Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 31
Ma cargaison, autant que je puis m’en souvenir, car je n’en avais pas dressé un compte détaillé, consistait en une assez grande quantité de toiles et de légères étoffes anglaises pour habiller les Espagnols que je m’attendais à trouver dans l’île. A mon calcul, il y en avait assez pour les vêtir confortablement pendant sept années. Si j’ai bonne mémoire, les marchandises que j’emportai pour leur habillement, avec les gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils pouvaient avoir besoin pour se couvrir, montaient à plus de 200 livres sterling, y compris quelques lits, couchers, et objets d’ameublement, particulièrement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle d’étain et de cuivre...: j’y avais joint en outre près de 100 livres sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets, crochets, gonds; bref, tout objet nécessaire auquel je pus penser.
J’emportai aussi une centaine d’armes légères, mousquets et fusils, de plus quelques pistolets, une grande quantité de balles de tout calibre, trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pièces de canon d’airain, et comme j’ignorais pour combien de temps et pour quelles extrémités j’avais à me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des épées, des coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes; si bien qu’en un mot nous avions un véritable arsenal de toute espèce de munitions. Je fis aussi emporter à mon neveu deux petites caronades en plus de ce qu’il lui fallait pour son vaisseau, à dessein de les laisser dans l’île si besoin était, afin qu’à notre débarquement nous pussions construire un fort, et l’armer contre n’importe quel ennemi; et par le fait, dès mon arrivée, j’eus lieu de penser qu’il serait assez besoin de tout ceci et de beaucoup plus encore, si nous prétendions nous maintenir en possession de l’île, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
Je n’eus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les précédents; aussi aurai-je moins sujet de détourner le lecteur, impatient peut-être d’apprendre ce qu’il en était de ma colonie. Toutefois quelques accidents étranges, des vents contraires et du mauvais temps, qui nous advinrent à notre départ, rendirent la traversée plus longue que je ne m’y attendais d’abord; et moi, qui n’avais jamais fait qu’un voyage,—mon premier voyage en Guinée,—que je pouvais dire s’être effectué comme il avait été conçu, je commençai à croire que la même fatalité m’attendait encore, et que j’étais né pour ne jamais être content à terre, et pour toujours être malheureux sur l’Océan.
Les vents contraires nous chassèrent d’abord vers le nord, et nous fûmes obligés de relâcher à Galway en Irlande, où ils nous retinrent trente-deux jours; mais dans cette mésaventure nous eûmes la satisfaction de trouver là des vivres excessivement bon marché et en très grande abondance; de sorte que tout le temps de notre relâche, bien loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutâmes plutôt.—Là je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous avions une bonne traversée, j’avais dessein de débarquer dans mon île: mais nous trouvâmes occasion d’en disposer autrement.
Nous quittâmes l’Irlande le 5 février, à la faveur d’un joli frais qui dura quelques jours.—Autant que je me le rappelle, c’était vers le 20 février, un soir, assez tard, le second, qui était de quart, entra dans la chambre du conseil, et nous dit qu’il avait vu une flamme et entendu un coup de canon; et tandis qu’il nous parlait de cela, un mousse vint nous avertir que le maître d’équipage en avait entendu un autre. Là-dessus nous courûmes tous sur le gaillard d’arrière, où nous n’entendîmes rien; mais au bout de quelques minutes nous vîmes une grande lueur, et nous reconnûmes qu’il y avait au loin un feu terrible. Immédiatement nous eûmes recours à notre estime, et nous tombâmes tous d’accord que du côté où l’incendie se montrait il ne pouvait y avoir de terre qu’à 500 lieues pour le moins, car il apparaissait à l’ouest-nord-ouest. Nous conclûmes alors que ce devait être quelque vaisseau incendié en mer, et les coups de canon que nous venions d’entendre nous firent présumer qu’il ne pouvait être loin. Nous fîmes voile directement vers lui, et nous eûmes bientôt la certitude de le découvrir; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait, bien que de longtemps, le ciel étant brumeux, nous ne pûmes apercevoir autre chose que cette flamme.—Au bout d’une demi-heure de bon sillage, le vent nous étant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps s’éclaircissant un peu, nous distinguâmes pleinement un grand navire en feu au milieu de la mer.
Je fus sensiblement touché de ce désastre, encore que je ne connusse aucunement les personnes qui s’y trouvaient plongées. Je me représentai alors mes anciennes infortunes, l’état où j’étais quand j’avais été recueilli par le capitaine portugais, et combien plus déplorable encore devait être celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre bâtiment n’allait avec eux de conserve. Sur ce, j’ordonnai immédiatement de tirer cinq coups de canon coup sur coup, à dessein de leur faire savoir, s’il était possible, qu’ils avaient du secours à leur portée, et afin qu’ils tâchassent de se sauver dans leur chaloupe; car, bien que nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant, à cause de la nuit, ne pouvaient rien voir de nous.
Nous étions en panne depuis quelque temps, suivant seulement à la dérive le bâtiment embrasé, en attendant le jour, quand soudain, à notre grande terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta en l’air et s’engloutit aussitôt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux spectacle, par la compassion qu’il nous donna de ces pauvres gens, qui, je le présumais, devaient tous avoir été détruits avec le navire ou se trouver dans la plus profonde détresse, jetés sur leur chaloupe au milieu de l’Océan: alternative d’où je ne pouvais sortir à cause de l’obscurité de la nuit. Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je donnai l’ordre de suspendre tous les fanaux que nous avions à bord, et on tira le canon toute la nuit. Par là nous leur faisions connaître qu’il y avait un bâtiment dans ces parages.
Vers huit heures du matin, à l’aide de nos lunettes d’approche, nous découvrîmes les embarcations du navire incendié, et nous reconnûmes qu’il y en avait deux d’entre elles encombrées de monde et profondément enfoncées dans l’eau. Le vent leur étant contraire, ces pauvres gens ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient tous leurs efforts pour se faire voir aussi de nous.
Nous déployâmes aussitôt notre pavillon pour leur donner à connaître que nous les avions aperçus, et nous leur adressâmes un signal de ralliement; puis nous forçâmes de toile, portant le cap droit sur eux. En un peu plus d’une demi-heure, nous les joignîmes, et, bref, nous les accueillîmes tous à bord; ils n’étaient pas moins de soixante-quatre, tant hommes que femmes et enfants; car il y avait un grand nombre de passagers.
Enfin nous apprîmes que c’était un vaisseau marchand français de 300 tonneaux, s’en retournant de Québec, sur la rivière du Canada. Le capitaine nous fit un long récit de la détresse de son navire. Le feu avait commencé à la timonerie, par la négligence du timonier. A son appel au secours il avait été, du moins tout le monde le croyait-il, entièrement éteint. Mais bientôt on s’était aperçu que quelques flammèches avaient gagné certaines parties du bâtiment, où il était si difficile d’arriver, qu’on n’avait pu complètement les éteindre. Ensuite le feu, s’insinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau, s’était étendu jusqu’à la cale, et avait bravé tous les efforts et toute l’habileté qu’on avait pu déployer.
Ils n’avaient eu alors rien autre à faire qu’à se jeter dans leurs embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un petit esquif qui ne leur avait servi qu’à recevoir des provisions et de l’eau douce, après qu’ils s’étaient mis en sûreté contre le feu. Toutefois ils n’avaient que peu d’espoir pour leur vie en entrant dans ces barques à une telle distance de toute terre; seulement, comme ils le disaient bien, ils avaient échappé au feu, et il n’était pas impossible qu’un navire les rencontrât et les prît à son bord.
Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se préparaient à mettre le cap en route sur Terre-Neuve, le vent étant favorable, car il soufflait un joli frais sud-est-quart-est. Ils avaient, en les ménageant, assez de provisions et d’eau pour ne pas mourir de faim pendant environ douze jours, au bout desquels, s’ils n’avaient point de mauvais temps et de vents contraires, le capitaine disait qu’il espérait atteindre les bancs de Terre-Neuve, où ils pourraient sans doute pêcher du poisson pour se soutenir jusqu’à ce qu’ils eussent gagné la terre. Mais il y avait dans tous les cas tant de chances contre eux, les tempêtes pour les renverser et les engloutir, les pluies et le froid pour engourdir et geler leurs membres, les vents contraires pour les arrêter et les faire périr par la famine, que s’ils eussent échappé c’eût été presque miraculeux.
Au milieu de leurs délibérations, comme ils étaient tous abattus et prêts à se désespérer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que soudain ils avaient été surpris joyeusement en entendant un coup de canon, puis quatre autres. C’étaient les cinq coups de canon que j’avais fait tirer aussitôt que nous eûmes aperçu la lueur. Cela leur avait redonné du courage, et leur avait fait savoir,—ce qui, je l’ai dit précédemment, était mon dessein,—qu’il se trouvait là un bâtiment à portée de les secourir.
En entendant ces coups de canon, ils avaient calé leurs mâts et leurs voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient résolu de rester en panne jusqu’au matin. Ensuite, n’entendant plus le canon, ils avaient à de longs intervalles déchargé trois mousquets; mais, comme le vent nous était contraire, la détonation s’était perdue.
Quelque temps après ils avaient été encore plus agréablement surpris par la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j’avais donné l’ordre de tirer tout le reste de la nuit. A ces signaux ils avaient forcé de rames pour maintenir leurs embarcations debout au vent, afin que nous pussions les joindre plus tôt, et enfin, à leur inexprimable joie, ils avaient reconnu que nous les avions découverts.
Il m’est impossible de peindre les différents gestes, les extases étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à une délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes. L’affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs, des gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à mille extravagances.—Il y en avait en larmes, il y en avait qui faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s’ils eussent été dans la plus douloureuse agonie: quelques-uns, tout à fait en délire, étaient de véritables lunatiques; d’autres couraient çà et là dans le navire en frappant du pied; d’autres se tordaient les mains, d’autres dansaient, plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité, absolument muets, ne pouvaient proférer une parole; ceux-ci étaient malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en défaillance;—un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.
Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup rendirent grâces par la suite, mais tout d’abord la commotion, trop forte pour qu’ils pussent la maîtriser, les plongea dans l’extase et dans une sorte de frénésie; et il n’y en eut que fort peu qui se montrèrent graves et dignes dans leur joie.
Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils appartenaient y contribua-t-il; j’entends la nation française, dont l’humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et l’esprit plus fluide que chez les autres nations.—Je ne suis pas assez philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j’avais vu jusqu’alors n’égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre Vendredi, mon fidèle sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue, est ce qui s’en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient débarqués dans l’île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que j’avais observé chez Vendredi, ni ce que j’avais observé partout ailleurs durant ma vie.
Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point, sous les différentes formes dont j’ai fait mention, chez différentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en une brève succession d’instants chez un seul et même individu. Tel homme que nous voyions muet et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d’ensuite il s’arrachait les cheveux, mettait ses vêtements en pièces, les foulait aux pieds comme un furibond; peu après, tout en larmes, il se trouvait mal, il s’évanouissait, et s’il n’eût reçu de prompts secours, encore quelques secondes et il était mort. Il en fut ainsi, non pas d’un ou de deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j’ai bonne souvenance, à plus de trente d’entre eux notre chirurgien fut obligé de tirer du sang.
Il y avait deux prêtres parmi eux, l’un vieillard, l’autre jeune homme; et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.
Dès qu’il mit pied à bord de notre bâtiment et qu’il se vit en sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits; il était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. A la fin il lui ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la place pour l’échauffer autant que possible. Le sang, qui n’était d’abord venu que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l’homme ouvrit les yeux, un quart d’heure après il parla, se trouva mieux et au bout de peu de temps tout à fait bien. Quand la saignée fut arrêtée, il se promena, nous assura qu’il allait à merveille, but un trait d’un cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance. Environ un quart d’heure après on accourut dans la cabine avertir le chirurgien, occupé à saigner une femme française évanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute, en repassant dans sa tête la vicissitude de sa position, il s’était replongé dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang, et le bonhomme était devenu aussi convenable pour Bedlam[27] qu’aucune des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état, le chirurgien ne voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour l’assoupir et l’endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le lendemain matin il s’éveilla calme et rétabli.
Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du navire, il s’inclina, et se prosterna pour rendre grâces de sa délivrance. Dans cet élancement j’eus malheureusement la maladresse de le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec calme, me remercia, me dit qu’il bénissait Dieu de son salut, me pria de le laisser encore quelques instants, ajoutant qu’après son Créateur je recevrais aussi ses bénédictions.
Je fus profondément contrit de l’avoir troublé; et non seulement je m’éloignai, mais encore j’empêchai les autres de l’interrompre. Il demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, après que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit qu’il ferait, et avec beaucoup de gravité et d’affection, mais les larmes aux yeux, il me remercia de ce qu’avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé la vie ainsi qu’à tant de pauvres infortunés. Je lui répondis que je ne l’engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu’à moi, n’ignorant pas que déjà c’était chose faite; puis j’ajoutai que nous n’avions agi que selon ce que la raison et l’humanité dictent à tous les hommes, et qu’autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui nous avait bénis jusqu’au point de nous faire les instruments de sa miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.
Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes: il travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d’assez longtemps ils ne rentrèrent en puissance d’eux-mêmes.
Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la conviction qu’elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrêmes; car si un excès de joie peut entraîner l’homme si loin au delà des limites de la raison, où ne nous emportera pas l’exaltation de la colère, de la fureur, de la vengeance? Et par le fait j’ai vu là dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, qu’elles soient de joie et de bonheur, de douleur ou de colère.
Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements qu’on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre navire, fatigués, brisés par l’effroi, ils s’endormirent profondément pour la plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une tout autre espèce de gens.
Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu’ils ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus: les Français, on ne l’ignore pas, sont naturellement portés à donner dans l’excès de ce côté-là.—Le capitaine et un des prêtres m’abordèrent le jour suivant, et, désireux de s’entretenir avec moi et mon neveu le commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à leur égard. D’abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauvé la vie, tout ce qu’ils possédaient ne serait que peu en retour du bienfait qu’ils avaient reçu. Puis le capitaine nous déclara qu’ils avaient à la hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de l’argent et des objets de valeur, et que, si nous voulions l’accepter, ils avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu’ils désiraient être mis à terre, sur notre route, en quelque lieu où il ne leur fût point impossible d’obtenir passage pour la France.
Mon neveu tout d’abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à voir ce qu’on ferait d’eux plus tard; mais je l’en détournai, car je savais ce que c’était que d’être déposé à terre en pays étranger. Si le capitaine portugais qui m’avait recueilli en mer avait agi ainsi envers moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je possédais, il m’eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil comme je l’avais été en Barbarie, à la seule différence que je n’aurais pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu’un Portugais soit meilleur maître qu’un Turc, voire même qu’il ne soit pire en certains cas.
Je répondis donc au capitaine français:—«A la vérité, nous vous avons secourus dans votre détresse; mais c’était notre devoir, parce que nous sommes vos semblables, et que nous désirerions qu’il nous fût ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous dépouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de vous abandonner; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu’on accepte de vous la moindre des choses.—Quant à vous déposer à terre, ajoutai-je, c’est vraiment pour nous d’une difficulté extrême; car le bâtiment est chargé pour les Indes Orientales; et quoique à une grande distance du côté de l’ouest, nous soyons entraînés hors de notre course, ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s’est engagé par une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du Brésil. Tout ce qu’à ma connaissance il peut faire pour vous, c’est de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes Occidentales, et, s’il est possible, de vous faire accorder passage pour l’Angleterre ou la France.»
La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante qu’ils ne purent que m’en rendre grâces, mais ils tombèrent dans une grande consternation, surtout les passagers, à l’idée d’être emmenés aux Indes Orientales. Ils me supplièrent, puisque j’étais déjà entraîné si loin à l’ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir la même route jusqu’aux bancs de Terre-Neuve, où sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelque _sloop_ qu’ils pourraient prendre à louage pour retourner au Canada, d’où ils venaient.
Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j’inclinais à l’accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce monde aux Indes Orientales serait non seulement agir avec trop de dureté envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre voyage, par l’absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que ce n’était point là une infraction à la charte-partie, mais une nécessité qu’un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient enjoint d’accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation, envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas contraire, à la Martinique, dans les Indes Occidentales.