Aventures Merveilleuses Mais Authentiques Du Capitaine Corcoran

Chapter 7

Chapter 73,867 wordsPublic domain

Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem fut éveillé par un bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues et les places de Bhagavapour. En même temps, dans la grande cour du palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Corcoran.

Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.

«Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fête à son peuple.

--De quelle fête veux-tu parler?

--C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais.

--Pauvre Doubleface!» dit Quaterquem.

Il s'habilla en toute hâte, pour ne rien perdre du spectacle qui se préparait. Corcoran l'attendait déjà et le déjeuner était servi. Alice et Sita s'assirent en face des deux amis.

«Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire grâce et le renvoyer à Calcutta? dit Alice. C'est un compatriote, après tout. Et vous, ma chère Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui va périr?

--Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante fille d'Holkar, que j'ai le sang versé en horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-même si je lui demandais la vie de cet assassin.

--Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir pendre tous les traîtres de la création, je ne suis pas fâché qu'on commence par celui-là.

--Au reste, ajouta Corcoran qui s'était tu jusque-là, il lui reste encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il trahisse son gouvernement après m'avoir trahi; une trahison de plus ou de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien.»

En même temps il ordonna qu'on fît venir le prisonnier.

Doubleface se présenta d'un air fier. Il était suivi de Baber. Tous deux avaient les fers aux pieds et aux mains.

«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.

--Je m'en doute, répondit l'autre.

--Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre vie et même votre liberté?

--Je le sais. Pendez-moi.

--Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil métier, car vous êtes un brave.

--Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens, et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé, Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde, j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin, à bout de tout, ne sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de la police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité de son métier.

--Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami Baber, je vais t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A toi d'en profiter.»

Et, se tournant vers l'escorte:

«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des Éléphants,» dit-il.

Cet ordre fut promptement exécuté.

Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, de Bhagavapour, si célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur les plans du célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte distingué.

C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit, ne pourrait se glisser dans les interstices.

C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.

Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de faire à son dernier soupir.

Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas! pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le piége, et maintenant il excitait la risée des hommes.

Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer le drame.

«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille voix.

Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre à cheval. A sa droite s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et étaient demeurées dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage encore pour être lâché en public, les gardait.

Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui le séparaient du trône et fit asseoir près de lui son ami. Louison s'étendit à ses pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache se coucha entre les pattes de sa mère.

Au même instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux prisonniers devant lui.

«Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le choix de les accepter ou d'être empalés.

--Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.»

Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait à tout plutôt que d'être empalé.

XIV

La mort d'un coquin.

«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?»

L'Anglais fit un signe affirmatif.

«Vous avez les reins solides?»

Même signe.

«Vous connaissez le maniement du sabre?

--Oui, dit encore Doubleface.

--Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu préfères?

--Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des hommes, mais elle me permet de les étrangler.

--Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux de ce gentleman vont être satisfait. Qu'on donne à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine trempe, et à Baber une corde terminée par un noeud coulant, et que chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux empalés.»

Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux combattants des armes si différentes. Si le sabre était une arme terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas moins dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine.

Enfin on mit les deux combattants en liberté.

A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur. L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire. Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-même, et tous les Indous, qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant sa contenance impassible et pleine de confiance.

De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand que Doubleface et plus mince, il paraissait et il était réellement très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait, bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom.

Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:

«Allez.»

A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas, s'avancèrent l'un sur l'autre.

Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un bond de côté.

Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement sur lui-même, évita le noeud coulant et assena un coup de sabre épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et le menton; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.

D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arène.

Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de près et allait l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprévu l'arrêta dans sa course.

Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le regardait par-dessus l'épaule.

Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son noeud coulant.

Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort adroitement. La corde, qui devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour de son pied droit.

Il tomba.

Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un second coup de sabre, aussi inutile que le premier.

L'Indou s'était déjà mis hors de portée.

Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre. L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité éclatante; mais Baber était insaisissable.

Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber, accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne paraissait pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. Évidemment, si le combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême.

«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!»

Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber.

«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.

Au même instant, Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assena un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière heure de l'Indou avait sonné.

Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son adversaire.

Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force. Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de poursuivre Baber.

Il prit donc son sabre avec les dents et commença à grimper lui-même le long du poteau.

Mais cette idée lui fut fatale.

Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud coulant sur le malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui causa une si vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta suspendu en l'air et étranglé.

Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains à ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour des remparts de Troie.

«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant, c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine. Il est mort, paix à ses cendres!»

Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence.

Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante:

_A lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, à Calcutta._

Bhagavapour, 16 février 1860.

«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et qui, je l'espère, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques; Votre Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le méritait.

«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la faune des monts Vindhya.

«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil le plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire ingratitude.

«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le mépris de Votre Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas nié son titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir le châtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu.

«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le _Moniteur de Bhagavapour_, que je prends soin de lui faire adresser moi-même, tous les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse, et d'ailleurs si bien prouvée par son propre aveu, que je n'ai pas cru nécessaire de suivre en cette affaire les règles ordinaires d'une lente procédure.

«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les ressources financières et militaires de mon royaume.

«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie approuvera ma réserve et ma discrétion.

«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.

«CORCORAN, maharajah.

«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 février 1860 de l'ère chrétienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvième de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, la troisième.»

«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits.

--De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Corcoran. Tu l'as vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra. Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai.

--As-tu des alliés?

--J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent, rien n'est prêt. La dernière révolte des cipayes a fait fusiller tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les vieux massacres.»

Quaterquem se frappa le front.

«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu seras maître de l'Inde.

--Quel est cet allié?

--Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.»

Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, qui tressaillit.

«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après un instant de silence; mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs?

--Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues à l'heure, et qui va tout droit comme une flèche, sans connaître les mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter _Guillaume Tell_. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton absence.

--Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et le mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens à Alice. Nous partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.

--Bien,» répondit Quaterquem.

Le grand nègre parut.

«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon.

Le nègre fit un saut de joie.

«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem!

--Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo à la fin de la semaine; aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.»

XV

Une plaisanterie d'Acajou.

Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. Il fut donc résolu qu'on attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé. Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita, de peur de lui causer quelque inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans être aperçus de personne.

Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connaître sans doute la forme et le moteur de ce ballon merveilleux.

Je suis forcé d'avouer (et, quelque question qu'on fasse, je ne pousserai pas l'indiscrétion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de révéler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement qu'après avoir longtemps étudié le secret du vol des oiseaux, l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar, la justesse du principe: _Plus lourd que l'air_, et qu'il abandonna complétement l'usage du gaz hydrogène et de ces immenses enveloppes qui offrent tant de prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon (j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la frégate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois à mon ami Quaterquem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera nécessaire de le garder lui-même[4].

[Note 4: Le Mémoire adressé par Quaterquem à l'illustre Académie des sciences subsiste encore à l'Institut dans les cartons de l'Académie. Il porte le numéro 719, et le rapporteur, le savant et célèbre M. Bernardet, a daigné écrire de sa main l'apostille suivante: «_L'auteur devrait être envoyé à Charenton._»]

Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage. Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son ami, se guidait au moyen des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la boussole, et désignait de la main les fleuves et les vallées.

«Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya.... Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds.

--Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver au camp.

--Rien de plus facile.»

Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortes palissades et garni de cent cinquante canons.

La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier gigantesque, et Corcoran descendit avec une échelle de cordes jusqu'à terre.

«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.»

En même temps il s'avança sans être remarqué des sentinelles (car il était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le Victorieux, à cause de ses anciennes défaites.

Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers fumaient en silence.

«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu des nouvelles du maharajah?

--Non, dit Akbar.

--Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.

--Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.

--Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois jours. Le maharajah le sait-il?

--Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.

--S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?»

A ces mots Corcoran entra.

«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il d'une voix forte.

Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée vers le ciel.

«Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la trahison.

--Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé.

--Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais je te fais grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance.»

Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de Bhagavapour.

Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran se fit rendre compte de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer sa marche.

«Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier des Raghouides!

--C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le monde rentre sous les tentes!»

Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle, car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia l'opinion déjà répandue qu'il était la dixième incarnation de Vichnou sur la terre.

Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte et à l'éclat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons, et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier d'abord, puis dans la Frégate.

«Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maharajah, et il raconta la scène qui s'était passée dans la tente.