Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 35
Le combat fut acharné, et, si je puis en croire les Anglais, quelques-uns des combattants avaient paru à l’un des leurs des hommes d’une grande bravoure et doués d’une énergie invincible, et semblaient mettre beaucoup d’art dans la direction de la bataille. La lutte, dirent-ils, dura deux heures avant qu’on pût deviner à qui resterait l’avantage; mais alors le parti le plus rapproché de l’habitation de nos gens commença à ployer, et bientôt quelques-uns prirent la fuite. Ceci mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation; ils craignirent que les fuyards n’allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait leur habitation, et ne la découvrissent et que, par conséquent, ceux qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même découverte. Sur ce, ils résolurent de se tenir armés dans l’enceinte des retranchements, et si quelques sauvages pénétraient dans le bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de n’en laisser échapper aucun si cela était possible; ils décidèrent aussi que ce serait à coups de sabre ou de crosse de fusil qu’on les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le bruit ne donnât l’alarme.
La chose arriva comme ils l’avaient prévu: trois hommes de l’armée en déroute cherchèrent leur salut dans la fuite, et, après avoir traversé la crique, ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins du monde où ils allaient, mais croyant se réfugier dans l’épaisseur d’un bois. La vedette postée pour faire le guet en donna avis à ceux de l’intérieur, en ajoutant, à la satisfaction de nos gens, que les vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n’avaient pas vu la direction prise par eux. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui était plein d’humanité, ne voulut pas permettre qu’on tuât les trois fugitifs; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire prisonniers, ce qui fut exécuté. Les débris de l’armée vaincue se jetèrent dans les canots et gagnèrent la haute mer. Les vainqueurs se retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant tous en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu’on supposa être des cris de triomphe: c’est ainsi que se termina le combat. Le même jour, sur les trois heures de l’après-midi, ils regagnèrent leurs canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs de l’île, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne revirent aucun sauvage.
Lorsqu’ils furent tous partis, les Espagnols sortirent de leur grotte, et, parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente-deux morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et longues flèches, et ils en trouvèrent plusieurs dans le corps desquels elles étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec de grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le lieu du combat, avec un nombre égal d’arcs et une grande quantité de flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles à manier, et les hommes qui s’en servaient devaient être extrêmement forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la tête mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, _brains knocked out_,—la cervelle hors du crâne,—et en outre les jambes et les bras cassés; ce qui attestait qu’ils avaient combattu avec une furie et une rage inexprimables. Tous les hommes qu’on trouva là gisant étaient tout à fait morts, car ces barbares ne quittent leur ennemi qu’après l’avoir entièrement tué, ou emportent avec eux tous ceux qui, tombés sous leurs coups, ont encore un souffle de vie.
Le danger auquel on venait d’échapper apprivoisa pour longtemps les trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis d’horreur, et ils ne pouvaient penser sans un sentiment d’effroi qu’un jour ou l’autre ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non seulement comme ennemis, mais encore pour s’en nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m’ont avoué que cette idée d’être mangés comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver qu’après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu’elle leur soulevait le cœur et les rendait malades, et qu’elle leur avait rempli l’esprit de terreurs si étranges qu’ils furent tout autres pendant quelques semaines.
Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d’apprivoiser nos trois brutes d’Anglais, dont je vous ai entretenus. Ils furent longtemps fort traitables, et prirent assez d’intérêt au bien commun de la société; ils plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.
Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l’ai consigné, et comme ils étaient tous trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des serviteurs, et leur apprirent à travailler pour eux. Ils se montrèrent assez bons esclaves, mais leurs maîtres n’en agirent pas à leur égard comme j’avais fait envers Vendredi: ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé la vie, qu’il fût de leur devoir de leur inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De même qu’ils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient totalement à de vils travaux: aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister dans un combat, comme j’avais eu mon serviteur Vendredi, qui m’était aussi attaché que ma chair à mes os.
Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors tous bons amis,—car le danger commun, comme je l’ai dit plus haut, les avait parfaitement réconciliés,—ils se mirent à considérer leur situation en général. La première chose qu’ils firent, ce fut d’examiner si, voyant que les sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient, et l’île leur offrant plus loin des lieux plus retirés également propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.
Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu’ils n’iraient pas habiter ailleurs, vu qu’un jour ou l’autre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, c’est-à-dire de moi, et que si j’envoyais quelqu’un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de l’île; que là, trouvant la place rasée, on en conclurait que les habitants avaient tous été tués par les sauvages, et qu’ils étaient partis pour l’autre monde, et qu’alors le secours partirait aussi.
Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant, dans une étendue suffisante, également propre à l’un et à l’autre. Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution, et ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu’une partie de leurs bestiaux, et à n’y semer qu’une portion de leur grain, afin que, si une partie était détruite, l’autre pût être sauvée. Ils adoptèrent encore une autre mesure de prudence, et firent bien: ce fut de ne point laisser connaître à leurs trois sauvages prisonniers qu’ils avaient des cultures et des bestiaux dans la vallée, et encore moins qu’il s’y trouvait une caverne qu’ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C’est là qu’ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.
Résolus à ne pas changer de demeure, et reconnaissant l’utilité des soins que j’avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite, ils se mirent à l’ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu’auparavant. A cet effet, j’avais planté des arbres—ou plutôt enfoncé des pieux qui, avec le temps, étaient devenus des arbres.—Dans un assez grand espace, devant l’entrée de mon logement, ils remplirent, suivant la même méthode, tout le reste du terrain depuis ces arbres jusqu’au bord de la crique, où, comme je l’ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu’au sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l’on pût débarquer ni rien qui indiquât qu’un débarquement fût possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient d’un bois d’une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que j’avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu’au bout de trois ou quatre ans il était devenu impossible à l’œil de plonger très avant dans la plantation. Quant aux arbres que j’avais plantés, ils étaient devenus gros comme la jambe d’un homme. Ils en placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits, si rapprochés qu’ils formaient comme une palissade épaisse d’un quart de mille, où l’on n’eût pu pénétrer qu’avec une petite armée pour les abattre tous; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres, tant ils étaient serrés.
Mais ce n’est pas tout: ils en firent de même sur le terrain à droite et à gauche, et tout autour de la colline jusqu’à son sommet, sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n’est au moyen de l’échelle qu’on appuyait contre le flanc de la colline, et qu’on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir jusqu’à eux.
Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s’en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que, comme la prudence humaine est justifiée par l’autorité de la Providence, c’est la Providence qui la met à l’œuvre, et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d’adversités auxquelles notre vie est exposée par notre propre négligence. Mais ceci soit dit en passant.
Je reprends le fil de mon histoire. Ils vécurent depuis cette époque deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des sauvages. Il est vrai qu’un matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation; quelques-uns des Espagnols étant allés au côté occidental, ou plutôt à l’extrémité de l’île, dans cette partie que, de peur d’être découvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris de voir plus de vingt canots d’Indiens qui se dirigeaient vers le rivage.
Ils revinrent à l’habitation en toute hâte et dans l’épouvante donner l’alarme à leurs compagnons: on se tint clos tout ce jour-là et le jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Mais ils eurent le bonheur de s’être trompés dans leur appréhension; car, quel que fût le but des sauvages, ils ne débarquèrent pas cette fois-là dans l’île, mais poursuivirent quelque autre projet.
Il s’éleva à cette époque une nouvelle querelle avec les trois Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des trois esclaves qu’ils avaient faits prisonniers, parce qu’il n’exécutait pas exactement quelque chose qu’il lui avait ordonné et se montrait peu docile à ses instructions, tira de son ceinturon la hachette qu’il portait à son côté, et s’élança sur le pauvre sauvage, non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était près de là, le voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre la tête, un rude coup de hachette qui entra fort avant dans l’épaule, crut que la pauvre créature avait le bras coupé; il courut à lui, et, le suppliant de ne pas tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le sauvage pour prévenir le crime.
Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre l’Espagnol et jura qu’il le traiterait comme il avait voulu traiter le sauvage. L’Espagnol, voyant venir le coup, l’évita, et avec une pelle qu’il tenait à la main,—car il travaillait en ce moment au champ de blé,—étendit par terre ce forcené; un autre Anglais, accourant au secours de son camarade, renversa d’un coup l’Espagnol; puis, deux Espagnols vinrent à l’aide de leur compatriote, et le troisième Anglais tomba sur eux. Aucun n’avait d’arme à feu; ils n’avaient que des hachettes et d’autres outils, à l’exception du troisième Anglais. Celui-ci était armé de l’un de mes vieux coutelas rouillés, avec lequel il s’élança sur les derniers arrivants et les blessa tous deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort arriva, et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s’agit alors de savoir ce que l’on ferait d’eux. Ils s’étaient montrés si souvent mutins, si terribles, si paresseux, qu’on ne savait trop quelle mesure prendre à leur égard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degré, ne valaient pas le mal qu’ils donnaient. En un mot, il n’y avait pas de sécurité à vivre avec eux.
L’Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres termes que s’ils étaient ses compatriotes, il les ferait pendre, car toutes les lois et tous les gouvernants sont institués pour la conservation de la société, et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être repoussés de son sein; mais que, comme ils étaient Anglais, et que c’était à la généreuse humanité d’un Anglais qu’ils devaient tous leur vie et leur délivrance, il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait au jugement des deux autres Anglais leurs compatriotes.
Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu’ils désiraient qu’on ne les choisît pas pour juges;—«car, ajouta-t-il, j’ai la conviction que notre devoir serait de les condamner à être pendus.»—Puis il raconta comment Will Atkins, l’un des trois, leur avait proposé de se liguer tous les cinq pour égorger les Espagnols pendant leur sommeil.
Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s’adressa à Will Atkins;—«Comment, señor Atkins, dit-il, vous vouliez nous tuer tous? Qu’avez-vous à dire à cela?»—Ce coquin endurci était si loin de le nier, qu’il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne, jura-t-il, si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre avec vous.»—«Fort bien; mais, señor Atkins, dit l’Espagnol, que vous avons-nous fait pour que vous vouliez nous tuer? et que gagneriez-vous à nous tuer? et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous tuer? Faut-il que nous vous tuions ou que nous soyons tués par vous? Pourquoi voulez-vous nous réduire à cette nécessité, señor Atkins?» dit l’Espagnol avec beaucoup de calme et en souriant.
Señor Atkins entra dans une telle rage contre l’Espagnol qui avait fait une raillerie de cela, que, s’il n’avait été retenu par trois hommes, et sans armes, il est croyable qu’il aurait tenté de le tuer au milieu de toute l’assemblée.
Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le parti qu’ils devaient prendre. Les deux Anglais et l’Espagnol qui avait sauvé le pauvre esclave étaient d’opinion qu’il fallait pendre l’un des trois, pour l’exemple des autres, et que ce devait être celui-là qui avait deux fois tenté de commettre un meurtre avec sa hachette; et, par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que le crime était consommé, car le pauvre sauvage était dans un état si misérable depuis la blessure qu’il avait reçue, qu’on croyait qu’il n’y survivrait pas.
Mais le gouverneur espagnol dit encore:—«Non,» répétant que c’était un Anglais qui leur avait sauvé la vie à tous, et qu’il ne consentirait jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d’entre eux; il ajouta que, s’il était lui-même frappé mortellement par un Anglais, et qu’il eût le temps de parler, ce serait pour demander son pardon.
L’Espagnol mit tant d’insistance qu’il n’y eut pas moyen de lui résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque toujours lorsqu’ils sont appuyés avec tant de chaleur, tous se rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu’on ferait pour empêcher ces gens-là de faire le mal qu’ils préméditaient; car tous convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu’il fallait trouver le moyen de mettre la société à l’abri du danger. Après un long débat, il fut arrêté tout d’abord qu’ils seraient désarmés, et qu’on ne leur permettrait d’avoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni arme quelconque; qu’on les expulserait de la société, et qu’on les laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient; mais qu’aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les fréquenterait, ne leur parlerait et n’aurait avec eux la moindre relation; qu’on leur défendrait d’approcher à une certaine distance du lieu où habitaient les autres, et que s’ils venaient à commettre quelque désordre, comme de ravager, de brûler, de tuer, ou de détruire le blé, les cultures, les constructions, les enclos ou le bétail appartenant à la société, on les ferait mourir sans miséricorde et on les fusillerait partout où on les trouverait.
Le gouverneur, homme d’une grande humanité, réfléchit quelques instants sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honnêtes Anglais:—«Arrêtez, leur dit-il; songez qu’il s’écoulera bien du temps avant qu’ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux; il ne faut pas qu’ils meurent de faim; nous devons donc leur accorder des provisions.»—Il fit donc ajouter à la sentence qu’on leur donnerait une certaine quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit mois, après lequel temps il était présumable qu’ils en auraient provenant de leur récolte; qu’en outre on leur donnerait six chèvres laitières, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets; mais qu’on ne leur remettrait ni outils ni provisions, à moins qu’ils ne jurassent solennellement qu’avec ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et à leurs camarades anglais.
C’est ainsi qu’expulsés de la société, ils eurent à se tirer d’affaire par eux-mêmes. Ils s’éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais, comme il n’y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était indifférent de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant qu’ils allaient se choisir une place pour s’y établir, y planter et y pourvoir à leur existence. On leur donna quelques provisions, mais point d’armes.
Quatre ou cinq jours après, ils revinrent demander des aliments, et désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes et tracé l’emplacement de leur habitation et de leur plantation. L’endroit était effectivement très convenable, situé au nord-est, dans la partie la plus reculée de l’île, non loin du lieu où, grâce à la Providence, j’abordai lors de mon premier voyage après avoir été emporté en pleine mer, Dieu seul sait où! dans ma folle tentative de faire le tour de l’île.
Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent deux belles huttes, qu’ils adossèrent à une colline ayant déjà quelques arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu’en en plantant d’autres, il fut facile de les cacher, de manière qu’elles ne pussent être aperçues sans beaucoup de recherches.—Ces exilés exprimèrent aussi le désir d’avoir quelques peaux de bouc séchées pour leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant donné leur parole qu’ils ne troubleraient personne et respecteraient les plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on pouvait se priver; des pois, de l’orge et du riz pour semer; en un mot, tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des munitions.
Ils vécurent ainsi à part environ six mois, et firent leur première récolte; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils n’avaient pu ensemencer qu’une petite étendue de terrain, ayant toutes leurs plantations à établir, et par conséquent beaucoup d’ouvrage sur les bras. Lorsqu’il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne purent y réussir; quand vint la saison des pluies, n’ayant pas de caverne, ils ne purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gâter: ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre à l’abri de la pluie leur grain et leurs autres provisions; mais c’était après tout une triste grotte, comparée à la mienne et surtout à ce qu’elle était alors; car les Espagnols l’avaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqué de nouveaux logements.
Environ trois trimestres après cette séparation, il prit à ces chenapans une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages qu’ils avaient commis, attira sur eux le malheur et faillit causer la ruine de la colonie tout entière. Les trois nouveaux associés commençaient, à ce qu’il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse qu’ils menaient sans espoir d’améliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un voyage au continent d’où venaient les sauvages, afin d’essayer s’ils ne pourraient pas réussir à s’emparer de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se décharger sur eux des travaux les plus pénibles.
Ce projet n’était pas mal entendu s’ils se fussent bornés à cela; mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n’y eût du mal soit dans l’intention, soit dans le résultat; et, si je puis dire mon opinion, il semblait qu’ils fussent placés sous la malédiction du ciel; car si nous n’accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes de rébellion et de piraterie qu’ils avaient été amenés à la position où ils se trouvaient; mais, bien loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient de nouvelles scélératesses, telles que cette cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu’il n’exécutait pas ou peut-être ne comprenait pas l’ordre qui lui était donné, de le blesser de telle manière que sans nul doute il en est resté estropié toute sa vie, et dans un lieu où il n’y avait, pour le guérir, ni chirurgien ni médicaments; mais le pire de tout, ce fut leur dessein sanguinaire, c’est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel, car, à coup sûr, c’en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté d’assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.
Je laisse les réflexions, et je reprends mon récit. Les trois vauriens vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de très humbles termes demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci consentirent volontiers à entendre ce qu’ils avaient à leur dire. Voilà de quoi il s’agissait:—«Nous sommes fatigués, dirent-ils, de la vie que nous menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin, et, manquant d’aide, nous aurions à redouter de mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l’un des canots dans lesquels vous êtes venus, et nous donner les armes et les munitions nécessaires pour notre défense, nous gagnerions le continent pour chercher fortune, et nous vous délivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions.»