Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 30
De là je touchai au Brésil, d’où j’envoyai une embarcation que j’y achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres subsides, je leur adressais sept femmes que j’avais trouvées propres pour le service ou pour le mariage si quelqu’un en voulait. Quant aux Anglais, je leur avais promis, s’ils voulaient s’adonner à la culture, de leur envoyer des femmes d’Angleterre avec une bonne cargaison d’objets de nécessité, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garçons devinrent très honnêtes et très diligents après qu’on les eut domptés et qu’ils eurent établi à part leurs propriétés. Je leur expédiai aussi du Brésil cinq vaches dont trois près de vêler, quelques moutons et quelques porcs, qui, lorsque je revins, s’étaient considérablement multipliés.
Mais de toutes ces choses, et de la manière dont 300 Caribes firent une invasion et ruinèrent leurs plantations; de la manière dont ils livrèrent contre cette multitude de sauvages deux batailles, où d’abord ils furent défaits et perdirent un des leurs; puis enfin, une tempête ayant submergé les canots de leurs ennemis, de la manière dont ils les affamèrent, les détruisirent presque tous, restaurèrent leurs plantations, en reprirent possession et vécurent paisiblement dans l’île[23].
De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants de mes nouvelles aventures durant encore dix années, je donnerai une relation plus circonstanciée ci-après.
Ce proverbe naïf si usité en Angleterre, CE QUI EST ENGENDRÉ DANS L’OS NE SORTIRA PAS DE LA CHAIR[24], ne s’est jamais mieux vérifié que dans l’histoire de ma vie. On pourrait penser qu’après trente-cinq années d’affliction et une multiplicité d’infortunes que peu d’hommes avant moi, pas un seul peut-être, n’avait essuyées, et qu’après environ sept années de paix et de jouissance dans l’abondance de toutes choses, devenu vieux alors, je devais être à même ou jamais d’apprécier tous les états de la vie moyenne et de connaître le plus propre à rendre l’homme complètement heureux. Après tout ceci, dis-je, on pourrait penser que la propension naturelle à courir, qu’à mon entrée dans le monde j’ai signalée comme si prédominante en mon esprit, était usée; que la partie volatile de mon cerveau était évaporée ou tout au moins condensée, et qu’à soixante et un ans d’âge j’aurais le goût quelque peu casanier, et aurais renoncé à hasarder davantage ma vie et ma fortune.
Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n’existait point pour moi: je n’avais point de fortune à faire, je n’avais rien à rechercher; eussé-je gagné 10,000 livres sterling, je n’eusse pas été plus riche: j’avais déjà du bien à ma suffisance et à celle de mes héritiers, et ce que je possédais accroissait à vue d’œil; car, n’ayant pas une famille nombreuse, je n’aurais pu dépenser mon revenu qu’en me donnant un grand train de vie, une suite brillante, des équipages, du faste et autres choses semblables, aussi étrangères à mes habitudes qu’à mes inclinations. Je n’avais donc rien à faire qu’à demeurer tranquille, à jouir pleinement de ce que j’avais acquis et à le voir fructifier chaque jour entre mes mains.
Aucune de ces choses cependant n’eut d’effet sur moi, ou du moins assez pour étouffer le violent penchant que j’avais à courir de nouveau le monde, penchant qui m’était inhérent comme une maladie chronique. Voir ma nouvelle plantation dans l’île, et la colonie que j’y avais laissée, était le désir qui roulait le plus incessamment dans ma tête. Je rêvais de cela toute la nuit et mon imagination s’en berçait tout le jour. C’était le point culminant de toutes mes pensées, et mon cerveau travaillait cette idée avec tant de fixité et de contention que j’en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit; elle envahissait si tyranniquement tous mes entretiens, que ma conversation en devenait fastidieuse; impossible à moi de parler d’autre chose: tous mes discours rabâchaient là-dessus jusqu’à l’impertinence, à tel point que je m’en aperçus moi-même.
J’ai souvent entendu dire à des personnes de grand sens que tous les bruits accrédités dans le monde sur les spectres et les apparitions sont dus à la force de l’imagination et au puissant effet de l’illusion sur nos esprits; qu’il n’y a ni revenants, ni fantômes errants, ni rien de semblable, qu’à force de repasser passionnément la vie et les mœurs de nos amis qui ne sont plus, nous nous les représentons si bien qu’il nous est possible, en des circonstances extraordinaires, de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir des réponses, quand au fond dans tout cela il n’y a qu’ombre et vapeur.—Et, par le fait, c’est chose fort incompréhensible.
Pour ma part, je ne sais encore à cette heure s’il y a de réelles apparitions, des spectres, des promenades de gens après leur mort, ou si dans toutes les histoires de ce genre qu’on nous raconte il n’y a rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des imaginations égarées; mais ce que je sais, c’est que mon imagination travaillait à un tel degré et me plongeait dans un tel excès de vapeurs, ou qu’on appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais être sur les lieux mêmes, à mon vieux château derrière les arbres, et voyais mon premier Espagnol, le père de Vendredi et les infâmes matelots que j’avais laissés dans l’île. Je me figurais même que je leur parlais; et bien que je fusse tout à fait éveillé, je les regardais fixement comme s’ils eussent été en personne devant moi. J’en vins souvent à m’effrayer moi-même des objets qu’enfantait mon cerveau.—Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le père de Vendredi me peignirent si vivement la scélératesse des trois corsaires de matelots, que c’était merveille. Ils me racontaient que ces misérables avaient tenté cruellement de massacrer tous les Espagnols, et qu’ils avaient mis le feu aux provisions par eux amassées, à dessein de les réduire à l’extrémité et de les faire mourir de faim, choses qui ne m’avaient jamais été dites, et qui pourtant en fait étaient toutes vraies. J’en étais tellement frappé, et c’était si réel pour moi, qu’à cette heure je les voyais et ne pouvais qu’être persuadé que cela était vrai ou devait l’être. Aussi quelle n’était pas mon indignation quand l’Espagnol faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant tous trois à être pendus! On verra en son lieu ce que là dedans il y avait de réel; car quelle que fût la cause de ce songe et quels que fussent les esprits secrets et familiers qui me l’inspirassent, il s’y trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses exactes. J’avoue que ce rêve n’avait rien de vrai à la lettre et dans ses particularités; mais l’ensemble en était si vrai, l’infâme et perfide conduite de ces trois fieffés coquins ayant été tellement au delà de tout ce que je puis dire, que mon songe n’approchait que trop de la réalité, et que si plus tard je les eusse punis sévèrement et fait pendre tous, j’aurais été dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les hommes.
Mais revenons à mon histoire. Je vécus quelques années dans cette situation d’esprit: pour moi nulle jouissance de la vie, point d’heures agréables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose à mon idée fixe; à tel point que ma femme, voyant mon esprit si uniquement préoccupé, me dit un soir très gravement qu’à son avis j’étais sous le coup de quelque impulsion secrète et puissante de la Providence, qui avait décrété mon retour là-bas, et qu’elle ne voyait rien qui s’opposât à mon départ que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu’à la vérité elle ne pouvait songer à aller avec moi; mais que, comme elle était sûre que si elle venait à mourir, ce voyage serait la première chose que j’entreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait décidée là-haut, elle ne voulait pas être l’unique empêchement; car, si je le jugeais convenable et que je fusse résolu à partir... Ici elle me vit si attentif à ses paroles et la regarder si fixement, qu’elle se déconcerta un peu et s’arrêta. Je lui demandai pourquoi elle ne continuait point et n’achevait pas ce qu’elle allait me dire; mais je m’aperçus que son cœur était trop plein et que des larmes roulaient dans ses yeux.
—«Parlez, ma chère, lui dis-je, souhaitez-vous que je parte?»—«Non, répondit-elle affectueusement, je suis loin de le désirer; mais si vous êtes déterminé à partir, plutôt que d’y être l’unique obstacle, je partirai avec vous. Quoique je considère cela comme une chose déplacée pour quelqu’un de votre âge et dans votre position, si cela doit être, redisait-elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point. Si c’est la volonté céleste, vous devez obéir. Point de résistance; et si le ciel vous fait un devoir de partir, il m’en fera un de vous suivre; autrement il disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce dessein.»
Cette conduite affectueuse de ma femme m’enleva un peu à mes vapeurs, et je commençai à considérer ce que je faisais. Je réprimai ma fantaisie vagabonde, et je me pris à discuter avec moi-même posément.—«Quel besoin as-tu, à plus de soixante ans, après une vie de longues souffrances et d’infortunes, close d’une si heureuse et si douce manière, quel besoin as-tu, me disais-je, de t’exposer à de nouveaux hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent seulement à la jeunesse et à la pauvreté?»
Dans ces sentiments, je réfléchis à mes nouveaux liens: j’avais une femme, un enfant, et ma femme en portait un autre; j’avais tout ce que le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune à travers les dangers. J’étais sur le déclin de mes ans, et devais plutôt songer à quitter qu’à accroître ce que j’avais acquis. Quant à ce que m’avait dit ma femme, que ce penchant était une impulsion venant du ciel, et qu’il serait de mon devoir de partir, je n’y eus point égard. Après beaucoup de considérations semblables, j’en vins donc aux prises avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour m’y arracher, comme on peut toujours faire, il me semble, en pareilles circonstances, si on en a le vouloir. Bref, je sortis vainqueur: je me calmai à l’aide des arguments qui se présentèrent à mon esprit, et que ma condition d’alors me fournissait en abondance. Particulièrement, comme la méthode la plus efficace, je résolus de me distraire par d’autres choses, et de m’engager dans quelque affaire qui pût me détourner complètement de toute excursion de ce genre; car je m’étais aperçu que ces idées m’assaillaient principalement quand j’étais oisif, que je n’avais rien à faire ou du moins rien d’important immédiatement devant moi.
Dans ce but, j’achetai une petite métairie dans le comté de Bedfort, et je résolus de m’y retirer. L’habitation était commode et les biens qui en dépendaient susceptibles de grandes améliorations, ce qui sous bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que j’étais de culture, d’économie, de plantation, d’aménagement de la terre; d’ailleurs, cette ferme se trouvant dans le cœur du pays, je n’étais plus à même de hanter la marine et les gens de mer et d’ouïr rien qui eût trait aux lointaines contrées du monde.
Bref, je me transportai à ma métairie, j’y établis ma famille, j’achetai charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me mettant sérieusement à l’œuvre, je devins en six mois un véritable gentleman campagnard. Mes pensées étaient totalement absorbées: c’étaient mes domestiques à conduire, des terres à cultiver, des clôtures, des plantations à faire... Je jouissais, selon moi, de la plus agréable vie que la nature puisse nous départir, et dans laquelle puisse faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur.
Comme je faisais valoir ma propre terre, je n’avais point de redevance à payer, je n’étais gêné par aucune clause, je pouvais tailler et rogner à ma guise. Ce que je plantais était pour moi-même, ce que j’améliorais pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je n’avais pas le moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde. Alors je croyais réellement jouir de l’heureuse médiocrité que mon père m’avait si instamment recommandée, une sorte d’existence céleste semblable à celle qu’a décrite le poète en parlant de la vie pastorale:
Exempte de vices et de soins, Jeunesse est sans écart, vieillesse sans besoins[25].
Mais au sein de cette félicité un coup inopiné de la Providence me renversa: non seulement il me fit une blessure profonde et incurable, mais, par ses conséquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma passion vagabonde. Cette passion, qui était pour ainsi dire née dans mon sang, eut bientôt repris tout son empire, et, comme le retour d’une maladie violente, elle revint avec une force irrésistible, tellement que rien ne fit plus impression sur moi.—Ce coup, c’était la perte de ma femme.
Il ne m’appartient pas ici d’écrire une élégie sur ma femme, de retracer toutes ses vertus privées, et de faire ma cour au beau sexe par la flatterie d’une oraison funèbre. Elle était, soit dit en peu de mots, le support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le bon génie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux où j’étais, après m’avoir arraché au plus extravagant et au plus ruineux projet où s’égarât ma tête. Et elle avait fait plus pour dompter mon inclination errante que les pleurs d’une mère, les instructions d’un père, les conseils d’un ami, ou que toute la force de mes propres raisonnements. J’étais heureux de céder à ses larmes, de m’attendrir à ses prières, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point brisé et désolé.
Sitôt qu’elle me manqua, le monde autour de moi me parut mal: j’y étais me semblait-il, aussi étranger qu’au Brésil lorsque pour la première fois j’y abordai, et aussi isolé, à part l’assistance de mes domestiques, que je l’étais dans mon île. Je ne savais que faire ou ne pas faire. Je voyais autour de moi le monde occupé, les uns travaillant pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excès ou de vains plaisirs, et également misérables, parce que le but qu’ils se proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque jour se blasaient sur leurs vices, et s’amassaient une montagne de douleur et de repentir, et les hommes de labeur dépensaient leurs forces en efforts journaliers afin de gagner du pain de quoi soutenir ces forces vitales qu’exigeaient leurs travaux; roulant ainsi dans un cercle continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que pour vivre, comme si le pain de chaque jour était le seul but d’une vie accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaque jour.
Cela réveilla chez moi l’esprit dans lequel je vivais en mon royaume, mon île, où je n’avais point laissé croître de blé au delà de mon besoin, où je n’avais point nourri de chèvres au delà de mon usage, où mon argent était resté dans le coffre jusqu’au point de s’y moisir, et avait eu à peine la faveur d’un regard pendant vingt années.
Si de toutes ces choses j’eusse profité comme je l’eusse dû faire et comme la raison et la religion me l’avaient dicté, j’aurais appris à chercher au delà des jouissances humaines une félicité parfaite, j’aurais appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de la tombe.
Mais ma sage conseillère n’était plus là: j’étais comme un vaisseau sans pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées volaient de nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement tournée par une manie d’aventures lointaines; et tous les agréables et innocents amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail, et ma famille, qui auparavant me possédaient tout entier, n’étaient plus rien pour moi, n’avaient plus d’attraits, comme la musique pour un homme qui n’a point d’oreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le goût usé. En un mot, je résolus de me décharger du soin de ma métairie, de l’abandonner, de retourner à Londres: et je fis ainsi peu de mois après.
Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu’auparavant; la ville m’ennuyait; je n’y avais point d’emploi, rien à faire qu’à baguenauder, comme une personne oisive de laquelle on peut dire qu’elle est parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que pour le reste de l’humanité il n’importe pas plus qu’un farthing[26] qu’elle soit morte ou vive.—C’était aussi de toutes les situations celle que je détestais le plus, moi qui avais usé mes jours dans une vie active; et je me disais souvent à moi-même: L’état d’oisiveté est la lie de la vie.—Et en vérité je pensais que j’étais beaucoup plus convenablement occupé quand j’étais vingt-six jours à me faire une planche de sapin.
Nous entrions dans l’année 1693 quand mon neveu, dont j’avais fait, comme je l’ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire, revint d’un court voyage à Bilbao, le premier qu’il eût fait. M’étant venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient proposé d’entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes Orientales et en Chine.—«Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous voulez aller en mer avec moi, je m’engage à vous débarquer à votre ancienne habitation dans l’île, car nous devons toucher au Brésil.»
Rien ne saurait être une plus forte démonstration d’une vie future et de l’existence d’un monde invisible que la coïncidence des causes secondes et des idées que nous formons en notre esprit tout à fait intimement, et que nous ne communiquons à qui que ce soit.
Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde s’était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu’il avait l’intention de me dire quand le matin même, avant sa visite, dans une très grande confusion de pensées, repassant en mon esprit toutes les circonstances de ma position, j’en étais venu à prendre la détermination d’aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine; et, si c’était raisonnable et praticable, d’aller voir mon île et ce que mon peuple y était devenu. Je me complaisais dans la pensée de peupler ce lieu, d’y transporter des habitants, d’obtenir une patente de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je l’ai dit, avec son projet de me conduire à mon île chemin faisant aux Indes Orientales.
A cette proposition je me pris à réfléchir un instant, et le regardant fixement:—«Quel démon, lui dis-je, vous a chargé de ce sinistre message?»—Mon neveu tressaillit, comme s’il eût été effrayé d’abord; mais, s’apercevant que je n’étais pas très fâché de l’ouverture, il se remit.—«J’espère, sir, reprit-il, que ce n’est point une proposition funeste; j’ose même espérer que vous serez charmé de voir votre nouvelle colonie en ce lieu où vous régniez jadis avec plus de félicité que la plupart de vos frères les monarques de ce monde.»
Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur, c’est-à-dire à la préoccupation qui m’absorbait et dont j’ai tant déjà parlé, qu’en peu de mots je lui dis que je partirais avec lui s’il s’accordait avec les marchands, mais que je ne promettais pas d’aller au delà de mon île.—«Pourquoi, sir? dit-il; vous ne désirez pas être laissé là de nouveau, j’espère!»—«Quoi! répliquai-je, ne pouvez-vous pas me reprendre à votre retour?»—Il m’affirma qu’il n’était pas possible que les marchands lui permissent de revenir, par cette route, avec un navire chargé de si grandes valeurs, le détour étant d’un mois et pouvant l’être de trois ou quatre.—«D’ailleurs, sir, ajouta-t-il, s’il m’arrivait malheur, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors réduit à la condition où vous étiez jadis.»
C’était fort raisonnable; toutefois nous trouvâmes l’un et l’autre un remède à cela. Ce fut d’embarquer à bord du navire un _sloop_ tout façonné, mais démonté en pièces, lequel, à l’aide de quelques charpentiers que nous convînmes d’emmener avec nous, pouvait être remonté dans l’île et achevé et mis à flot en peu de jours.
Je ne fus pas long à me déterminer, car réellement les importunités de mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m’aurait arrêté. D’ailleurs, ma femme étant morte, je n’avais personne qui s’intéressât assez à moi pour me conseiller telle voie ou telle autre, exception faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui s’évertua pour me faire prendre en considération mon âge, mon aisance, l’inutile danger d’un long voyage, et, par-dessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine vaine: j’avais un désir irrésistible de voyager.—«J’ai la croyance, lui dis-je, qu’il y a quelque chose de si extraordinaire dans les impressions qui pèsent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte résister à la Providence si je tentais de demeurer à la maison.»—Après quoi elle mit fin à ses remontrances et se joignit à moi non seulement pour faire mes apprêts de voyage, mais encore pour régler mes affaires de famille en mon absence et pourvoir à l’éducation de mes enfants.
Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune que je laissais à mes enfants de telle manière, et je la plaçai en de telles mains, que j’étais parfaitement tranquille et assuré que justice leur serait faite, quoi qu’il pût m’advenir. Quant à leur éducation, je m’en remis entièrement à ma veuve, en la gratifiant pour ses soins d’une suffisante pension, qui fut richement méritée, car une mère n’aurait pas apporté plus de soins dans leur éducation ou ne l’eût pas mieux entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi-même je vécus assez pour lui témoigner ma gratitude.
Mon neveu fut prêt à mettre à la voile vers le commencement de janvier 1694-95, et avec mon serviteur Vendredi je m’embarquai aux Dunes le 8, ayant à bord, outre le _sloop_ dont j’ai fait mention ci-dessus, un chargement très considérable de toutes sortes de choses nécessaires pour ma colonie, que j’étais résolu de n’y laisser qu’autant que je la trouverais en bonne situation.
Premièrement j’emmenai avec moi quelques serviteurs que je me proposais d’installer comme habitants dans mon île, ou du moins de faire travailler pour mon compte pendant que j’y séjournerais, puis que j’y laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu’ils paraîtraient le désirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un autre garçon fort adroit et fort ingénieux, tonnelier de son état, mais artisan universel, car il était habile à faire des roues et des moulins à bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur et bon potier, et capable d’exécuter toute espèce d’ouvrages en terre ou en bois. Bref, nous l’appelions notre Jack-bon-à-tout.
Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s’était présenté pour passer aux Indes Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite à se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le plus adroit compagnon qu’on eût su désirer, même dans beaucoup de choses qui n’étaient pas de son métier; car, ainsi que je l’ai fait observer autrefois, la nécessité nous rend industrieux.