Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 39
Ils devinrent tellement adroits, à l’aide de ces outils, qu’ils parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie; vrais chefs-d’œuvre d’industrie et d’un aspect fort bizarre, mais qui les protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes d’insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu’ils invitèrent la tribu sauvage à les venir voir et à s’en construire de pareilles. Aussi, quand j’allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me firent-ils de loin l’effet de vivre comme des abeilles dans une ruche. Quant à Will Atkins, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux et réglé, il s’était fait une tente en vannerie comme on n’en avait, je pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l’extérieur, je la mesurai moi-même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux d’un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés, très solides, d’environ sept pieds de hauteur. Au milieu s’en trouvait une autre, qui n’avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais d’une construction encore plus solide, car elle était divisée en huit pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au moyen de chevilles de bois, et d’où il avait élevé pour la couverture une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous l’assure, et parfaitement assemblée, quoiqu’il n’eût pas de clous, mais seulement quelques broches de fer qu’il s’était faites avec la ferraille que j’avais laissée dans l’île.—Cet adroit garçon donna vraiment des preuves d’une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu’en exigeait l’usage, et, d’une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit à même de façonner une foule de choses, des crochets, des gâches, des pointes, des verrous et des gonds.—Mais revenons à sa case. Après qu’il eut posé le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen d’un treillis si solide et qu’il recouvrit si ingénieusement de paille de riz, et au sommet d’une large feuille d’un certain arbre, que sa maison était tout aussi à l’abri de l’humidité que si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m’avoua, il est vrai, que les sauvages lui avaient fait la vannerie.
L’enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de la rotonde intérieure, et de grands chevrons s’étendaient de trente-deux angles au sommet des poteaux de l’habitation du milieu, éloignée d’environ vingt pieds, de sorte qu’il y avait entre le mur de clayonnage extérieur et le mur intérieur un espace semblable à un promenoir, de la largeur de vingt pieds à peu près.
Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais beaucoup plus délicat, et l’avait distribuée en six logements, ou chambres de plain-pied, ayant d’abord chacune une porte donnant extérieurement sur l’entrée ou passage conduisant à la tente principale, puis une autre sur l’espace ou promenoir qui régnait au pourtour, de manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui servaient non seulement de retraits, mais encore à entreposer toutes les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n’occupant point toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient disposés ainsi: aussitôt que vous aviez passé la porte de l’enceinte extérieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à la porte de la case intérieure; de chaque côté était une cloison de clayonnage, avec une porte par laquelle vous pénétriez d’abord dans une vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de long, et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le pourtour, il y avait dix belles chambres, dont six n’avaient entrée que par les logements de la tente intérieure, et servaient de cabinets ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente, et quatre grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d’entrée à la rotonde intérieure, et donnant l’un dans l’autre.
CHAPITRE III
Nouvelle habitation.—Misères passées.—Accord parfait.—Distribution des outils.—Une cargaison complète.—Un prêtre français.—Nouveau missionnaire.—Pieuses exhortations.—Mariages.—Conversion de William Atkins.
Un pareil morceau de vannerie, je crois, n’a jamais été vu dans le monde, pas plus qu’une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles, c’est-à-dire William Atkins et ses compagnons; le troisième avait été tué, mais sa femme restait avec trois enfants,—car elle était sur le point d’en avoir un autre lorsqu’il mourut. Les deux survivants ne négligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, j’entends de blé, de lait, de raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu’ils vivaient tous assez bien, quoiqu’à la vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux que les deux autres, comme je l’ai fait observer déjà.
Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c’est, qu’en fait de religion, je ne sache pas qu’il existât rien de semblable parmi eux. Il est vrai qu’assez souvent ils se faisaient souvenir l’un l’autre qu’il est un Dieu, mais c’était purement par la commune méthode des marins, c’est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs femmes, pauvres ignorantes sauvages, n’en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être mariées à des chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables d’entrer en discours avec elles sur la divinité, ou de leur parler de rien qui concernât la religion.
Le plus grand profit qu’elles avaient, je puis dire, retiré de leur alliance, c’était d’avoir appris de leurs maris à parler passablement l’anglais. Tous leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine, apprenaient de même à s’exprimer en anglais dès leurs premiers bégaiements, quoiqu’ils ne fissent d’abord que l’écorcher, comme leurs mères. Pas un de ces enfants n’avait plus de six ans quand j’arrivai, car il n’y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq ladies sauvages avaient été amenées; mais toutes avaient eu des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en second en était, je crois, à son sixième. Ces mères étaient toutes d’une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et décentes, s’aidant l’une l’autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs maîtres. Il ne leur manquait rien que d’être bien instruites dans la religion chrétienne et d’être légitimement mariées, avantages dont heureusement, dans la suite, elles jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue dans l’île.
Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes cinq chenapans d’Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui formaient le principal corps de la famille, et dont l’histoire offre aussi quelques incidents assez remarquables.
J’eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu’était leur situation durant leur séjour parmi les sauvages. Ils m’avouèrent franchement qu’ils n’avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur industrie dans ce pays; qu’ils n’étaient là qu’une pauvre poignée d’hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des ressources entre les mains, ils ne s’en seraient pas moins abandonnés au désespoir; et qu’ils ployaient tellement sous le poids de leurs infortunes, qu’ils ne songeaient qu’à se laisser mourir de faim.—Un d’entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu’il était convaincu qu’ils avaient eu tort; qu’à des hommes sages il n’appartient pas de s’abandonner à leur misère, mais de se saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour l’existence présente que pour la délivrance future.—«Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insensée et la plus insignifiante passion du monde, parce qu’elle n’a pour objet que les choses passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables; parce qu’elle n’embrasse point l’avenir, qu’elle n’entre pour rien dans ce qui touche le salut, et qu’elle ajoute plutôt à l’affliction qu’elle n’y apporte remède.»—Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis répéter dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici:
Dans le trouble soyez troublé, Votre trouble sera doublé.
Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations que j’avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie, comme il l’appelait, et sur la manière dont j’avais rendu une condition, par ses circonstances d’abord pire que la leur, mille fois plus heureuse que celle dans laquelle ils étaient, même alors où ils se trouvaient tous ensemble. Il me dit qu’il était à remarquer que les Anglais avaient une plus grande présence d’esprit dans la détresse que tout autre peuple qu’il eût jamais vu; que ses malheureux compatriotes, ainsi que les Portugais, étaient la pire espèce d’hommes de l’univers pour lutter contre l’adversité, parce que dans les périls, une fois les efforts vulgaires tentés, leur premier pas était de se livrer au désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs pensées vers des voies de salut.
Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement; qu’ils avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses nécessaires, et sans provisions pour subsister jusqu’à ce qu’ils pussent se pourvoir; qu’à la vérité j’avais eu ce désavantage et cette affliction d’être seul, mais que les secours providentiellement jetés dans mes mains par le bris inopiné du navire, étaient un si grand réconfort, qu’il aurait poussé tout homme au monde à s’ingénier comme je l’avais fait.—«Señor, reprit l’Espagnol, si nous, pauvres Castillans, eussions été à votre place, nous n’eussions pas tiré du vaisseau la moitié de ces choses que vous sûtes en tirer; jamais nous n’aurions trouvé le moyen de nous procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau à terre sans l’aide d’une chaloupe ou d’une voile; et à plus forte raison pas un de nous ne l’eût fait s’il eût été seul.»—Je le priai de faire trêve à son compliment, et de poursuivre l’histoire de leur venue dans l’endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu’ils avaient pris terre malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans provisions; tandis que s’ils eussent eu le bon sens de se remettre en mer et d’aller à une autre île un peu plus éloignée, ils auraient trouvé des provisions sans habitants. En effet, dans ces parages, comme on le leur avait dit, était située une île riche en comestibles, bien que déserte, c’est-à-dire que les Espagnols de la Trinité, l’ayant visitée fréquemment, l’avaient remplie à différentes fois de chèvres et de porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle sorte, là tortues et oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu’ils n’eussent pas manqué de viande s’ils eussent été privés de pain. A l’endroit où ils avaient abordé, ils n’avaient au contraire pour toute nourriture que quelques herbes et quelques racines à eux inconnues, fort peu succulentes, et que leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans l’impossibilité de les traiter mieux, à moins qu’ils ne se fissent cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand régal du pays.
Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s’étaient efforcés, mais en vain, de civiliser les sauvages leurs hôtes, et de leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire de la vie; et comment ces Indiens, en récriminant, leur répondaient qu’il était injuste à ceux qui étaient venus sur cette terre pour implorer aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux qui les nourrissaient, donnant à entendre par là, ce semble, que celui-là ne doit point se faire l’instructeur des autres qui ne peut se passer d’eux pour vivre.
Ils me firent l’affreux récit des extrémités où ils avaient été réduits; comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans nourriture aucune, l’île où ils se trouvaient étant habitée par une espèce de sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie que les autres indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient que cette peuplade était moins rapace et moins vorace que celles qui avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.
Ils ajoutèrent aussi qu’ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de Dieu dirige la marche des choses de ce monde; marques, disaient-ils, éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur position et par la stérilité du pays où ils étaient, ils eussent cherché un lieu meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en dehors de la voie de salut qui, par mon intermédiaire, leur avait été ouverte.
Ensuite ils me racontèrent que les sauvages leurs hôtes avaient fait fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait, comme ils avaient des armes à feu, s’ils n’eussent pas eu le malheur de perdre leurs munitions, ils eussent pu non seulement être utiles à leurs amis, mais encore se rendre redoutables et à leurs amis et à leurs ennemis. Or, n’ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs landlords à la guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position pire que celle des sauvages eux-mêmes; car ils n’avaient ni flèches ni arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les sauvages leur avaient donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposés aux flèches, jusqu’à ce qu’on fût arrivé tout proche de l’ennemi. Alors trois hallebardes qu’ils avaient leur étaient de quelque usage, et souvent ils balayaient devant eux toute une petite armée avec ces hallebardes et des bâtons pointus fichés dans le canon de leurs mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient été entourés par des multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin ils avaient imaginé de se faire de grandes targes de bois, qu’ils avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages dont ils ne savaient pas le nom. Nonobstant ces boucliers, qui les préservaient des flèches des Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands périls. Un jour surtout, cinq d’entre eux furent terrassés ensemble par les casse-tête des sauvages; et c’est alors qu’un des leurs fut fait prisonnier, c’est-à-dire l’Espagnol que j’arrachai à la mort. Ils crurent d’abord qu’il avait été tué; mais ensuite, quand ils apprirent qu’il était captif, ils tombèrent dans la plus profonde douleur imaginable, et auraient volontiers tous exposé leur vie pour le délivrer.
Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent et combattirent en les entourant jusqu’à ce qu’ils fussent tous revenus à eux-mêmes, hormis celui qu’on croyait mort; puis tous ensemble, serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs baïonnettes à travers un corps de plus de mille sauvages, abattirent tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportèrent la victoire; mais à leur grand regret, parce qu’elle leur avait coûté la perte de leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emporté avec quelques autres, comme je l’ai conté dans la première portion de ma vie.
Ils me dépeignirent de la manière la plus touchante quelle avait été leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère, qu’ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces de la pire espèce, c’est-à-dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette surprise s’était augmentée au récit qu’il leur avait fait de son message, et de l’existence d’un chrétien sur une terre voisine, qui plus est, d’un chrétien ayant assez de pouvoir et d’humanité pour contribuer à leur délivrance.
Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je leur avais envoyé, et surtout à l’aspect des miches de pain, choses qu’ils n’avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu, disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix et de bénédictions, comme un aliment descendu du ciel; et, en y goûtant, quel cordial revivifiant ç’avait été pour leurs esprits, ainsi que tout ce que j’avais envoyé pour leur réconfort.
Ils auraient bien voulu me faire connaître quelque chose de la joie dont ils avaient été transportés à la vue de la barque et des pilotes destinés à les conduire vers la personne et au lieu d’où leur venaient tous ces secours; mais ils m’assurèrent qu’il était impossible de l’exprimer par des mots; que l’excès de leur joie les avait poussés à de messéantes extravagances qu’il ne leur était loisible de décrire qu’en me disant qu’ils s’étaient vus sur le point de tomber en frénésie, ne pouvant donner un libre cours aux émotions qui les agitaient; bref, que ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manière, sur celui-là de telle autre, que les uns avaient versé des torrents de larmes, que les autres avaient été à moitié fous, et que quelques-uns s’étaient immédiatement évanouis.—Cette peinture me toucha extrêmement, et me rappela l’extase de Vendredi quand il retrouva son père, les transports des pauvres Français quand je les recueillis en mer, après l’incendie de leur navire, la joie du capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même où il s’attendait à périr, et ma propre joie quand, après vingt-huit ans de captivité, je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie. Tous ces souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres gens et firent que je m’en affectai d’autant plus.
Ayant ainsi donné un aperçu de l’état des choses telles que je les trouvai, il convient que je relate ce que je fis d’important pour nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la mienne étaient qu’ils ne seraient plus inquiétés par les sauvages, ou que, s’ils venaient à l’être, ils étaient en état de les repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu’auparavant, de sorte qu’ils étaient fort tranquilles sur ce point.—En ce temps-là, avec l’Espagnol, que j’ai surnommé gouverneur, j’eus un sérieux entretien sur leur séjour dans l’île; car, n’étant pas venu pour emmener aucun d’entre eux, il n’eût pas été juste d’en emmener quelques-uns et de laisser les autres, qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces eussent été diminuées.
En conséquence, je leur déclarai que j’étais venu pour les établir en ce lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître que j’avais apporté pour eux des secours de toute sorte; que j’avais fait de grandes dépenses, afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur bien-être et à leur sûreté, et que je leur amenais telles et telles personnes, non seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais encore pour les aider, grâce aux divers métiers utiles qu’elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils manquaient encore.
Ils étaient tous ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur livrer les provisions que j’avais apportées, je leur demandai, un par un, s’ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui avaient régné parmi eux, s’ils voulaient se serrer la main et se jurer une mutuelle affection et une étroite union d’intérêts, que ne détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.
William Atkins, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur, répondit qu’ils avaient assez essuyé d’afflictions pour devenir tous sages, et rencontré assez d’ennemis pour devenir tous amis; que, pour sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres; que bien loin de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu’ils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractère n’eût rendu nécessaire et qu’à leur place il n’eût fait, s’il n’avait fait pis; qu’il leur demanderait pardon si je le souhaitais, de ses impertinences et de ses brutalités à leur égard; qu’il avait la volonté et le désir de vivre avec eux dans les termes d’une amitié et d’une union parfaites, et qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin, quant à l’Angleterre, qu’il lui importait peu de ne pas y aller de vingt années.
Les Espagnols répondirent qu’à la vérité, dans le commencement, ils avaient désarmé et exclu William Atkins et ses deux camarades, à cause de leur mauvaise conduite, comme ils me l’avaient fait connaître, et qu’ils en appelaient tous à moi de la nécessité où ils avaient été d’en agir ainsi; mais que William Atkins s’était conduit avec tant de bravoure dans le grand combat livré aux sauvages et depuis dans quantité d’occasions, et s’était montré si fidèle et si dévoué aux intérêts généraux de la colonie, qu’ils avaient oublié tout le passé, et pensaient qu’il méritait autant qu’aucun d’eux qu’on lui confiât des armes et qu’on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu’en lui déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient témoigné de la foi qu’ils avaient en lui; que s’ils avaient eu foi entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu’ils s’étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur un honnête homme l’estime et la confiance; bref, qu’ils saisissaient de tout cœur cette occasion de me donner cette assurance qu’ils n’auraient jamais d’intérêt qui ne fût celui de tous.
D’après ces franches et ouvertes déclarations d’amitié, nous fixâmes le jour suivant pour dîner tous ensemble, et nous fîmes, d’honneur, un splendide festin. Je priai le maître coq du navire et son aide de venir à terre pour dresser le repas, et l’ancien cuisinier en second que nous avions dans l’île les assista. On tira les provisions du vaisseau: six pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notre _bowl à punch_, avec les ingrédients pour en faire; et je leur donnai, en particulier, dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bière anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n’avaient goûté depuis bien des années, et dont, cela est croyable, ils furent on ne peut plus ravis.
Les Espagnols ajoutèrent à notre festin cinq chevreaux entiers que les cuisiniers firent rôtir, et dont trois furent envoyés bien couverts à bord du navire, afin que l’équipage se pût régaler de notre viande fraîche, comme nous le faisions à terre de leur salaison.
Après ce banquet, où brilla une innocente gaieté, je fis étaler ma cargaison d’effets; et, pour éviter toute dispute sur la répartition, je leur montrai qu’elle était suffisante pour eux tous, et leur enjoignis à tous de prendre une quantité égale des choses à l’usage du corps, c’est-à-dire égale après confection. Je distribuai d’abord assez de toile pour faire à chacun quatre chemises; mais plus tard, à la requête des Espagnols, je portai ce nombre à six. Ce linge leur fut extrêmement confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis longtemps oublié l’usage, ou ce que c’était que d’en porter.
Je distribuai les minces étoffes anglaises dont j’ai déjà parlé, pour faire à chacun un léger vêtement, en manière de blouse, costume frais et peu gênant, que je jugeai le plus convenable à cause de la chaleur de la saison, et j’ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient usés, on leur en fit d’autres, comme bon semblerait. Je répartis de même escarpins, souliers, bas et chapeaux.