Aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Part 29
Quand nous arrivâmes, Vendredi avait déjà gagné l’extrémité d’une grosse branche, et l’ours avait fait la moitié du chemin pour l’atteindre. Aussitôt que l’animal parvint à l’endroit où la branche était plus faible:—«Ah! nous cria Vendredi, maintenant vous voir, moi apprendre l’ours à danser.»—Et il se mit à sauter et à secouer la branche. L’ours, commençant alors à chanceler, s’arrêta court et se prit à regarder derrière lui pour voir comment il s’en retournerait, ce qui effectivement nous fit rire de tout cœur. Mais il s’en fallait de beaucoup que Vendredi eût fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi, il l’appela de nouveau, comme s’il eut supposé que l’ours parlait anglais:—«Comment! toi pas venir plus loin? Moi prie toi venir plus loin.»—Il cessa donc de sauter et de remuer la branche; et l’ours, juste comme s’il comprenait ce qu’il disait, s’avança un peu. Alors Vendredi se reprit à sauter, et l’ours s’arrêta encore.
Nous pensâmes alors que c’était un bon moment pour le frapper à la tête, et je criai à Vendredi de rester tranquille, que nous voulions tirer sur l’ours; mais il répliqua vivement:—«O prie! O prie! pas tirer; moi tirer près et alors.»—Il voulait dire tout à l’heure. Cependant, pour abréger l’histoire, Vendredi dansait tellement et l’ours se posait d’une façon si grotesque, que vraiment nous pâmions de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D’abord, nous avions pensé qu’il comptait renverser l’ours; mais nous vîmes que la bête était trop rusée pour cela: elle ne voulait pas avancer, de peur d’être jetée à bas, et s’accrochait si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l’issue de ceci et où s’arrêterait la bouffonnerie.
Mais Vendredi nous tira bientôt d’incertitude. Voyant que l’ours se cramponnait à la branche et ne voulait point se laisser persuader d’approcher davantage;—«Bien, bien! dit-il, toi pas venir plus loin, moi aller, moi aller; toi pas venir avec moi, moi aller à toi.» Sur ce, il se retire jusqu’au bout de la branche, et, la faisant fléchir sous son poids, il s’y suspend et la courbe doucement jusqu’à ce qu’il soit assez près de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court à son fusil, le ramasse et se plante là.
—«Eh bien, lui dis-je, Vendredi, que voulez-vous faire maintenant? Pourquoi ne tirez-vous pas?»—«Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore; moi tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous encore un rire.»—Ce qu’il fit en effet, comme on le verra tout à l’heure.—Quand l’ours vit son ennemi délogé, il déserta de la branche où il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derrière lui à chaque pas et marchant à reculons, jusqu’à ce qu’il eût gagné le corps de l’arbre. Alors, toujours l’arrière-train en avant, il descendit, s’agrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant qu’une patte à la fois, très posément. Juste à l’instant où il allait appuyer sa patte de derrière sur le sol, Vendredi s’avança sur lui, et, lui appliquant le canon de son fusil dans l’oreille, il le fit tomber roide mort comme une pierre.
Alors le maraud se retourna pour voir si nous n’étions pas à rire; et quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il poussa lui-même un grand ricanement, et nous dit: «Ainsi nous tue ours dans ma contrée.»—«Vous les tuez ainsi? repris-je; comment! vous n’avez pas de fusils?»—«Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand beaucoup longues flèches.»
Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous; mais nous nous trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grièvement blessé, et nous savions à peine que faire. Les hurlements des loups retentissaient toujours dans ma tête; et dans le fait, excepté le bruit que j’avais jadis entendu sur le rivage d’Afrique, et dont j’ai dit quelque chose déjà, je n’ai jamais rien ouï qui m’ait rempli d’une si grande horreur.
Ces raisons, et l’approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir; autrement, comme l’eût souhaité Vendredi, nous aurions certainement dépouillé cette bête monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine d’être conservée; mais nous avions trois lieues à faire, et notre guide nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et poursuivîmes notre voyage.
La terre était toujours couverte de neige, bien que moins épaisse et moins dangereuse que sur les montagnes. Des bêtes dévorantes, comme nous l’apprîmes plus tard, étaient descendues dans la forêt et dans le pays plat, pressées par la faim, pour chercher leur pâture, et avaient fait de grands ravages dans les hameaux, où elles avaient surpris les habitants, tué un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et même quelques personnes.
Nous avions à passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide; s’il y avait encore des loups dans le pays, nous devions à coup sûr les rencontrer là. C’était une petite plaine, environnée de bois de tous côtés, et un long et étroit défilé où il fallait nous engager pour traverser le bois et gagner le village, notre gîte.
Une demi-heure avant le coucher du soleil, nous entrâmes dans le premier bois, et à soleil couché nous arrivâmes dans la plaine. Nous ne rencontrâmes rien dans ce premier bois, si ce n’est que dans une petite clairière, qui n’avait pas plus d’un quart de mille, nous vîmes cinq grands loups traverser la route en toute hâte, l’un après l’autre, comme s’ils étaient en chasse de quelque proie qu’ils avaient en vue. Ils ne firent pas attention à nous, et disparurent en peu d’instants.
Là-dessus, notre guide, qui, soit dit en passant, était un misérable poltron, nous recommanda de nous mettre en défense; il croyait que beaucoup d’autres allaient venir.
Nous tînmes nos armes prêtes et l’œil au guet; mais nous ne vîmes plus de loups jusqu’à ce que nous eûmes pénétré dans la plaine après avoir traversé ce bois, qui avait près d’une demi-lieue. Aussitôt que nous y fûmes arrivés, nous ne manquâmes pas de sujet de regarder autour de nous. Le premier objet qui nous frappa, ce fut un cheval mort, c’est-à-dire un pauvre cheval que les loups avaient tué. Au moins une douzaine d’entre eux étaient à la besogne, on ne peut pas dire en train de le manger, mais plutôt de ronger les os, car ils avaient dévoré toute la chair auparavant.
Nous ne jugeâmes point à propos de troubler leur festin, et ils ne prirent pas garde à nous. Vendredi aurait bien voulu tirer sur eux, mais je m’y opposai formellement, prévoyant que nous aurions sur les bras plus d’affaires semblables que nous ne nous y attendions.—Nous n’avions pas encore traversé la moitié de la plaine, quand, dans les bois, à notre gauche, nous commençâmes à entendre les loups hurler d’une manière effroyable, et aussitôt après nous en vîmes environ une centaine venir droit à nous, tous en corps, et la plupart d’entre eux en ligne, aussi régulièrement qu’une armée rangée par des officiers expérimentés. Je savais à peine que faire pour les recevoir. Il me sembla toutefois que le seul moyen était de nous serrer tous de front, ce que nous exécutâmes sur-le-champ. Mais, pour qu’entre les décharges nous n’eussions point trop d’intervalle, je résolus que seulement de deux hommes l’un ferait feu, et que les autres, qui n’auraient pas tiré, se tiendraient prêts à leur faire essuyer immédiatement une seconde fusillade s’ils continuaient d’avancer sur nous; puis que ceux qui auraient lâché leur coup d’abord ne s’amuseraient pas à recharger leur fusil, mais s’armeraient chacun d’un pistolet, car nous étions tous munis d’un fusil et d’une paire de pistolets. Ainsi nous pouvions par cette tactique faire six salves, la moitié de nous tirant à la fois. Néanmoins, pour le moment, il n’y eut pas nécessité: à la première décharge nos ennemis firent halte, épouvantés, stupéfiés du bruit autant que du feu. Quatre d’entre eux, frappés à la tête, tombèrent morts; plusieurs autres furent blessés et se retirèrent tout sanglants, comme nous pûmes le voir par la neige. Ils s’étaient arrêtés, mais ils ne battaient point en retraite. Me ressouvenant alors d’avoir entendu dire que les plus farouches animaux étaient jetés dans l’épouvante à la voix de l’homme, j’enjoignis à tous nos compagnons de crier aussi haut qu’ils le pourraient, et je vis que le dicton n’était pas absolument faux; car, à ce cri, les loups commencèrent à reculer et à faire volte-face. Sur le coup j’ordonnai de saluer leur arrière-garde d’une seconde décharge, qui leur fit prendre le galop, et ils s’enfuirent dans les bois.
Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas perdre de temps, nous le fîmes en marchant. Mais à peine eûmes-nous bourré nos fusils et repris la défensive, que nous entendîmes un bruit terrible dans le même bois, à notre gauche; seulement c’était plus loin, en avant, sur la route que nous devions suivre.
La nuit approchait et commençait à se faire noire, ce qui empirait notre situation; et, comme le bruit croissait, nous pouvions aisément reconnaître les cris et les hurlements de ces bêtes infernales. Soudain nous aperçûmes deux ou trois troupes de loups sur notre gauche, une derrière nous et une à notre front, de sorte que nous en semblions environnés. Néanmoins, comme elles ne nous assaillaient point, nous poussâmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos chevaux, ce qui, à cause de l’âpreté du chemin, n’était tout bonnement qu’un grand trot. De cette manière nous vînmes au delà de la plaine, en vue de l’entrée du bois à travers lequel nous devions passer; mais notre surprise fut grande quand, arrivés au défilé, nous aperçûmes, juste à l’entrée, un nombre énorme de loups à l’affût.
Tout à coup vers une autre percée du bois nous entendîmes la détonation d’un fusil; et comme nous regardions de ce côté, apparut un cheval, sellé et bridé, fuyant comme le vent, et ayant à ses trousses seize ou dix-sept loups haletants: en vérité, il les avait sur ses talons. Comme nous ne pouvions supposer qu’il tiendrait à cette vitesse, nous ne mîmes pas en doute qu’ils finiraient par le joindre; infailliblement il en a dû être ainsi.
Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards: ayant gagné la percée d’où le cheval était sorti, nous trouvâmes les cadavres d’un autre cheval et de deux hommes dévorés par ces bêtes cruelles. L’un de ces hommes était sans doute le même que nous avions entendu tirer une arme à feu, car il avait près de lui un fusil déchargé. Sa tête et la partie supérieure de son corps étaient rongées.
Cette vue nous remplit d’horreur, et nous ne savions où porter nos pas; mais ces animaux, alléchés par la proie, tranchèrent bientôt la question en se rassemblant autour de nous. Sur l’honneur, il y en avait bien trois cents!—Il se trouvait, fort heureusement pour nous, à l’entrée du bois, mais à une petite distance, quelques gros arbres propres à la charpente, abattus l’été d’auparavant, et qui, je le suppose, gisaient là en attendant qu’on les charriât. Je menai ma petite troupe au milieu de ces arbres, nous nous rangeâmes en ligne derrière le plus long, j’engageai tout le monde à mettre pied à terre, et, gardant ce tronc devant nous comme un parapet, à former un triangle ou trois fronts, renfermant nos chevaux dans le centre.
Nous fîmes ainsi et nous fîmes bien, car jamais il ne fut plus furieuse charge que celle qu’exécutèrent sur nous ces animaux quand nous fûmes en ce lieu: ils se précipitèrent en grondant, montèrent sur la pièce de bois qui nous servait de parapet, comme s’ils se jetaient sur leur proie. Cette fureur, à ce qu’il paraît, était surtout excitée par la vue des chevaux placés derrière nous: c’était là la curée qu’ils convoitaient. J’ordonnai à nos hommes de faire feu comme auparavant, de deux hommes l’un, et ils ajustèrent si bien qu’ils tuèrent plusieurs loups à la première décharge; mais il fut nécessaire de faire un feu roulant, car ils avançaient sur nous comme des diables, ceux de derrière poussant ceux de devant.
Après notre seconde fusillade, nous pensâmes qu’ils s’arrêteraient un peu, et j’espérais qu’ils allaient battre en retraite; mais ce ne fut qu’une lueur, car d’autres s’élancèrent de nouveau. Nous fîmes donc nos salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre décharges nous en tuâmes bien dix-sept ou dix-huit et que nous en estropiâmes le double. Néanmoins ils ne quittaient pas la place.
Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop à la hâte. J’appelai donc mon domestique, non pas mon serviteur Vendredi, il était mieux employé: durant l’engagement il avait, avec la plus grande dextérité imaginable, chargé mon fusil et le sien; mais, comme je disais, j’appelai mon autre serviteur, et, lui donnant une corne à poudre, je lui ordonnai de faire une grande traînée le long de la pièce de charpente. Il obéit et n’avait eu que le temps de s’en aller, quand les loups y revinrent, et quelques-uns étaient montés dessus, lorsque, lâchant près de la poudre le chien d’un pistolet déchargé, j’y mis le feu. Ceux qui se trouvaient sur la charpente furent grillés, et six ou sept d’entre eux tombèrent ou plutôt sautèrent parmi nous, soit par la force ou par la peur du feu. Nous les dépêchâmes en un clin d’œil; et les autres furent si effrayés de cette explosion, que la nuit fort près alors d’être close rendit encore plus terrible, qu’ils se reculèrent un peu.
Là-dessus je commandai de faire une décharge générale de nos derniers pistolets; après quoi nous jetâmes un cri. Les loups alors nous montrèrent les talons, et aussitôt nous fîmes une sortie sur une vingtaine d’estropiés que nous trouvâmes se débattant par terre, et que nous achevâmes à coups de sabre, ce qui répondit à notre attente; car les cris et les hurlements qu’ils poussèrent furent entendus par leurs camarades, si bien qu’ils prirent congé de nous et s’enfuirent.
Nous en avions en tout expédié une soixantaine, et si c’eût été en plein jour nous en aurions tué bien davantage. Le champ de bataille étant ainsi déblayé, nous nous remîmes en route, car nous avions encore près d’une lieue à faire. Plusieurs fois chemin faisant nous entendîmes ces bêtes dévorantes hurler et crier dans les bois, et plusieurs fois nous nous imaginâmes en voir quelques-unes; mais, nos yeux étant éblouis par la neige, nous n’en étions pas certains. Une heure après nous arrivâmes à l’endroit où nous devions loger. Nous y trouvâmes la population glacée d’effroi et sous les armes, car la nuit d’auparavant les loups et quelques ours s’étaient jetés dans le village et y avaient porté l’épouvante. Les habitants étaient forcés de faire le guet nuit et jour, mais surtout la nuit, pour défendre leur bétail et se défendre eux-mêmes.
Le lendemain notre guide était si mal et ses membres si enflés par l’apostème de ses deux blessures, qu’il ne put aller plus loin. Là nous fûmes donc obligés d’en prendre un nouveau pour nous conduire à Toulouse, où nous ne trouvâmes ni neige, ni loups, ni rien de semblable, mais un climat chaud et un pays agréable et fertile. Lorsque nous racontâmes notre aventure à Toulouse, on nous dit que rien n’était plus ordinaire dans ces grandes forêts au pied des montagnes, surtout quand la terre était couverte de neige. On nous demanda beaucoup quelle espèce de guide nous avions trouvé pour oser nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse, et on nous dit qu’il était fort heureux que nous n’eussions pas été tous dévorés. Au récit que nous fîmes de la manière dont nous nous étions placés avec les chevaux au milieu de nous, on nous blâma excessivement, et on nous affirma qu’il y aurait eu cinquante à gager contre un que nous eussions dû périr; car c’était la vue des chevaux qui avait rendu les loups si furieux: ils les considéraient comme leur proie; qu’en toute autre occasion ils auraient été assurément effrayés de nos fusils; mais, qu’enrageant de faim, leur violente envie d’arriver jusqu’aux chevaux les avait rendus insensibles au danger, et si, par un feu roulant et à la fin par le stratagème de la traînée de poudre, nous n’en étions venus à bout, qu’il y avait gros à parier que nous aurions été mis en pièces; tandis que, si nous fussions demeurés tranquillement à cheval et eussions fait feu comme des cavaliers, ils n’auraient pas autant regardé les chevaux comme leur proie, voyant des hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous avions mis pied à terre et avions abandonné nos chevaux, ils se seraient jetés dessus avec tant d’acharnement que nous aurions pu nous éloigner sains et saufs, surtout ayant en main des armes à feu et nous trouvant en si grand nombre.
Pour ma part, je n’eus jamais de ma vie un sentiment plus profond du danger; car, lorsque je vis plus de trois cents de ces bêtes infernales, poussant des rugissements et la gueule béante, s’avancer pour nous dévorer, sans que nous eussions rien pour nous réfugier ou nous donner retraite, j’avais cru que c’en était fait de moi. N’importe! je ne pense pas que je me soucie jamais de traverser les montagnes; j’aimerais mieux faire mille lieues en mer, fussé-je sûr d’essuyer une tempête par semaine.
Rien qui mérite mention ne signala mon passage à travers la France, rien du moins dont d’autres voyageurs n’aient donné le récit infiniment mieux que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse à Paris; puis, sans faire nulle part un long séjour, je gagnai Calais, et débarquai en bonne santé à Douvres, le 14 janvier, après avoir eu une âpre et froide saison pour voyager.
J’étais parvenu alors au terme de mon voyage, et en peu de temps j’eus autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvrées, les lettres de change dont j’étais porteur ayant été payées couramment.
Mon principal guide et conseiller privé ce fut ma bonne vieille veuve, qui, en reconnaissance de l’argent que je lui avais envoyé, ne trouvait ni peines trop grandes ni soins trop onéreux quand il s’agissait de moi. Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si complètement, que je fus parfaitement tranquille quant à la sûreté de mon avoir; et, par le fait, depuis le commencement jusqu’à la fin, je n’eus qu’à me féliciter de l’inviolable intégrité de cette bonne gentlewoman.
J’eus alors la pensée de laisser mon avoir à cette femme, et de passer à Lisbonne, puis de là au Brésil; mais de nouveaux scrupules religieux vinrent m’en détourner.—Je pris donc le parti de demeurer dans ma patrie, et, si j’en pouvais trouver le moyen, de me défaire de ma plantation[19].
Dans ce dessein j’écrivis à mon vieil ami de Lisbonne. Il me répondit qu’il trouverait aisément à vendre ma plantation dans le pays; mais que, si je consentais à ce qu’au Brésil il l’offrît en mon nom aux deux marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais fort riches, et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la valeur, il était sûr qu’ils seraient enchantés d’en faire l’acquisition, et ne mettait pas en doute que je ne pusse en tirer au moins 4 ou 5,000 pièces de huit.
J’y consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions, qu’il suivit. Au bout de huit mois, le bâtiment étant de retour, il me fit savoir que la proposition avait été acceptée, et qu’ils avaient adressé 33,000 pièces de huit à l’un de leurs correspondants à Lisbonne pour effectuer le paiement.
De mon côté, je signai l’acte de vente en forme qu’on m’avait expédié de Lisbonne, et je le fis passer à mon vieil ami, qui m’envoya des lettres de change pour 32,800 pièces de huit[20], prix de ma propriété, se réservant le paiement annuel de 100 moidores pour lui, et plus tard pour son fils celui viager de 50 moidores[21], que je leur avais promis et dont la plantation répondait comme d’une rente inféodée.—Voici que j’ai donné la première partie de ma vie de fortune et d’aventures, vie qu’on pourrait appeler une marqueterie de la Providence, vie d’une bigarrure telle que le monde en pourra rarement offrir de semblable. Elle commença follement, mais elle finit plus heureusement qu’aucune de ses circonstances ne m’avait donné lieu de l’espérer.
On pensera que, dans cet état complet de bonheur, je renonçai à courir de nouveaux hasards, et il en eût été ainsi par le fait si mes alentours m’y eussent aidé; mais j’étais accoutumé à une vie vagabonde: je n’avais point de famille, point de parents; et, quoique je fusse riche, je n’avais pas beaucoup de connaissances.—Je m’étais défait de ma plantation au Brésil: cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tête, et j’avais une grande envie de reprendre ma volée; je ne pouvais surtout résister au violent désir que j’avais de revoir mon île, de savoir si les pauvres Espagnols l’habitaient, et comment les scélérats que j’y avais laissés en avaient usé avec eux[22]!
Ma fidèle amie la veuve me déconseilla de cela, et m’influença si bien que pendant environ sept ans elle prévint mes courses lointaines. Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d’un de mes frères. L’aîné ayant quelque bien, je l’élevai comme un gentleman, et pour ajouter à son aisance je lui constituai un legs après ma mort. Le cadet, je le confiai à un capitaine de navire, et au bout de cinq ans, trouvant en lui un garçon judicieux, brave et entreprenant, je lui confiai un bon vaisseau et je l’envoyai en mer. Ce jeune homme m’entraîna moi-même plus tard, tout vieux que j’étais, dans de nouvelles aventures.
Cependant je m’établis ici en partie, car premièrement je me mariai, et cela non à mon désavantage ou à mon déplaisir. J’eus trois enfants, deux fils et une fille; mais ma femme étant morte et mon neveu revenant à la maison après un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations à courir le monde et ses importunités prévalurent, et m’engagèrent à m’embarquer dans son navire comme simple négociant pour les Indes Orientales. Ce fut en l’année 1694.
Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l’île, je vis mes successeurs les Espagnols, j’appris toute l’histoire de leur vie et celle des vauriens que j’y avais laissés: comment d’abord ils insultèrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils s’accordèrent, se brouillèrent, s’unirent et se séparèrent, et comment à la fin les Espagnols furent obligés d’user de violence; comment ils furent soumis par les Espagnols, combien les Espagnols en usèrent honnêtement avec eux. C’est une histoire, si elle était écrite, aussi pleine de variété et d’événements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant à leurs batailles avec les Caribes qui débarquèrent dans l’île, et quant aux améliorations qu’ils apportèrent à l’île elle-même. Enfin, j’appris encore comment trois d’entre eux firent une tentative sur la terre ferme et ramenèrent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu’à mon arrivée je trouvai une vingtaine d’enfants dans l’île.
J’y séjournai vingt jours environ et j’y laissai de bonnes provisions de toutes choses nécessaires, principalement des armes, de la poudre, des balles, des vêtements, des outils et deux artisans que j’avais amenés d’Angleterre avec moi, nommément un charpentier et un forgeron.
En outre, je leur partageai le territoire: je me réservai la propriété de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur convenaient. Ayant arrêté toutes ces choses avec eux et les ayant engagés à ne pas quitter l’île, je les y laissai.