Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Part 42

Chapter 423,872 wordsPublic domain

Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche, je leur transmettais très fidèlement et aussi littéralement que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour leur faire sentir combien c’était juste et combien je l’approuvais. Mais j’établissais toujours très scrupuleusement une distinction entre ce que je tirais de moi-même et ce qui était les paroles du prêtre. Ils me répondirent que ce que le gentleman avait dit était véritable, qu’ils n’étaient eux-mêmes que de très indifférents chrétiens, et qu’ils n’avaient jamais touché un mot de religion à leurs femmes.—«Seigneur Dieu! sir, s’écria William Atkins, comment leur enseignerions-nous la religion? nous n’y entendons rien nous-mêmes. D’ailleurs, si nous allions leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, du ciel et de l’enfer, ce serait vouloir les faire rire à nos dépens, à les pousser à nous demander ce que nous-mêmes nous croyons; et si nous leur disions que nous ajoutons foi à toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au ciel et les méchants en enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander où nous prétendons aller nous-mêmes, qui croyons à tout cela et n’en sommes pas moins de mauvais êtres, comme en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout d’abord du dégoût pour la religion. Il faut avoir de la religion soi-même avant de vouloir prêcher les autres.»—«William Atkins, lui repartis-je, quoique j’aie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme qu’elle est plongée dans l’erreur; qu’il est un Dieu; qu’il y a une religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni parler; qu’il existe un grand Être qui a fait toutes choses et qui a puissance de détruire tout ce qu’il a fait; qu’il récompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à la fin, selon nos œuvres en ce monde? Vous n’êtes pas tellement dépourvu de sens que la nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est vrai; je suis sûr que vous savez qu’il en est ainsi, et que vous y croyez vous-même.

—«Cela est juste, sir, répliqua Atkins; mais de quel front pourrais-je dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait immédiatement que ce n’est pas vrai?

—«Pas vrai! répliquai-je. Qu’entendez-vous par là?

—«Oui, sir, elle me dira qu’il n’est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste, et puisse punir et récompenser, puisque je ne suis pas puni et livré à Satan, moi qui ai été, elle ne le sait que trop, une si mauvaise créature envers elle et envers tous les autres, puisqu’il souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement à ce qu’il faut que je lui présente comme le bien, et à ce que j’eusse dû faire.

—«Oui, vraiment, Atkins, répétai-je, j’ai grand’peur que tu ne dises trop vrai.»—Et là-dessus je reportai les réponses d’Atkins à l’ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.—«Oh! s’écria le prêtre, dites-lui qu’il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du monde auprès de sa femme, et que c’est la repentance; car personne ne prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui manque que cela pour être mieux que tout autre en état d’instruire son épouse. C’est alors qu’il sera qualifié pour lui apprendre que non seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais que ce Dieu est un être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable et sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l’outragent, à dessein d’user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien qu’il revienne à soi et qu’il vive; que souvent il souffre que les méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il ajourne leur damnation au jour de l’universelle rétribution; et que c’est là une preuve évidente d’un Dieu et d’une vie future, que les justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme les dogmes de la résurrection et du jugement dernier. En vérité, je vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent instrument de repentance.»

Je répétai tout ceci à Atkins, qui l’écouta d’un air fort grave, et qui, il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté. Tout à coup, s’impatientant et me laissant à peine achever:—«Je sais tout cela, master, me dit-il, et bien d’autres choses encore; mais je n’aurai pas l’impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi un irrécusable témoin, que j’ai vécu comme si je n’eusse jamais ouï parler de Dieu ou d’une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est de mon repentir, hélas!...—là-dessus il poussa un profond soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes,—tout est perdu pour moi!»—«Perdu! Atkins; mais qu’entends-tu par là?»—«Je ne sais que trop ce que j’entends, sir, répondit-il; j’entends qu’il est trop tard, et que ce n’est que trop vrai.»

Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait de me dire. Le pauvre prêtre zélé,—ainsi dois-je l’appeler, car, quelle que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude du salut de l’âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu’il n’eût pas une égale sollicitude de son propre salut; cet homme zélé et charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s’étant remis, il me dit:—«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait qu’il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu’il n’en fût pas ainsi?»—Je posai nettement la question à Atkins, et il me répondit avec beaucoup de chaleur:—«Comment un homme pourrait-il trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir pour fin la mort éternelle? Bien loin d’en être satisfait, je pense, au contraire, qu’un jour ou l’autre elle causera ma ruine.»

—«Qu’entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu’il pensait en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour mettre fin à ses terreurs.

L’ecclésiastique hocha la tête d’un air profondément pénétré, quand je lui reportai tout cela; et, s’adressant brusquement à moi, il me dit:—«Si tel est son état, vous pouvez l’assurer qu’il n’est pas trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie, ajouta-t-il, expliquez-lui ceci: Que comme l’homme n’est sauvé que par le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde divine, il n’est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il qu’il soit possible à l’homme de pécher au delà des bornes de la puissance miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu’il y a peut-être un temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs efforts, et où Dieu peut refuser de prêter l’oreille; mais que pour l’homme il n’est jamais trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du Christ, nous avons pour mission de prêcher le pardon en tout temps, au nom de Jésus-Christ, à tous ceux qui se repentent sincèrement. Donc ce n’est jamais trop tard pour se repentir.»

Je répétai tout ceci à Atkins. Il m’écouta avec empressement; mais il parut vouloir remettre la fin de l’entretien, car il me dit qu’il désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet, et nous poursuivîmes avec ses compagnons. Je m’aperçus qu’ils étaient tous ignorants jusqu’à la stupidité en matière de religion, comme je l’étais moi-même quand je m’enfuis de chez mon père pour courir le monde. Cependant aucun d’eux ne s’était montré inattentif à ce qui avait été dit; et tous promirent sérieusement d’en parler à leurs femmes, et d’employer tous leurs efforts pour les persuader de se faire chrétiennes.

L’ecclésiastique sourit lorsque je lui rendis leur réponse; mais il garda longtemps le silence. A la fin pourtant, secouant la tête:—«Nous qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu’exhorter et instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment à nos censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir s’arrête là; nous sommes tenus d’accepter leurs bonnes paroles. Mais croyez-moi, sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet homme que vous nommez William Atkins, j’ai la conviction qu’il est parmi eux le seul sincèrement converti. Je le regarde comme un vrai pénitent. Non que je désespère des autres. Mais cet homme-ci est profondément frappé des égarements de sa vie passée, et je ne doute pas que lorsqu’il viendra à parler de religion à sa femme, il ne s’en pénètre lui-même efficacement; car s’efforcer d’instruire les autres est souvent le meilleur moyen de s’instruire soi-même. J’ai connu un homme qui, ajouta-t-il, n’ayant de la religion que des notions sommaires, et menant une vie au plus haut point coupable et perdue de débauches, en vint à une complète résipiscence en s’appliquant à convertir un juif. Si donc le pauvre Atkins se met une fois à parler sérieusement de Jésus-Christ à sa femme, j’ose parier qu’il entrera par là lui-même dans la voie d’une entière conversion et d’une sincère pénitence. Et qui sait ce qui peut s’ensuivre?»

D’après cette conversation cependant, et les susdites promesses de s’efforcer à persuader aux femmes d’embrasser le christianisme, le prêtre maria les trois couples présents. William Atkins et sa femme n’étaient pas encore rentrés. Les épousailles faites, après avoir attendu quelque temps, mon ecclésiastique fut curieux de savoir où était allé Atkins; et, se tournant vers moi, il me dit:—«Sir, je vous en supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J’ose avancer que nous trouverons par là ce pauvre homme causant sérieusement avec sa femme et lui enseignant déjà quelque chose de la religion.»—Je commençais à être de même avis. Nous sortîmes donc ensemble, et je le menai par un chemin qui n’était connu que de moi, et où les arbres s’élevaient si épais qu’il n’était pas facile de voir à travers les touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d’être vu qu’elles ne laissaient voir. Quand nous fûmes arrivés à la lisière du bois, j’aperçus Atkins et sa sauvage épouse au teint basané assis à l’ombre d’un buisson et engagés dans une conversation animée. Je restai coi jusqu’à ce que mon ecclésiastique m’eût rejoint; et alors, lui ayant montré où ils étaient, nous fîmes halte et les examinâmes longtemps avec la plus grande attention.

Nous remarquâmes qu’il la sollicitait vivement en lui montrant du doigt là-haut le soleil et toutes les régions des cieux; puis en bas la terre, puis au loin la mer, puis lui-même, puis elle, puis les bois et les arbres.—«Or, me dit mon ecclésiastique, vous le voyez, voici que mes paroles se vérifient: il la prêche. Observez-le; maintenant il lui enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de même que le firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.»—«Je le crois aussi,» lui répondis-je.—Aussitôt nous vîmes Atkins se lever, puis se jeter à genoux en élevant ses deux mains vers le ciel. Nous supposâmes qu’il proférait quelque chose, mais nous ne pûmes l’entendre: nous étions trop éloignés pour cela. Il resta à peine une demi-minute agenouillé, revint s’asseoir auprès de sa femme et lui parla derechef. Nous remarquâmes alors combien elle était attentive; mais gardait-elle le silence ou parlait-elle, c’est ce que nous n’aurions su dire. Tandis que ce pauvre homme était agenouillé, j’avais vu des larmes couler en abondance sur les joues de mon ecclésiastique, et j’avais eu peine moi-même à me retenir. Mais c’était un grand chagrin pour nous que de ne pas être assez près pour entendre quelque chose de ce qui s’agitait entre eux.

Cependant nous ne pouvions approcher davantage de peur de les troubler. Nous résolûmes donc d’attendre la fin de cette conversation silencieuse, qui d’ailleurs nous parlait assez haut sans le secours de la voix. Atkins, comme je l’ai dit, s’était assis de nouveau tout auprès de sa femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou trois fois nous pûmes voir qu’il l’embrassait passionnément. Une autre fois nous le vîmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux, puis l’embrasser encore avec transport. Enfin, après plusieurs choses semblables, nous le vîmes se relever tout à coup, lui tendre la main pour l’aider à faire de même, puis, la tenant ainsi, la conduire aussitôt à quelques pas de là, où tous deux s’agenouillèrent et restèrent dans cette attitude deux minutes environ.

Mon ami ne se possédait plus. Il s’écria:—«Saint Paul! saint Paul! voyez, il prie!»—Je craignis qu’Atkins ne l’entendît: je le conjurai de se modérer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir la fin de cette scène, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien tout à la fois la plus touchante et la plus agréable que j’aie jamais vue de ma vie. Il chercha en effet à se rendre maître de lui; mais il était dans de tels ravissements de penser que cette pauvre femme païenne était devenue chrétienne, qu’il lui fut impossible de se contenir, et qu’il versa des larmes à plusieurs reprises. Levant les mains vers le ciel et se signant la poitrine, il faisait des oraisons jaculatoires pour rendre grâce à Dieu d’une preuve si miraculeuse du succès de nos efforts; tantôt il parlait tout bas et je pouvais à peine entendre, tantôt à voix haute, tantôt en latin, tantôt en français; deux où trois fois des larmes de joie l’interrompirent et étouffèrent ses paroles tout à fait. Je le conjurai de nouveau de se calmer, afin que nous pussions observer de plus près et plus complètement ce qui se passait sous nos yeux, ce qu’il fit pour quelque temps. La scène n’était pas finie; car, après qu’ils se furent relevés, nous vîmes encore le pauvre homme parler avec ardeur à sa femme, et nous reconnûmes à ses gestes qu’elle était vivement touchée de ce qu’il disait: elle levait fréquemment les mains au ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres attitudes qui décèlent d’ordinaire une componction profonde et une sérieuse attention. Ceci dura un demi-quart d’heure environ. Puis ils s’éloignèrent trop pour que nous pussions les épier plus longtemps.

Je saisis cet instant pour adresser la parole à mon religieux, et je lui dis d’abord que j’étais charmé d’avoir vu dans ses détails ce dont nous venions d’être témoins; que, malgré que je fusse assez incrédule en pareil cas, je me laissais cependant aller à croire qu’ici tout était fort sincère, tant de la part du mari que de celle de la femme, quelle que put être d’ailleurs leur ignorance, et que j’espérais qu’un tel commencement aurait encore une fin plus heureuse.—«Et qui sait, ajoutai-je, si ces deux-là ne pourront pas avec le temps, par la voie de l’enseignement et de l’exemple, opérer sur quelques autres?»—«Quelques autres, reprit-il en se tournant brusquement vers moi, voire même sur tous les autres. Faites fond là-dessus: si ces deux sauvages,—car lui, à votre propre dire, n’a guère laissé voir qu’il valût mieux,—s’adonnent à Jésus-Christ, ils n’auront pas de cesse qu’ils n’aient converti tous les autres; car la vraie religion est naturellement communicative, et celui qui une bonne fois s’est fait chrétien ne laissera jamais un païen derrière lui s’il peut le sauver.»—J’avouai que penser ainsi était un principe vraiment chrétien, et la preuve d’un zèle véritable et d’un cœur généreux en soi.—«Mais, mon ami, poursuivis-je, voulez-vous me permettre de soulever ici une difficulté? Je n’ai pas la moindre chose à objecter contre le fervent intérêt que vous déployez pour convertir ces pauvres gens du paganisme à la religion chrétienne; mais quelle consolation en pouvez-vous tirer, puisque, à votre sens, ils sont hors du giron de l’Église catholique, hors de laquelle vous croyez qu’il n’y a point de salut? Ce ne sont toujours à vos yeux que des hérétiques, et, pour cent raisons, aussi effectivement damnés que les païens eux-mêmes.»

A ceci il répondit avec beaucoup de candeur et de charité chrétienne:—«Sir, je suis catholique de l’Église romaine et prêtre de l’ordre de Saint-Benoît, et je professe tous les principes de la foi romaine; mais cependant, croyez-moi, et ce n’est pas comme compliment que je vous dis cela, ni eu égard à ma position et à vos amitiés, je ne vous regarde pas, vous qui vous appelez vous-mêmes réformés, sans quelque sentiment charitable. Je n’oserais dire, quoique je sache que c’est en général notre opinion, je n’oserais dire que vous ne pouvez être sauvés, je ne prétends en aucune manière limiter la miséricorde du Christ jusqu’au point de penser qu’il ne puisse vous recevoir dans le sein de son Église par des voies à nous impalpables, et qu’il nous est impossible de connaître, et j’espère que vous avez la même charité pour nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez tous restitués à l’Église du Christ, de quelque manière qu’il plaise à Celui qui est infiniment sage de vous y ramener. En attendant, vous reconnaîtrez sûrement qu’il m’appartient, comme catholique, d’établir une grande différence entre un protestant et un païen; entre celui qui invoque Jésus-Christ, quoique dans un mode que je ne juge pas conforme à la véritable foi, et un sauvage, un barbare, qui ne connaît ni Dieu, ni Christ, ni Rédempteur. Si vous n’êtes pas dans le giron de l’Église catholique, nous espérons que vous êtes plus près d’y entrer que ceux-là qui ne connaissent aucunement ni Dieu ni son Église. C’est pourquoi je me réjouis quand je vois ce pauvre homme, que vous me dites avoir été un débauché et presque un meurtrier, s’agenouiller et prier Jésus-Christ, comme nous supposons qu’il a fait, malgré qu’il ne soit pas pleinement éclairé, dans la persuasion où je suis que Dieu, de qui toute œuvre semblable procède, touchera sensiblement son cœur et le conduira, en son temps, à une connaissance plus profonde de la vérité. Et si Dieu inspire à ce pauvre homme de convertir et d’instruire l’ignorante sauvage son épouse, je ne puis croire qu’il le repoussera lui-même. N’ai-je donc pas raison de me réjouir lorsque je vois quelqu’un amené à la connaissance du Christ, quoiqu’il ne puisse être apporté jusque dans le sein de l’Église catholique, juste à l’heure où je puis le désirer, tout en laissant à la bonté du Christ le soin de parfaire son œuvre en son temps et par ses propres voies? Certes, je me réjouirais si tous les sauvages de l’Amérique étaient amenés, comme cette pauvre femme, à prier Dieu, dussent-ils être tous protestants d’abord, plutôt que de les voir persister dans le paganisme et l’idolâtrie, fermement convaincu que je serais que Celui qui aurait épanché sur eux cette lumière daignerait plus tard les illuminer d’un rayon de sa céleste grâce et les recueillir dans le bercail de son Église, alors que bon lui semblerait.»

Je fus autant étonné de la sincérité et de la modération de ce papiste véritablement pieux, que terrassé par la force de sa dialectique, et il me vint en ce moment à l’esprit que si une pareille modération était universelle, nous pourrions être tous chrétiens catholiques, quelle que fût l’Église ou la communion particulière à laquelle nous appartinssions; que l’esprit de charité bientôt nous insinuerait tous dans de droits principes; et en un mot, comme il pensait qu’une semblable charité nous rendrait tous catholiques, je lui dis qu’à mon sens, si tous les membres de son Église professaient la même tolérance, ils seraient bientôt tous protestants. Et nous brisâmes là, car nous n’entrions jamais en controverse.

Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main:—«Mon ami, lui dis-je, je souhaiterais que tout le clergé de l’Église romaine fût doué d’une telle modération, et d’une charité égale à la vôtre. Je suis entièrement de votre opinion; mais je dois vous dire que si vous prêchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie, on vous livrerait à l’Inquisition.

—«Cela se peut, répondit-il. J’ignore ce que feraient les Espagnols ou les Italiens; mais je ne dirai pas qu’ils en soient meilleurs chrétiens pour cette rigueur: car ma conviction est qu’il n’y a point d’hérésie dans un excès de charité.»

CHAPITRE IV

Dialogue touchant.—Une nouvelle conversion.—Baptême de la femme d’Atkins.—Encore un mariage.—Partage définitif.—Découverte d’une Bible.—Les tortures de la faim.—Nouvelle aventure.—Mort de Vendredi.—Retour au Brésil.

Will Atkins et sa femme étant partis, nous n’avions que faire en ce lieu. Nous rebroussâmes donc chemin; et, comme nous nous en retournions, nous les trouvâmes qui attendaient qu’on les fit entrer. Lorsque je les eus aperçus, je demandai à mon ecclésiastique si nous devions ou non découvrir à Atkins que nous l’avions vu près du buisson. Il fut d’avis que nous ne le devions pas, mais qu’il fallait lui parler d’abord et écouter ce qu’il nous dirait. Nous l’appelâmes donc en particulier, et, personne n’étant là que nous-mêmes, je m’entretins avec lui en ces termes:

—«Comment fûtes-vous élevé, Will Atkins, je vous prie? Qu’était votre père?»

WILLIAM ATKINS.—Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir; mon père était un ecclésiastique.

ROBINSON CRUSOÉ.—Quelle éducation vous donna-t-il?

W. A.—Il aurait désiré me voir instruit, sir; mais je méprisai toute éducation, instruction ou correction, comme une brute que j’étais.

R. C.—C’est vrai, Salomon a dit:—«CELUI QUI REPOUSSE LE BLÂME EST SEMBLABLE À LA BRUTE.»

W. A.—Ah! sir, j’ai été comme la brute en effet; j’ai tué mon père! pour l’amour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir; j’ai assassiné mon pauvre père!

LE PRÊTRE.—Ha? un meurtrier?

Ici le prêtre tressaillit et devint pâle,—car je lui traduisais mot pour mot les paroles d’Atkins. Il paraissait croire que Will avait réellement tué son père.

ROBINSON CRUSOÉ.—Non, non, sir, je ne l’entends pas ainsi. Mais, Atkins, expliquez-vous: n’est-ce pas que vous n’avez pas tué votre père de vos propres mains?

WILLIAM ATKINS.—Non, sir; je ne lui ai pas coupé la gorge; mais j’ai tari la source de ses joies, mais j’ai raccourci ses jours. Je lui ai brisé le cœur en payant de la plus noire ingratitude le plus tendre et le plus affectueux traitement que jamais père ait pu faire éprouver ou qu’enfant ait jamais reçu.

R. C.—C’est bien. Je ne vous ai pas questionné sur votre père pour vous arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir et de vous pardonner cela ainsi que tous vos autres péchés. Je ne vous ai fait cette question que parce que je vois, quoique vous ne soyez pas très docte, que vous n’êtes pas aussi ignorant que tant d’autres dans la science du bien, et que vous en savez, en fait de religion, beaucoup plus que vous n’en avez pratiqué.

W. A.—Quand vous ne m’auriez pas, sir, arraché la confession que je viens de vous faire sur mon père, ma conscience l’eût faite. Toutes les fois que nous venons à jeter un regard en arrière sur notre vie, les péchés contre nos indulgents parents sont certes, parmi tous ceux que nous pouvons commettre, les premiers qui nous touchent: les blessures qu’ils font sont les plus profondes, et le poids qu’ils laissent pèse le plus lourdement sur le cœur.

R.C.—Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de sensibilité, Atkins, je ne saurais le supporter.

W. A.—Vous le pouvez, master! J’ose croire que tout ceci vous est étranger.