Aventures Merveilleuses Mais Authentiques Du Capitaine Corcoran
Chapter 5
«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les Anglais, qui sont déjà dans le voisinage. Sougriva les a rencontrés.
--C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.»
Holkar était assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait absorbé par ses réflexions. A l'entrée du capitaine, il leva la tête et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux esclaves de se retirer.
«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive?
--On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est échappé; mais ce n'est pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est allé se faire pendre ailleurs.
--Oui, mais il a emmené avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et tous ensemble sont allés rejoindre les Anglais.
--Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.
Et comme il vit que Holkar était fort abattu par cette trahison, il jugea nécessaire de lui rendre le courage.
«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents traîtres de moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel Barclay?
--Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reçu de si bonnes nouvelles!
--De votre Tantia Topee?
--De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après le service que vous m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous.... Eh bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les armes.
--Pourquoi faire?
--Pour chasser les Anglais.
--Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette idée! Chasser les Anglais!... c'est-à-dire, seigneur Holkar, que s'ils étaient dans ma vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer pour engraisser les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar, moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon! j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mêler de politique tant que je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est égal, c'est une fameuse idée.... Et de qui vient-elle cette idée?
--De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de moi, de tout le monde enfin...
--De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et vous dites qu'on va les mettre dehors?
--Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment l'affaire s'est engagée....
--Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda Corcoran indigné.
--Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la plus noble race de l'Asie.»
Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif.
Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.
Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.
«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.
--Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés. Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures.... Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des nouvelles et rôder dans le voisinage.
--Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?
--Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le vainqueur de Ravana, prince des démons.
--Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la garnison de Bhagavapour?
--Quel est cet ami si sûr et si redoutable?
--Louison, parbleu!»
En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les épaules de Corcoran.
Sita arriva en ce moment.
«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du rhinocéros....
--Avec moi? interrompit la jeune fille.
--Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre....
--Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous quitterai pas un instant.
--Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous.... Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le remettrai aux dents de Louison.
--Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.
--Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me donnez Louison pour toute la journée?
--Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos devoirs?»
Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de petits cris de joie.
«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux pieds de la princesse et en lui baisant la main.»
Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en lui léchant les mains de sa langue un peu rude.
«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos.
--Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.»
Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais, et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la princesse, le retour des chasseurs.
VII
La chasse au rhinocéros.
Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran, laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne devinait pas l'importance.
En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de raconter ses pensées au premier venu.
Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit par lui rendre la liberté.
A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle Louison ne daigna pas répondre.
Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations, regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
--Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant, l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
--C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze pieds de long.
«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à la table des princes....»
Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se trouvait à l'entrée de la forêt.
Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_.
«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous allons monter sur des éléphants.»
En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance attendait les principaux chasseurs.
«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant et presque sur les oreilles de l'éléphant?
--C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre et obéir de l'animal.
--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement derrière moi, et semble attendre mes ordres?
--Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
--Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?
--Mangé par le tigre, capitaine.
--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du tigre.
--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race humaine,--les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs, car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck au tigre au lieu de vous?
--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout le monde:
«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous, mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre sévère, que venez-vous faire ici?»
Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière très-significative.
«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?... oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents lieues marines de Bhagavapour.
Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres Holkar et le capitaine Corcoran.
En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé par le nombre de ses adversaires.
«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son feu, et bien lui en prit.
Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête, et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables, alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise, et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
«A moi, Louison!» cria-t-il.
Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups. Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout en face de son ennemi.
«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends, laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle, aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de meilleur.... En route.»
On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le chemin de Bhagavapour.
Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran, sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient pour Sita.
Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la fusillade et les cris des femmes et des enfants.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour brûle ou a été prise d'assaut.»
A cette vue, Holkar pâlit.
«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en arrière.
Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un officier.
«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de Votre Altesse, mais....»
Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot, Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient morts.
A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
«Hélas! dit-il, où est Sita?»
Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix éclatante.
--Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave. Ils l'ont enlevée!
--On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, mais parle donc!
--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran, quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux moyens de reprendre Sita.
«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de Bhagavapour?
--Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de la ville; mais on l'a bientôt éteint.
--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des ravisseurs.
--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez, dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les environs.
--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme: