Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Part 27

Chapter 273,902 wordsPublic domain

Il m’apporta aussi une caisse de sucre, une caisse de fleur de farine, un sac plein de citrons, deux bouteilles de jus de limon et une foule d’autres choses. Outre cela, et ce qui m’était mille fois plus utile, il ajouta six chemises toutes neuves, six cravates fort bonnes, deux paires de gants, une paire de souliers, un chapeau, une paire de bas, un très bon habillement complet qu’il n’avait que très peu porté. En un mot, il m’équipa des pieds à la tête.

Comme on l’imagine, c’était un bien doux et bien agréable présent pour un homme dans ma situation. Mais jamais costume au monde ne fut aussi déplaisant, aussi étrange, aussi incommode que le furent pour moi ces habits les premières fois que je m’en affublai.

Après ces cérémonies, et quand toutes ces bonnes choses furent transportées dans mon petit logement, nous commençâmes à nous consulter sur ce que nous avions à faire de nos prisonniers; car il était important de considérer si nous pouvions ou non risquer de les prendre avec nous, surtout les deux d’entre eux que nous savions être incorrigibles et intraitables au dernier degré. Le capitaine me dit qu’il les connaissait pour des vauriens tels qu’il n’y avait pas à les dompter, et que, s’il les emmenait, ce ne pourrait être que dans les fers, comme des malfaiteurs, afin de les livrer aux mains de la justice à la première colonie anglaise qu’il atteindrait. Je m’aperçus que le capitaine lui-même en était fort chagrin. Aussi lui dis-je que, s’il le souhaitait, j’entreprendrais d’amener les deux hommes en question à demander eux-mêmes d’être laissés dans l’île.—«J’en serais aise, répondit-il, de tout mon cœur.»

—«Bien, je vais les envoyer chercher et leur parler de votre part.»—Je commandai donc à Vendredi et aux deux otages, qui pour lors étaient libérés, leurs camarades ayant accompli leur promesse, je leur ordonnai donc, dis-je, d’aller à la caverne, d’emmener les cinq prisonniers, garrottés comme ils étaient, à ma tonnelle, et de les y garder jusqu’à ce que je vinsse.

Quelque temps après je m’y rendis vêtu de mon nouveau costume, et je fus alors derechef appelé gouverneur. Tous étant réunis, et le capitaine m’’accompagnant, je fis amener les prisonniers devant moi, et je leur dis que j’étais parfaitement instruit de leur infâme conduite envers le capitaine, et de leur projet de faire la course avec le navire et d’exercer le brigandage; mais que la Providence les avait enlacés dans leurs propres pièges, et qu’ils étaient tombés dans la fosse qu’ils avaient creusée pour d’autres.

Je leur annonçai que, par mes instructions, le navire avait été recouvré, qu’il était pour lors dans la rade, et que tout à l’heure ils s’assureraient que leur nouveau capitaine avait reçu le prix de sa trahison, car ils le verraient pendu au bout d’une vergue.

Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu’ils avaient à alléguer pour que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, ainsi qu’ils ne pouvaient douter que ma commission m’y autorisât.

Un d’eux me répondit au nom de tous qu’ils n’avaient rien à dire, sinon que lorsqu’ils s’étaient rendus le capitaine leur avait promis la vie, et qu’ils imploraient humblement ma miséricorde.—«Je ne sais quelle grâce vous faire, leur repartis-je: moi, j’ai résolu de quitter l’île avec mes hommes, je m’embarque avec le capitaine pour retourner en Angleterre; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui, vous ne l’ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je n’entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n’ayez envie d’achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m’est loisible de le quitter, je ne m’y oppose pas; je me sens même quelque penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder de cette île.»—Ils parurent très reconnaissants, et me déclarèrent qu’ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que d’être transférés en Angleterre pour être pendus: je tins cela pour dit.

Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s’il redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui, et je lui dis qu’ils étaient mes prisonniers et non les siens; que, puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi bon que je m’y étais engagé; que s’il ne jugeait point à propos d’y consentir, je les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés; permis à lui de les reprendre, s’il pouvait le faire.

Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, conséquemment, je les fis mettre en liberté; puis je leur dis de se retirer dans les bois, au lieu même d’où ils venaient, et que je leur laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions nécessaires pour qu’ils vécussent très bien si bon leur semblait.

Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, et que je désirais qu’il retournât cependant à son bord pour y maintenir le bon ordre, et qu’il m’envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d’une vergue le nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le voir.

Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et j’entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis que, selon moi, ils avaient fait un bon choix; que si le capitaine les emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine à eux flottant au bout d’une vergue, et je leur déclarai qu’ils n’auraient rien moins que cela à attendre.

Quand ils eurent tous manifesté leur bonne disposition à rester, je leur dis que je voulais les initier à l’histoire de mon existence en cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. Conséquemment je leur fis tout l’historique du lieu et de ma venue en ce lieu. Je leur montrai mes fortifications; je leur indiquai la manière dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins; en un mot, je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. Je leur contai l’histoire des seize Espagnols qu’ils avaient à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis promettre de fraterniser avec eux[18].

Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que j’avais de reste; car après la première et la deuxième année j’en usais peu et n’en gaspillais point.

Je leur donnai une description de la manière de gouverner mes chèvres, et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du beurre et du fromage.

En un mot, je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et leur donnai l’assurance que j’obtiendrais du capitaine qu’il leur laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux d’avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine m’avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les semer, qu’immanquablement ils multiplieraient.

Ceci fait, je pris congé d’eux le jour suivant, et m’en allai à bord du navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais nous n’appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très bonne heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se plaignant très lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus sur-le-champ.

A cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi; mais après quelques difficultés, et seulement après leur solennelle promesse d’amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent fouettés et châtiés d’importance; dès lors ils se montrèrent de fort tranquilles et de fort honnêtes compagnons.

Ensuite, à marée haute, j’allai au rivage avec la chaloupe chargée des choses promises aux exilés, et auxquelles, sur mon intercession, le capitaine avait donné l’ordre qu’on ajoutât leurs coffres et leurs vêtements, qu’ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les encourager, je leur dis que s’il ne m’était point impossible de leur envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.

Quand je pris congé de l’île, j’emportai à bord, comme reliques, le grand bonnet de peau de chèvre que je m’étais fabriqué, mon parasol et un de mes perroquets. Je n’oubliai pas de prendre l’argent dont autrefois je fis mention, lequel était resté si longtemps inutile qu’il s’était terni et noirci; à peine aurait-il pu passer pour de l’argent avant d’avoir été quelque peu frotté et manié. Je n’oubliai pas non plus celui que j’avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.

C’est ainsi que j’abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité je fus délivré le même jour du mois que je m’étais enfui jadis dans le Barco-Longo, de chez les Maures de Sallé.

Sur ce navire, au bout d’un long voyage, j’arrivai en Angleterre le 11 juin de l’an 1687, après une absence de trente-cinq années.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le vieux capitaine portugais.—Préparatifs de départ.—Attaqués par des loups.—Vendredi dompteur d’ours.—Combat avec les loups.—Les deux neveux.—Recherche de nouvelles aventures.—Préparatifs de départ.—Le vaisseau incendié.—Gratitude du sauveteur.—Requête des incendiés.—L’équipage affamé.—Retour dans l’île.

Quand j’arrivai en Angleterre, j’étais parfaitement étranger à tout le monde, comme si je n’y eusse jamais été connu. Ma bienfaitrice, ma fidèle intendante à qui j’avais laissé en dépôt mon argent, vivait encore, mais elle avait essuyé de grandes infortunes dans le monde; et, devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chétivement. Je la mis à l’aise quant à ce qu’elle me devait, en lui donnant l’assurance que je ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance de ses premiers soins et de sa fidélité envers moi, je l’assistai autant que le comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai, ne me permit pas de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que je garderais toujours souvenance de son ancienne amitié pour moi. Et vraiment je ne l’oubliai pas lorsque je fus en position de la secourir, comme on pourra le voir en son lieu.

Je m’en allai ensuite dans le Yorkshire. Mon père et ma mère étaient morts et toute ma famille éteinte, hormis deux sœurs et deux enfants de l’un de mes frères. Comme depuis longtemps je passais pour mort, on ne m’avait rien réservé dans le partage. Bref, je ne trouvai ni appui ni secours, et le petit capital que j’avais n’était pas suffisant pour fonder mon établissement dans le monde.

A la vérité, je reçus une marque de gratitude à laquelle je ne m’attendais pas: le capitaine que j’avais si heureusement délivré avec son navire et sa cargaison, ayant fait à ses armateurs un beau récit de la manière dont j’avais sauvé le bâtiment et l’équipage, ils m’invitèrent avec quelques autres marchands intéressés à les venir voir, et tous ensemble ils m’honorèrent d’un fort gracieux compliment à ce sujet et d’un présent d’environ deux cents livres sterling.

Après beaucoup de réflexions sur ma position, et sur le peu de moyens que j’avais de m’établir dans le monde, je résolus de m’en aller à Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques informations sur l’état de ma plantation au Brésil, et sur ce qu’était devenu mon partner, qui, j’avais tout lieu de le supposer, avait dû depuis bien des années me mettre au rang des morts.

Dans cette vue, je m’embarquai pour Lisbonne, où j’arrivai au mois d’avril suivant. Mon serviteur Vendredi m’accompagna avec beaucoup de dévouement dans toutes ces courses, et se montra le garçon le plus fidèle en toute occasion.

Quand j’eus mis pied à terre à Lisbonne, je trouvai après quelques recherches, et à ma toute particulière satisfaction, mon ancien ami le capitaine qui jadis m’avait accueilli en mer à la côte d’Afrique. Vieux alors, il avait abandonné la mer, après avoir laissé son navire à son fils, qui n’était plus un jeune homme, et qui continuait de commercer avec le Brésil. Le vieillard ne me reconnut pas, et de fait je le reconnaissais à peine; mais je me rétablis dans son souvenir aussitôt que je lui eus dit qui j’étais.

Après avoir échangé quelques expressions affectueuses de notre ancienne connaissance, je m’informai, comme on peut le croire, de ma plantation et de mon partner. Le vieillard me dit:—«Je ne suis pas allé au Brésil depuis environ neuf ans; je puis néanmoins vous assurer que, lors de mon dernier voyage, votre partner vivait encore, mais les curateurs que vous lui aviez adjoints pour avoir l’œil sur votre portion étaient morts tous les deux.

—Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte très exact du rapport de votre plantation; parce que, sur la croyance générale qu’ayant fait naufrage vous aviez été noyé, vos curateurs ont versé le produit de votre part de la plantation dans les mains du procureur fiscal, qui en a assigné,—en cas que vous ne revinssiez jamais le réclamer,—un tiers au roi et deux tiers au monastère de Saint-Augustin, pour être employés au soulagement des pauvres, et à la conversion des Indiens à la foi catholique.—Nonobstant, si vous vous présentiez, ou quelqu’un fondé de vos pouvoirs, pour réclamer cet héritage, il vous serait restitué, excepté le revenu ou produit annuel, qui, ayant été affecté à des œuvres charitables, ne peut être remboursé. Je vous assure que l’intendant du roi et le proveedor, ou majordome du monastère, ont toujours eu grand soin que le bénéficiaire, c’est-à-dire votre partner, leur rendît chaque année un compte fidèle du revenu total, dont ils ont dûment perçu votre moitié.»

Je lui demandai s’il savait quel accroissement avait pris ma plantation; s’il pensait qu’elle valût la peine de s’en occuper, ou si, allant sur les lieux, je ne rencontrerais pas d’obstacle pour rentrer dans mes droits à la moitié.

Il me répondit:—«Je ne puis vous dire exactement à quel point votre plantation s’est améliorée, mais je sais que votre partner est devenu excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont j’ai meilleure souvenance, c’est d’avoir ouï dire que le tiers de votre portion, dévolu au roi, et qui, ce me semble, a été octroyé à quelque monastère ou maison religieuse, montait à plus de 200 moidores par an. Quant à être rétabli en paisible possession de votre bien, cela ne fait pas de doute, votre partner vivant encore pour témoigner de vos droits, et votre nom étant enregistré sur le cadastre du pays.»—Il me dit aussi:—«Les survivants de vos deux curateurs sont de très probes et de très honnêtes gens, fort riches, et je pense que non seulement vous aurez leur assistance pour rentrer en possession, mais que vous trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme très considérable. C’est le produit de la plantation pendant que leurs pères en avaient la curatelle, et avant qu’ils s’en fussent dessaisis, comme je vous le disais tout à l’heure, ce qui eut lieu, autant que je me le rappelle, il y a environ douze ans.»

A ce récit je montrai un peu de tristesse et d’inquiétude, et je demandai au vieux capitaine comment il était advenu que mes curateurs eussent ainsi disposé de mes biens, quand il n’ignorait pas que j’avais fait mon testament, et que je l’avais institué, lui, le capitaine portugais, mon légataire universel.

—«Cela est vrai, me répondit-il; mais, comme il n’y avait point de preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme exécuteur testamentaire jusqu’à ce que j’en eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me sentais pas porté à m’entremettre dans une affaire si lointaine. Toutefois j’ai fait enregistrer votre testament, et je l’ai revendiqué; et, si j’eusse pu constater que vous étiez mort ou vivant, j’aurais agi par procuration, et pris possession de l’_engenho_,—c’est ainsi que les Portugais nomment une sucrerie,—et j’aurais donné ordre de le faire à mon fils, qui était alors au Brésil.

—«Mais, poursuivit le vieillard, j’ai une autre nouvelle à vous donner, qui peut-être ne vous sera pas si agréable que les autres: c’est que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi, votre partner et vos curateurs m’ont offert de s’accommoder avec moi, en votre nom, pour le revenu des six ou huit premières années, lequel j’ai reçu. Cependant de grandes dépenses ayant été faites alors pour augmenter la plantation, pour bâtir un _engenho_ et acheter des esclaves, ce produit ne s’est pas élevé à beaucoup près aussi haut que par la suite. Néanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que j’ai reçu et de la manière dont j’en ai disposé.»

Après quelques jours de nouvelles conférences avec ce vieil ami, il me remit un compte du revenu des six premières années de ma plantation, signé par mon partner et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours été livré en marchandises telles que du tabac en rouleau, et du sucre en caisse, sans parler du _rum_, de la mélasphærule, produit obligé d’une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s’accroissait considérablement chaque année: mais, comme il a été dit précédemment, les dépenses ayant été grandes, le boni fut petit d’abord. Cependant, le vieillard me fit voir qu’il était mon débiteur pour 470 moidores; outre, 60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui s’étaient perdus dans son navire, ayant fait naufrage en revenant à Lisbonne, environ onze ans après mon départ du Brésil.

Cet homme de bien se prit alors à se plaindre de ses malheurs, qui l’avaient contraint à faire usage de mon argent pour recouvrer ses pertes et acheter une part dans un autre navire.—«Quoi qu’il en soit, mon vieil ami, ajouta-t-il, vous ne manquerez pas de secours dans votre nécessité, et aussitôt que mon fils sera de retour, vous serez pleinement satisfait.»

Là-dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 moidores portugais en or. Ensuite, me présentant les titres de ses droits sur le bâtiment avec lequel son fils était allé au Brésil, et dans lequel il était intéressé pour un quart et son fils pour un autre, il me les remit tous entre les mains en nantissement du reste.

J’étais beaucoup trop touché de la probité et de la candeur de ce pauvre homme pour accepter cela; et, me remémorant tout ce qu’il avait fait pour moi, comment il m’avait accueilli en mer, combien il en avait usé généreusement à mon égard en toute occasion, et combien surtout il se montrait en ce moment ami sincère, je fus sur le point de pleurer quand il m’adressait ces paroles. Aussi lui demandai-je d’abord si sa situation lui permettait de se dépouiller de tant d’argent à la fois, et si cela ne le gênerait point. Il me répondit qu’à la vérité cela pourrait le gêner un peu, mais que ce n’en était pas moins mon argent, et que j’en avais peut-être plus besoin que lui.

Tout ce que me disait ce galant homme était si affectueux que je pouvais à peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de moidores, et lui demandai une plume et de l’encre pour lui en faire un reçu; puis je lui rendis le reste, et lui dis:—«Si jamais je rentre en possession de ma plantation, je vous remettrai toute la somme,—comme effectivement je fis plus tard;—quant au titre de propriété de votre part sur le navire de votre fils, je ne veux en aucune façon l’accepter; si je venais à avoir besoin d’argent, je vous tiens assez honnête pour me payer; si au contraire je viens à rentrer dans celui que vous me faites espérer, je ne recevrai plus jamais un penny de vous.»

Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s’il ne pourrait pas me servir en quelque chose dans la réclamation de ma plantation. Je lui dis que je pensais aller moi-même sur les lieux.—«Vous pouvez faire ainsi, reprit-il, si cela vous plaît; mais, dans le cas contraire, il y a bien des moyens d’assurer vos droits et de recouvrer immédiatement la jouissance de vos revenus.»—Et, comme il se trouvait dans la rivière de Lisbonne des vaisseaux prêts à partir pour le Brésil, il me fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part, affirmant, sous serment, que j’étais en vie, et que j’étais bien la même personne qui avait entrepris autrefois le défrichement et la culture de ladite plantation.

A cette déposition régulièrement légalisée par un notaire, il me conseilla d’annexer une procuration, et de l’envoyer avec une lettre de sa main à un marchand de sa connaissance qui était sur les lieux. Puis il me proposa de demeurer avec lui jusqu’à ce que j’eusse obtenu une réponse.

Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procédés dont ma procuration fut suivie: car en moins de sept mois il m’arriva de la part des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte desquels je m’étais embarqué, un gros paquet contenant les lettres et papiers suivants:

1^o Il y avait un compte courant du produit de ma ferme ou plantation durant dix années, depuis que leurs pères avaient réglé avec mon vieux capitaine de Portugal; la balance semblait être en ma faveur de 1.174 moidores.

2^o Il y avait un compte de quatre années en sus, où les immeubles étaient restés entre leurs mains avant que le gouvernement en eût réclamé l’administration comme étant les biens d’une personne ne se retrouvant point, ce qui constitue mort civile. La balance de celui-ci, vu l’accroissement de la plantation, montait en cruzades à la valeur de 3.241 moidores.

3^o Il y avait le compte du prieur des Augustins, qui, ayant perçu mes revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me rembourser ce dont il avait disposé en faveur de l’hôpital, déclarait très honnêtement qu’il avait encore entre les mains 872 moidores et reconnaissait me les devoir.—Quant à la part du roi, je n’en tirai rien.

Il y avait aussi une lettre de mon partner me félicitant très affectueusement de ce que j’étais encore de ce monde, et me donnant des détails sur l’amélioration de ma plantation, sur ce qu’elle produisait par an, sur la quantité d’acres qu’elle contenait, sur sa culture et sur le nombre d’esclaves qui l’exploitaient. Puis, faisant vingt-deux croix en signe de bénédiction, il m’assurait qu’il avait dit autant d’_Ave Maria_ pour remercier la très sainte Vierge de ce que je jouissais encore de la vie, et m’engageait fortement à venir moi-même prendre possession de ma propriété, ou à lui faire savoir en quelles mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas moi-même. Il finissait par de tendres et cordiales protestations de son amitié et de celle de sa famille, et m’adressait en présent sept belles peaux de léopards, qu’il avait sans doute reçues d’Afrique par quelque autre navire qu’il y avait envoyé, et qui apparemment avaient fait un plus heureux voyage que moi. Il m’adressait aussi cinq caisses d’excellentes confitures, et une centaine de pièces d’or non monnayées, pas tout à fait si grandes que des moidores.

Par la même flotte mes curateurs m’expédièrent 1.200 caisses de sucre, 800 rouleaux de tabac, et le solde de leur compte en or.