Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Part 1

Chapter 13,703 wordsPublic domain

Produced by Claudine Corbasson, Christian Boissonnas and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Au lecteur.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées. Cependant quelques erreurs typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

Les mots en italiques sont _soulignés_. Le symbole ^ est suivi par un caractère en exposant.

AVENTURES SURPRENANTES

DE

ROBINSON CRUSOÉ

AVENTURES SURPRENANTES

DE

ROBINSON CRUSOÉ

PAR

DANIEL DEFOË

TRADUCTION COMPLÈTE

ILLUSTRÉE DE 120 GRAVURES D’APRÈS PAGET

PARIS LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

AU LECTEUR

A notre époque, en France, le lecteur veut absolument, et il a bien raison, juger par lui-même, avec sa propre intelligence, et pièces complètes sous les yeux, de la valeur des Livres célèbres des autres nations.

Il n’admet plus, sous aucun prétexte, qu’un traducteur, s’érigeant en Mentor, en guide infaillible du goût public, ampute et souvent décapite, à sa fantaisie, selon des idées personnelles, les chefs-d’œuvre des littératures étrangères, comme on le faisait aux siècles passés.

Il les exige fidèlement traduits, en bonne langue claire et nette, mais littéralement, d’un bout à l’autre, et proteste avec énergie contre toute espèce «d’arrangement» prétendu élégant, contre toute tentative «d’embellissement» et surtout contre toute mutilation du texte original.

Il veut enfin l’œuvre entière avec tout ce que Voltaire, par exemple, quelque grand qu’il fût, avait le tort d’appeler «la barbarie d’un sauvage ivre», et de supprimer dans Shakspeare,—dont il s’inspirait, du reste.

Le lecteur moderne ne veut pas une _version_ habile, il veut une simple et droite traduction, et voilà tout. Il se charge, après lecture, du verdict définitif, et ne veut pas qu’on le lui dicte.

C’est pour répondre à ce légitime désir du lecteur français contemporain, qu’a lieu la publication, _in extenso_, de la _loyale_ et _complète_ traduction de _Robinson Crusoé_ due à Pétrus Borel, traduction, unique en France, de cet ouvrage admirable, excellent et profitable à lire à tout âge, mais dont on est arrivé à faire, d’arrangement en arrangement, de mutilations en mutilations, sans prendre l’avis de personne, un ouvrage destiné uniquement aux tout petits enfants.

Or, tels n’étaient pas la pensée et le but de son auteur Daniel de Foë, en écrivant, voilà près de deux cents ans, celui de ses ouvrages qui a rendu son nom immortel.

Telle n’a jamais été non plus, en Angleterre, l’opinion des maîtres écrivains sur la haute portée morale du _Robinson_, ce livre magique avec lequel, quand on le lit petit, on rêve d’être brave, grand et seul, et avec lequel aussi, quand on le relit grand, on rêve avec délices qu’on est encore petit et entouré de la chère famille dispersée, disparue...

Pour la foule, jusqu’à présent, qui n’a lu que les traductions de jadis, audacieusement tronquées, réduites à une série d’épisodes, Robinson, ce n’est guère qu’un homme à bonnet de poil de chèvre, avec un parasol et un perroquet, qui vit dans une île, longtemps seul, et acquiert enfin la société d’un ami véritable, Vendredi le nègre.

Mais, comme le disait et l’écrivait l’un des génies littéraires de l’Angleterre, un génie des plus écoutés, même chez, nous, Walter Scott: Robinson «est le type du véritable et digne citoyen du peuple avec sa ténacité, avec son gros bon sens, ses préjugés, et sa résolution de ne pas se laisser abattre par des maux qu’on peut surmonter á force de travail».

«Le monde, dit-il encore, est à jamais redevable à la mémoire de de Foë d’un ouvrage dans lequel les voies de la Providence sont démontrées d’une façon si simple et si agréable et qui donne tant de leçons morales, sous le voile d’une fiction des plus intéressantes.»

Robinson, c’est aussi le fortifiant exemple de l’homme en proie aux désespoirs d’un complet isolement, aux prises avec les dangers et les âpretés de la nature, et qui puise dans sa force d’âme, dans son intelligence, dans son courage, les moyens de vaincre les défaillances inspirées par les angoisses de la plus lamentable existence, de dompter les difficultés sans nombre de sa condition affreuse, de se procurer enfin, par le travail acharné, des aliments et un pauvre bien-être que le prix dont il les paye, en sueurs et en efforts incessants, lui fait trouver savoureux et parfaits.

Et tel il se montre dans son île, tel de Foë a cru bon de le montrer dans ses autres voyages si curieux, et bien à tort abrégés et modifiés par des traducteurs infidèles.

Pétrus Borel, l’auteur de la présente traduction, _loyale_ et _complète_, nous le répétons, appartenait à cette école de 1830, qui avait pour les textes originaux un respect sans bornes et se complaisait à les restituer tels qu’ils furent primitivement publiés, et l’applaudissement général de notre époque, où cette honnête et excellente méthode est maintenant suivie, aurait dû être, de leur temps, leur récompense.

Mais, alors, les critiques ne leur furent pas épargnées. On préférait encore les versions écourtées, sans couleur et sans originalité, où le traducteur se substituait hardiment à l’auteur, sans penser qu’il pouvait le compromettre peut-être pour jamais.

La belle et bonne traduction de _Robinson_, par Pétrus Borel, exception rare, eut cependant, même à l’époque où elle parut, un succès très vif, et vif à ce point qu’elle est devenue introuvable.

La nouvelle édition, publiée avec de saisissantes gravures, et tout le luxe moderne, donnera pleine satisfaction au public, qui veut enfin le _vrai Robinson_, la traduction, _in extenso_, de ce récit fameux resté _inimitable_, bien qu’il ait été incroyablement imité depuis 1719, année de sa mise au jour.

CHAPITRE PREMIER

Origine de Robinson.—Tempête dans la rade de Yarmouth.—Voyage en Guinée.—Captivité.—Évasion.—Trafic avec les nègres.—Rencontre d’un navire portugais.—Plantation au Brésil.—Violent ouragan.—Naufrage.

En 1632, je naquis à York, d’une bonne famille, mais qui n’était point de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull, après avoir acquis l’aisance et s’être retiré du commerce, était venu résider à York où il s’était allié, par ma mère, à la famille Robinson, une des meilleures de la province. C’est à cette alliance que je devais mon double nom de ROBINSON-KREUTZNAER; mais, aujourd’hui, par une corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous nommons et signons Crusoé. C’est ainsi que mes compagnons m’ont toujours appelé.

J’avais deux frères: l’aîné, lieutenant-colonel, en Flandre, d’un régiment d’infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que devint l’autre? j’ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne connurent pas mieux la mienne.

Troisième fils de la famille, et n’ayant appris aucun métier, ma tête commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père, qui était un bon vieillard, m’avait donné toute la somme de savoir qu’en général on peut acquérir par l’éducation domestique et dans une école gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d’aller sur mer, et cette inclination m’entraînait si résolument contre sa volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les sollicitations de ma mère et de mes parents, qu’il semblait qu’il y eût une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.

Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d’excellents conseils contre ce qu’il prévoyait être mon dessein. Un matin, il m’appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me réprimanda chaleureusement à ce sujet[1]:—«Quelle autre raison as-tu, me dit-il, qu’un penchant aventureux, pour abandonner la maison paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as l’assurance de faire ta fortune avec de l’application et de l’industrie, et l’assurance d’une vie d’aisance et de plaisir? Il n’y a que les hommes dans l’adversité ou les ambitieux qui s’en vont chercher aventure dans les pays étrangers, pour s’élever par entreprise et se rendre fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage; une longue expérience me l’a fait reconnaître comme le meilleur dans le monde et le plus convenable au bonheur. Il n’est en proie ni aux misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans: il n’est point troublé par l’orgueil, le luxe, l’ambition et l’envie des hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c’est celui de la vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des cruelles conséquences d’être nés pour les grandeurs, et ont souhaité d’être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits; enfin le sage l’a proclamé le juste point de la vraie félicité en implorant le ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.

«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n’est point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de corps et d’esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La condition moyenne s’accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes les jouissances: la paix et l’abondance sont les compagnes d’une fortune médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la société, tous les agréables divertissements et tous les plaisirs désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie, les hommes quittent le monde d’une façon douce, et passent doucement et uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de l’esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent la paix de l’âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par les angoisses de l’envie ou la secrète et rongeante convoitise de l’ambition; au sein d’heureuses circonstances, ils glissent tout mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et apprenant, par l’expérience journalière, à le connaître plus profondément.»

Ensuite il me pria instamment, et de la manière la plus affectueuse, de ne pas faire le jeune homme:—«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent t’avoir prémuni; tu n’es pas dans la nécessité d’aller chercher ton pain; je te veux du bien, je ferai tous mes efforts pour te placer parfaitement dans la position de la vie qu’en ce moment je te recommande. Si tu n’étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait par ta destinée ou tout à fait par l’erreur qu’il te faut éviter; je n’en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en t’éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot, j’accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes infortunes en favorisant ton éloignement. N’as-tu pas l’exemple de ton frère aîné, auprès de qui j’usai autrefois des mêmes instances pour le dissuader d’aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent l’emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l’armée, où il trouva la mort? Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois j’oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te bénirait point, et, que, dans l’avenir, manquant de toute assistance, tu aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»

Je remarquai, vers la dernière partie de ce discours, qui était véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient abondamment sur sa face, surtout lorsqu’il me parla de la perte de mon frère, et qu’il était si ému, en me prédisant que j’aurais tout le loisir de me repentir, sans avoir personne pour m’assister, qu’il s’arrêta court, puis ajouta:—«J’ai le cœur trop plein, je ne saurais t’en dire davantage.»

Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais à m’établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours tout cela s’évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m’enfuir. Néanmoins, je ne fis rien à la hâte, comme m’y poussait ma première ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de coutume, je la pris à part et lui dis:—«Je suis tellement préoccupé du désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour que j’entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant mon engagement rempli, de m’évader de chez mon maître pour m’embarquer. Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage lointain, et que j’en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d’assiduité.»

Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:—«Cela n’est pas proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d’en parler à ton père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que tu puisses encore y songer après l’entretien que tu as eu avec lui et l’affabilité et les expressions tendres dont je sais qu’il a usé envers toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n’y vois point de remède; mais tu peux être assuré de n’obtenir jamais notre approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l’œuvre de ta destruction, il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à une chose réprouvée par ton père.»

Nonobstant ce refus, comme je l’appris dans la suite, elle rapporta le tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit en soupirant:—«Ce garçon pourrait être heureux s’il voulait demeurer à la maison; mais, s’il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait jamais été; je n’y consentirai jamais.»

Ce ne fut environ qu’un an après ceci que je m’échappai, quoique cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes propositions d’embrasser un état, et quoique souvent je reprochasse à mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient très bien que j’étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me trouvant à Hull, où j’étais allé par hasard et sans aucun dessein prémédité; étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par la mer à Londres, sur un vaisseau de son père, me pressa de partir, avec l’amorce ordinaire des marins, c’est-à-dire qu’il ne m’en coûterait rien pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai aucun message; mais, leur laissant à l’apprendre comme ils pourraient, sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune considération des circonstances et des conséquences, malheureusement, Dieu sait! le 1er septembre 1651, j’allai à bord du vaisseau chargé pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne commencèrent plus tôt et ne durèrent plus longtemps que les miennes.

Comme le vaisseau sortait à peine de l’Humber, le vent s’éleva et les vagues s’enflèrent effroyablement. Je n’étais jamais allé sur mer auparavant; je fus, d’une façon indicible, malade de corps et épouvanté d’esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j’avais fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable. Tous les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma conscience, qui n’était point encore arrivée à ce point de dureté qu’elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et de la violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.

Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très grosse; quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j’ai vu depuis, et même seulement quelques jours après, c’en fut assez pour affecter un novice tel que moi. A chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond de la mer. Dans cette agonie d’esprit, je fis plusieurs fois le projet et le vœu, s’il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à bord d’un navire, de m’en aller tout droit chez mon père, de m’abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles misères. Alors je vis pleinement l’excellence de ses observations sur la vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé tous ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de l’océan, ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l’enfant prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.

Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et même quelque temps après; mais le jour d’ensuite le vent étant abattu et la mer plus calme, je commençai à m’y accoutumer un peu. Toutefois, j’étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste pendant tout le jour. Mais, à l’approche de la nuit, le temps s’éclaircit, le vent s’apaisa tout à fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau spectacle, le plus beau que j’aie vu de ma vie.

J’avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées, j’étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l’océan qui, la veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m’avait débauché, vint à moi:—«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur l’épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit dernière, quand il ventait: ce n’était pourtant qu’un _plein bonnet de vent!_»—«Vous n’appelez cela qu’un _plein bonnet de vent?_ C’était une horrible tourmente!»—«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une tourmente? Vraiment ce n’était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau et une belle dérive, nous nous moquerons bien d’une pareille rafale; tu n’es qu’un marin d’eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl de punch_, et que nous oubliions tout cela[2]. Vois quel temps charmant il fait à cette heure!»— Enfin, pour abréger cette triste portion de mon histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du _punch_, je m’enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes résolutions pour l’avenir. De même que l’océan avait rasséréné sa surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même, après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et j’oubliai entièrement les promesses et les vœux que j’avais faits en ma détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en pareil cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments reparaissaient encore; mais je les chassais et je m’en guérissais comme d’une maladie, en m’adonnant et à la boisson et à l’équipage. Bientôt j’eus surmonté le retour de ces accès, c’est ainsi que je les appelais, et en cinq ou six jours j’obtins sur ma conscience une victoire aussi complète qu’un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait désirer. Mais il m’était réservé de subir encore une épreuve: la Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais bandit d’entre nous confesserait tout à la fois le danger et la miséricorde.

Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade de Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n’avions fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de jeter l’ancre, et le vent continuant d’être contraire, c’est-à-dire de souffler sud-ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable pour gagner la Tamise.

Nous eussions, toutefois, relâché moins longtemps, et nous eussions dû, à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n’eût pas été trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il n’eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée aussi bonne qu’un port, comme le mouillage était bon, et l’appareil de notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos et dans la joie, comme il est d’usage sur mer. Mais, le huitième jour, le vent força; nous mîmes tous la main à l’œuvre; nous calâmes nos mâts de hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint très grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l’ancre d’espérance, de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles jusqu’au bout.