Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 41
Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère, qui plus est, dans ses discours une impartialité si peu commune touchant son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il n’avait ni relation ni accointance, pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je n’avais, en vérité, rencontré nulle part rien de semblable. Or, récapitulant tout ce qu’il avait dit touchant le moyen de les unir par contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu’il avait dit était fort juste et très bienveillant de sa part, que je m’en entretiendrais avec ces gens tout à l’heure, dès mon arrivée; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se laisser tous marier par lui, car je n’ignorais pas que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que s’ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit à ce sujet.
Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu’il avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à la première, et je l’en remerciai cordialement. Il me dit qu’il userait encore de la même liberté et de la même franchise, et qu’il espérait que je le prendrais aussi bien.—Le grief était donc que, nonobstant que ces Anglais, mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l’anglais, même à le lire, et qu’elles fussent, comme il s’en était aperçu, des femmes assez intelligentes et susceptibles d’instruction, ils ne leur avaient rien enseigné jusqu’alors de la religion chrétienne, pas seulement fait connaître qu’il est un Dieu, qu’il a un culte, de quelle manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur adoration étaient fausses et absurdes.
C’était, disait-il, une négligence injustifiable! que Dieu leur en demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur arracher l’œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de sensibilité et de chaleur.—«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces hommes eussent vécu dans la contrée sauvage d’où leurs femmes sont venues, les sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se faire idolâtres et à adorer le démon, qu’aucun d’eux, autant que je puis le voir, n’en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du vrai Dieu.—Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre communion, ni vous de la mienne, cependant, l’un et l’autre, nous devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de son royaume apprendre à connaître les principes généraux de la religion chrétienne, de manière qu’ils puissent au moins posséder quelques notions de Dieu et d’un Rédempteur, de la résurrection et d’une vie future, choses auxquelles nous tous nous croyons. Au moins seraient-ils ainsi beaucoup plus près d’entrer dans le giron de la véritable Église qu’ils ne le sont maintenant en professant publiquement l’idolâtrie et le culte de Satan.»
Je n’y tins plus; je le pris dans mes bras et l’embrassai avec un excès de tendresse.—«Que j’étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le plus essentiel d’un chrétien, c’est-à-dire de vouloir avec amour l’intérêt de l’Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain! A peine savais-je ce qu’il faut pour être chrétien.»—«Oh! monsieur, ne parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre faute.»—«Non, dis-je, mais pourquoi ne l’ai-je pas prise à cœur comme vous?»—«Il n’est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt à vous condamner vous-même.»—«Mais qu’y a-t-il à faire maintenant? repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.»—«Voulez-vous me permettre, sir, d’en causer avec ces pauvres hommes?»—«Oui, de tout mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce que vous leur direz.»—«Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner à la grâce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes n’entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi particulière que nous embrassons tous, et cela même pendant que vous serez encore ici.»—«Là-dessus, lui dis-je, non seulement je vous accorde cette permission, mais encore je vous donne mille remerciements.»—De ce qui s’en est suivi je ferai également mention en son lieu.
Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions répréhensibles.—«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il s’agit de vos pauvres sauvages de par là-bas, qui sont devenus,—pour ainsi parler,—vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir, qui est ou doit être reçue parmi tous les chrétiens, de quelque communion ou prétendue communion qu’ils soient, et cette maxime est que la croyance chrétienne doit être propagée par tous les moyens et dans toutes les occasions possibles. C’est d’après ce principe que notre Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l’Inde, dans la Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s’engage volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la foi chrétienne. Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six ou trente-sept pauvres sauvages idolâtres à la connaissance de Dieu, leur Créateur et Rédempteur, et je trouve très extraordinaire que vous laissiez échapper une pareille opportunité de faire une bonne œuvre, digne vraiment qu’un homme y consacre son existence tout entière.»
Je restai muet, je n’avais pas un mot a dire. Là devant les yeux j’avais l’ardeur d’un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la religion, quels que fussent d’ailleurs les principes particuliers de ce jeune homme de bien. Quant à moi, jusqu’alors je n’avais pas même eu dans le cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l’aurais jamais conçue; car ces sauvages étaient pour moi des esclaves, des gens que, si nous eussions eu à les employer à quelques travaux, nous aurions traités comme tels, ou que nous aurions été fort aises de transporter dans toute autre partie du monde. Notre affaire était de nous en débarrasser. Nous aurions tous été satisfaits de les voir partir pour quelque pays, pourvu qu’ils ne revissent jamais le leur.—Mais revenons à notre sujet. J’étais, dis-je, resté confondu à son discours, et je ne savais quelle réponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon trouble:—«Sir, dit-il, je serais désolé si quelqu’une de mes paroles avait pu vous offenser.»—«Non, non, repartis-je, ma colère ne s’adresse qu’à moi-même. Je suis profondément contristé non seulement de n’avoir pas eu la moindre idée de cela jusqu’à cette heure, mais encore de ne pas savoir à quoi me servira la connaissance que j’en ai maintenant. Vous n’ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je vais aux Indes Orientales sur un navire frété par des négociants, envers lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici leur bâtiment, l’équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux frais des armateurs. Il est vrai que j’ai stipulé qu’il me serait loisible de demeurer douze jours ici, et que si j’y stationnais davantage, je paierais trois livres sterling par jour de relâche. Toutefois je ne puis prolonger mon séjour au delà de huit jours: en voici déjà treize que je suis en ce lieu. Je suis donc tout à fait dans l’impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me résigne à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas, si ce seul navire venait à se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais précisément dans le même cas où je me suis trouvé une première fois ici, et duquel j’ai été si merveilleusement délivré.»
Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il laissa à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept âmes ne valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j’avais au monde. N’étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai ainsi:—«C’est en effet, sir, chose fort glorieuse que d’être un instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept païens à la connaissance du Christ. Mais, comme vous êtes un ecclésiastique et préposé à cette œuvre, il semble qu’elle entre naturellement dans le domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu’au lieu de m’y exhorter, vous n’offriez pas vous-même de l’entreprendre?»
A ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à face avec moi, et, m’arrêtant tout court, il me fit une profonde révérence.—«Je rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir, dit-il, de m’avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise; et si vous vous en croyez dispensé et désirez que je m’en charge, je l’accepte avec empressement, et je regarderai comme une heureuse récompense des périls et des peines d’un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le mien, de vaquer enfin à une œuvre si glorieuse.»
Tandis qu’il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s’embrasait, pâlissait et se renflammait, comme s’il eût été en proie à des accès. En un mot, il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille entreprise. Je demeurai fort longtemps sans pouvoir exprimer ce que j’avais à lui dire; car j’étais réellement surpris de trouver un homme d’une telle sincérité et d’une telle ferveur, et entraîné par son zèle au delà du cercle ordinaire des hommes, non seulement de sa communion, mais de quelque communion que ce fût. Or, après avoir considéré cela quelques instants, je lui demandai sérieusement s’il était vrai qu’il voulût s’aventurer, dans la vue seule d’une tentative à faire auprès de ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour la vie, et après tout sans savoir même s’il pourrait ou non leur procurer quelque bien.
Il se tourna brusquement vers moi, et s’écria:—«Qu’appelez-vous s’aventurer? Dans quel but, s’il vous plaît, sir, ajouta-t-il, pensez-vous que j’aie consenti à prendre passage à bord de votre navire pour les Indes Orientales?»—«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût pour prêcher les Indiens.»—«Sans aucun doute, répondit-il. Et croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la foi du Christ, je n’aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais même n’être jamais retiré de l’île? Le salut de tant d’âmes n’est-il pas infiniment plus précieux que ne l’est ma vie et même celle de vingt autres de ma profession? Oui, sir, j’adresserais toute ma vie des actions de grâce au Christ et à la Sainte Vierge si je pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de l’âme de ces pauvres hommes, dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais mon pays natal. Or, puisque vous voulez bien me faire l’honneur de me confier cette tâche,—en reconnaissance de quoi je prierai pour vous tous les jours de ma vie,—je vous adresserai une humble requête.»—«Qu’est-ce? lui dis-je.»—«C’est, répondit-il, de laisser avec moi votre serviteur Vendredi, pour me servir d’interprète et me seconder auprès de ces sauvages; car sans truchement je ne saurais en être entendu ni les entendre.»
Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me séparer de Vendredi, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon de mes travaux; non seulement il m’était fidèle, mais son dévouement était sans bornes, et j’avais résolu de faire quelque chose de considérable pour lui s’il me survivait, comme c’était probable. D’ailleurs je pensais qu’ayant fait de Vendredi un protestant, ce serait vouloir l’embrouiller entièrement que de l’inciter à embrasser une autre communion. Il n’eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné. Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.
Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu’en honneur je ne pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de Vendredi pour quelque motif que ce pût être, quoiqu’une œuvre qu’il estimait plus que sa propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la possession ou le départ d’un serviteur; que d’ailleurs j’étais persuadé que Vendredi ne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi, et que l’y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu’il m’avait promis et juré de ne jamais m’abandonner, à moins que je ne le chassasse.
Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l’esprit de ces pauvres gens lui était fermé, puisqu’il ne comprenait pas un seul mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la difficulté, je lui dis que le père de Vendredi avait appris l’espagnol, et que lui-même le connaissant, il pourrait lui servir d’interprète. Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n’eût pu le dissuader de rester pour tenter la conversion des sauvages. Mais la Providence donna à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.
Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.—Quand nous fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai tous ensemble, et, après leur avoir rappelé ce que j’avais fait pour eux, c’est-à-dire de quels objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants, je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu’ils menaient, et je leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était antichrétienne et impie, je leur demandai s’ils étaient mariés ou célibataires. Ils m’exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d’entre eux étaient veufs et les trois autres simplement garçons.—«Comment, poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes, vivre avec elles comme vous l’avez fait, les appeler vos épouses, en avoir un si grand nombre d’enfants, sans être légitimement mariés?»
Ils me firent tous la réponse à laquelle je m’attendais, qu’il n’y avait eu personne pour les marier; qu’ils s’étaient engagés devant le gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les reconnaître comme telles, et qu’ils pensaient, eu égard à l’état des choses, qu’ils étaient aussi légitimement mariés que s’ils l’eussent été par un recteur et avec toutes les formalités du monde.
Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais que les lois humaines étant tout autres, ils pouvaient prétendre n’être pas liés et délaisser à l’avenir ces malheureuses et leurs enfants; et qu’alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans argent, n’auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j’aurais soin que ce que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et de leurs enfants; et, à moins qu’ils ne me donnassent l’assurance qu’ils épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu’il fût convenable qu’ils vécussent ainsi plus longtemps ensemble; car c’était tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont ils ne pouvaient espérer la bénédiction s’ils continuaient une telle existence.
Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement Atkins, qui semblait alors parler pour les autres, qu’ils aimaient leurs femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et qu’ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu’ils avaient l’intime croyance qu’elles étaient tout aussi vertueuses, tout aussi modestes, et qu’elles faisaient tout ce qui dépendait d’elles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce put être. Enfin, que nulle considération ne pourrait les en séparer. William Atkins ajouta, pour son compte, que si quelqu’un voulait l’emmener et lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de la marine, il refuserait de partir s’il ne pouvait emmener avec lui sa femme et ses enfants; et que, s’il se trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle sur-le-champ et de tout cœur.
C’était là justement ce que je voulais. Le prêtre n’était pas avec moi en ce moment, mais il n’était pas loin. Je dis donc à Atkins, pour l’éprouver jusqu’au bout, que j’avais avec moi un ecclésiastique, et que, s’il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je l’engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit que, quant à lui-même, il n’avait nullement besoin de réflexion, car il était fort disposé à cela, et fort aise que j’eusse un ministre avec moi. Son opinion était d’ailleurs que tous y consentiraient également. Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l’office de clerc. Il ne me demanda seulement pas s’il était papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce, nous nous séparâmes. Moi, je retournai vers mon ecclésiastique et William Atkins rentra pour s’entretenir avec ses compagnons.—Je recommandai au prêtre français de ne rien leur dire jusqu’à ce que l’affaire fût tout à fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.
Avant que j’eusse quitté leur habitation, ils vinrent tous à moi pour m’annoncer qu’ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu’ils étaient ravis d’apprendre que j’eusse un ecclésiastique en ma compagnie, et qu’ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et n’avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix. J’arrêtai alors qu’ils viendraient me trouver le lendemain matin, et dans cette entrefaite qu’ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but n’était pas seulement de prévenir le scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoiqu’il pût advenir.
Les femmes saisirent aisément l’esprit de la chose, et en furent très satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l’être. Aussi ne manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir tous dans mon appartement, où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu’il n’eût pas la robe d’un ministre anglican, ni le costume d’un prêtre français, comme il portait un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d’une ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un pasteur. Quant au mode de communication, je fus son interprète.
La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu’il se fit de marier les femmes, parce qu’elles n’étaient pas baptisées et ne professaient pas la foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême considération pour sa personne. Après cela, il ne leur fut pas nécessaire de s’enquérir s’il était ou non ecclésiastique.
Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu’il ne voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument de les unir, à moins d’avoir conféré préalablement avec les hommes et avec les femmes aussi. Bien que d’abord j’y eusse un peu répugné, je finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité de ses vues.
Il commença par leur dire que je l’avais instruit de leur situation et du présent dessein; qu’il était tout disposé à s’acquitter de cette partie de son ministère, à les marier enfin, comme j’en avais manifesté le désir, mais qu’avant de pouvoir le faire, il devait prendre la liberté de s’entretenir avec eux. Alors il leur déclara qu’aux yeux de tout homme et selon l’esprit des lois sociales, ils avaient vécu jusqu’à cette heure d’une manière irrégulière, à laquelle rien que leur consentement à se marier ou à se séparer effectivement et immédiatement ne pouvait mettre un terme; mais qu’en cela il s’élevait même, relativement aux lois chrétiennes du mariage, une difficulté qui ne laissait pas de l’inquiéter, celle d’unir un chrétien à une sauvage, une idolâtre, une païenne, une créature non baptisée; et cependant qu’il ne voyait pas qu’il lui fût possible d’amener ces femmes par la voie de la persuasion à se faire baptiser, ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait qu’elles eussent jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptême.
Il leur déclara encore qu’il présumait qu’eux-mêmes n’étaient que de très indifférents chrétiens, n’ayant qu’une faible connaissance de Dieu et de ses voies; qu’en conséquence il ne pouvait s’attendre à ce qu’ils en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et que, s’ils ne voulaient promettre de faire tous leurs efforts auprès d’elles pour les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a créées, et dans l’adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il ne pourrait consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les mains à une alliance de chrétiens à des sauvages, chose contraire aux principes de la religion chrétienne et formellement défendue par la loi de Dieu.