler. Nous nous figurâmes tous qu’il voulait se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j’usai d’un expédient: j’ordonnai qu’on le prît, qu’on le redescendît dans la chaloupe, et qu’on lui fit accroire qu’on allait le rejeter à la mer, et l’abandonner où on l’avait trouvé, s’il persistait à garder le silence. Il s’obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et s’éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un poisson, et se mit à les appeler dans sa langue: mais ils ne comprirent pas un mot de ce qu’il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n’eus plus recours à cet expédient.
Nous remîmes alors à la voile. J’étais inconsolable de la perte de mon serviteur Vendredi, et je serais volontiers retourné dans l’île pour y prendre quelque autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait; nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je l’ai dit, et beaucoup de temps s’écoula avant que nous pussions lui faire entendre la moindre chose. A la longue, cependant, nos gens lui apprirent quelque peu d’anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa au même point, car son langage était si étrange, si guttural, et se parlait de la gorge d’une façon si sourde et si bizarre, qu’il nous fut impossible d’en recueillir un mot, et nous fûmes tous d’avis qu’on pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche qu’autrement. Ses dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que nous pûmes voir, ne lui étaient d’aucun usage: il formait ses mots précisément comme une trompe de chasse forme un ton, à plein gosier. Il nous dit cependant, quelque temps après, quand nous lui eûmes enseigné à articuler un peu l’anglais, qu’ils s’en allaient avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandâmes combien ils en avaient. Il nous répondit qu’il y avait là cinq _nation_,—car nous ne pouvions lui faire comprendre l’usage de l’S au pluriel,—et qu’elles s’étaient réunies pour combattre deux _autre nation_. Nous lui demandâmes alors pourquoi ils s’étaient avancés sur nous.—«Pour faire la grande merveille regarder,» dit-il (_To makee the great wonder look_). A ce propos, il est bon de remarquer que tous ces naturels, de même que ceux d’Afrique, quand ils apprennent l’anglais, ajoutent toujours deux E à la fin des mots où nous n’en mettons qu’un, et placent l’accent sur le dernier, comme _makee_, _takee_, par exemple, prononciation vicieuse dont on ne saurait les désaccoutumer, et dont j’eus beaucoup de peine à débarrasser Vendredi, bien que j’eusse fini par en venir à bout.
Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon, il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête Vendredi!... Nous l’ensevelîmes avec toute la décence et la solennité possibles. On le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.
A la faveur d’un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et au bout de douze jours environ, nous découvrîmes la terre par la latitude de cinq degrés sud de la ligne: c’est là le point le plus nord-est de toute cette partie de l’Amérique. Nous demeurâmes sud-quart-est en vue de cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le cap Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans la baie de Tous-les-Saints, l’ancien lieu de ma délivrance, d’où m’étaient venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.
Jamais navire n’avait amené dans ces parages personne qui y eût moins affaire que moi, et cependant ce ne fut qu’avec beaucoup de difficultés que nous fûmes admis à avoir avec la terre la moindre communication. Ni mon partner lui-même, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande figure, ni les deux négociants, mes curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans l’île, ne purent m’obtenir cette faveur. Toutefois, mon partner, se souvenant que j’avais donné cinq cents moidores au prieur du monastère des Augustins, et trois cent soixante-douze aux pauvres, alla au couvent, et engagea le prieur à se rendre auprès du gouverneur pour lui demander pour moi la permission de descendre à terre avec le capitaine, quelqu’un autre et huit matelots seulement, et la condition expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne transporterions nulle autre personne sans autorisation.
On fut si strict envers nous quant au non-débarquement des marchandises, que ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que je pus mettre à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de draps fins, d’étoffes et de toiles que j’avais apportées pour en faire présent à mon partner.
C’était un homme généreux et grand, bien que, ainsi que moi, il fût parti de fort bas d’abord. Quoiqu’il ne sût pas que j’eusse le moindre dessein de lui rien donner, il m’envoya à bord des provisions fraîches, du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente moidores, à quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles médailles d’or; mais je m’acquittai envers lui par mon présent, qui, comme je l’ai dit, consistait en drap fin, en étoffes anglaises, en dentelles et en belles toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de marchandises d’autre espèce, et j’obtins de lui, en retour, qu’il ferait assembler le _sloop_ que j’avais apporté avec moi d’Angleterre pour l’usage de mes planteurs, afin d’envoyer à ma colonie les secours que je lui destinais.
En conséquence, il se procura des bras, et le _sloop_ fut achevé en très peu de jours, car il était déjà tout façonné; puis je donnai au capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu’il ne pouvait manquer de trouver l’île. Aussi la trouva-t-il, comme par la suite j’en reçus l’avis de mon partner. Le _sloop_ fut bientôt chargé de la petite cargaison que j’adressais à mes insulaires, et un de nos marins, qui m’avait suivi dans l’île, m’offrit alors de s’embarquer pour aller s’y établir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignit au gouverneur espagnol de lui assigner une étendue de terrain convenable et de lui donner les outils et les choses nécessaires à des plantations, ce à quoi il se disait fort entendu, ayant été colon au Maryland, et, par-dessus le marché, boucanier.
Je confirmai ce garçon dans ce dessein en lui accordant tout ce qu’il désirait. Pour se l’attacher comme esclave, je l’avantageai en outre du sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer l’ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il avait besoin, ainsi qu’aux autres.
CHAPITRE V
Départ définitif de l’île.—Nouvelles aventures.—A Madagascar.—Conflit avec les indigènes.—Massacre.—Incendie du village indien.—Mutinerie.—Un heureux désappointement.—Un nouvel associé.—Rencontre du canonnier.—Poursuites et combat.—Nouveaux dangers.—Succès facile.—Un pilote babillard.—En route pour la Chine.
Quand nous en vînmes à équiper le _sloop_, mon vieux partner me dit qu’il y avait un très honnête homme, un planteur brésilien de sa connaissance, lequel avait encouru la disgrâce de l’Église.—«Je ne sais pourquoi, dit-il, mais, sur ma conscience, je pense qu’il est hérétique dans le fond de son cœur. De peur de l’Inquisition, il a été obligé de se cacher. A coup sûr, il serait ravi de trouver une pareille occasion de s’échapper avec sa femme et ses deux filles. Si vous vouliez bien le laisser émigrer dans votre île et lui constituer une plantation, je me chargerais de lui donner un petit matériel pour commencer; car les officiers de l’Inquisition ont saisi tous ses effets et tous ses biens, et il ne lui reste rien qu’un chétif mobilier et deux esclaves. Quoique je haïsse ses principes, cependant je ne voudrais pas le voir tomber entre leurs mains; sûrement il serait brûlé vif.
J’adhérai sur-le-champ à cette proposition, je réunis mon Anglais à cette famille, et nous cachâmes l’homme, sa femme et ses filles sur notre navire, jusqu’au moment où le _sloop_ mit à la voile. Alors, leurs effets ayant été portés à bord de cette embarcation quelque temps auparavant, nous les y déposâmes quand elle fut sortie de la baie.
Notre marin fut extrêmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches l’un que l’autre en outils et en matériaux, ils n’avaient, pour commencer leur établissement, que ce dont j’ai fait mention ci-dessus; mais ils emportaient avec eux,—ce qui valait tout le reste,—quelques plants de canne à sucre et quelques instruments pour la culture des cannes, à laquelle le Portugais s’entendait fort bien.
Entre autres secours que je fis passer à mes tenanciers dans l’île, je leur envoyai par ce _sloop_ trois vaches laitières, cinq veaux, environ vingt-deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines; enfin deux poulinières et un étalon.
J’engageai trois femmes portugaises à partir, selon ma promesse faite aux Espagnols, auxquels je recommandai de les épouser et d’en user dignement avec elles. J’aurais pu en embarquer bien davantage, mais je me souvins que le pauvre homme persécuté avait deux filles, et que cinq Espagnols seulement en désiraient; les autres avaient des femmes en leur puissance, bien qu’en pays éloignés.
Toute cette cargaison arriva à bon port et fut, comme il vous est facile de l’imaginer, fort bien reçue par mes vieux habitants, qui se trouvèrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou soixante-dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y avait un grand nombre. Quand je revins en Angleterre, je trouvai des lettres d’eux tous, apportées par le _sloop_ à son retour du Brésil et venues par la voie de Lisbonne. J’en accuse ici réception.
Maintenant, j’en ai fini avec mon île, je romps avec tout ce qui la concerne; et quiconque lira le reste de ces mémoires fera bien de l’ôter tout à fait de sa pensée, et de s’attendre à lire seulement les folies d’un vieillard que ses propres malheurs et, à plus forte raison, ceux d’autrui n’avaient pu instruire à se garer de nouveaux désastres; d’un vieillard que n’avait pu modérer plus de quarante années de misères et d’adversités, que n’avait pu satisfaire une prospérité surpassant son espérance et que n’avait pu rendre sage une affliction, une détresse qui passe l’imagination.