Aventures Merveilleuses Mais Authentiques Du Capitaine Corcoran
Chapter 12
--Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses mains en coupe au-dessus de sa tête, seigneur Corcoran, héros à la grande science, au visage clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu, que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des Daçarathides!»
XX
Suite du précédent.
Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans toutes les villes du royaume la proclamation suivante:
«_Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible nation Mahratte._
«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible et juste de faire rentrer dans son sein le glorieux Holkar après qu'il eut chassé devant lui ces barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour tuer les fidèles sectateurs de Brahma, emporter leurs trésors et emmener leurs femmes et leurs enfants en esclavage.
«Il a plu également au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière descendante du noble Rama, le héros invincible, vainqueur de Ravana et des démons noctivagues.
«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le royaume suivant la loi sacrée des Védas et les conseils des sages brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le faible, de mettre ma main sur la tête de la veuve et sur l'orphelin.»
Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord tous les zémindars à Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes à élire trois cents députés (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargés de faire des lois, d'examiner les dépenses publiques, de signaler tous les abus et d'indiquer le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se chargeait que de l'exécution des lois. Tout homme âgé de vingt ans était électeur et éligible.
Ce dernier article déplut à Sougriva.
«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siéger à côté d'un brahmine!
--Pourquoi non?
--Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacrées de la Nerbuddah.
--Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre.
--Mais....
--Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»
Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.
«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran.
--Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le colonel Barclay reviendra et prendra votre place.
--Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi légitime, moi. Mon père n'était fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il était pêcheur de Saint-Malo. A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur que tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parlé, et il était citoyen français, ce qui est à mes yeux supérieur à tout; mais enfin ce n'était qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme, c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une action méchante ou basse. C'est le seul héritage que j'aie reçu de lui, et je veux le garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de donner à Holkar et à vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais--ce qui était peut-être ma vocation naturelle; le même hasard m'a donné pour femme ma chère Sita, la plus belle et la meilleure des filles des hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque. Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma royauté de fraîche date ne m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant de plaisir à courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre maître que moi-même, qu'à gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si je consens à tenir le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zémindars. Si l'on veut m'en empêcher je déposerai ma couronne dans un coin et je partirai emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les étoiles. Après cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez. Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes jusqu'à me dévouer pour eux, mais non pas malgré eux.
--Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous êtes la onzième incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et de raison.
--Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton en riant, tu me dois obéissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prépare une vaste salle pour les représentants du peuple mahratte, car je veux dans trois semaines, jour pour jour, ouvrir mes états généraux.»
Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir sa place à la droite du trône où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et la belle Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et terribles dangers que son ami allait courir.
XXI
De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de l'amitié.
Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait. Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva, pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des honneurs presque divins.
Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire périr Corcoran par trahison.
C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner devant lui et à protester de son dévouement.
Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous côtés des provisions de poudre et de boulets.
Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.
«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.
--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait à des méprises abominables et à des remords affreux.
--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.
--Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!
--Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra, père des dieux et des hommes.»
En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un instant et dit:
«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens, et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma couronne.... Louison! Ici, Louison!...»
La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.
«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»
La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.
«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite quelque trahison, je te charge de m'avertir.»
Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le traître et offrant d'en faire justice.
«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva, va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.»
Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient l'instinct de la ruse et de la destruction.
Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly.
Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton.
«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit; mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner, tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret, car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales, et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes. Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»
A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses membres.
«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....
--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»
Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.
«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»
La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas douteuse.
«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»
A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais. Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.
XXII
De quel traître Louison fut victime. Epouvantable catastrophe.
La générosité méprisante de Corcoran ne toucha pas le coeur endurci de Lakmana. Il continua de conspirer dans l'ombre, mais il renonça au projet qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à main armée dans les rues de Bhagavapour. La société de Louison, dont il parvenait rarement à se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément avec les autres conspirateurs. Il n'était pas éloigné de croire que la tigresse avait, par une permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire dans son coeur et de deviner toutes ses pensées.
Cependant, il avait publiquement fait transporter dans sa maison cinq ou six tonneaux de poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce mystère, et Sougriva lui-même croyait que le brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana, qui, sans s'émouvoir, lui promit de lui faire goûter avant peu de jours ce vin exquis. C'était, disait-il, du Château-Margaux de la première qualité.
Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer qu'aux festins, il préparait secrètement une terrible catastrophe. Il avait fait déblayer un vieux souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, communiquait par des détours connus de lui seul avec une cave abandonnée du palais d'Holkar. C'est dans cette cave, placée au-dessous de la grande salle où devait se tenir la première réunion du parlement mahratte, que Lakmana avait fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux de poudre. Lui-même, pendant une absence momentanée de Louison, qui allait souvent voir Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée à mettre le feu aux poudres et à faire sauter avec Corcoran et Sita les plus puissants seigneurs du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui disputer le trône.
Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle était, ne découvrit rien de tout ce manége. Pendant les trois quarts de la journée, elle faisait son devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine et le regardant d'un oeil soupçonneux. Lui, au contraire, toujours doux et caressant, cherchait à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé d'abord à l'empoisonner; mais Louison se défiait de ses offres, et Corcoran lui avait d'ailleurs interdit de dîner en ville, ce qui gênait un peu la tigresse. Son seul défaut était la gourmandise. On n'est pas parfaite.
Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes, essaya de la conduire hors de Bhagavapour dans l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté. Louison le suivit avec plaisir et autant qu'il voulut dans les jungles et dans les montagnes, mais elle revint toujours au gîte avec lui.
Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser. Un matin il la conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ, à dix lieues de Bhagavapour, qui était son apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui. Au sommet de la tour principale, qui domine la vallée de la Nerbuddah et d'où l'on aperçoit la plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes, se trouve une chambre dont le plancher tout entier, sauf un étroit espace, n'est qu'une vaste trappe. C'est par là que le brahmine précipitait ses ennemis dans des oubliettes d'une profondeur de soixante pieds.
Lakmana, toujours suivi de son inséparable Louison, ouvrit la porte de cette chambre. La tigresse, curieuse comme toutes les femmes et la plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité profonde de l'escalier qu'elle venait de grimper à la suite du brahmine, n'eut pas plutôt aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce paysage délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle oublia sa prudence ordinaire et se précipita dans la chambre. Mais, hélas! c'est là que l'attendait le traître Lakmana.
La trappe dont il venait de pousser le ressort, céda tout à coup sous le poids de notre pauvre amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien, dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le temps de pousser un cri et un rugissement et d'invoquer la justice divine contre le perfide brahmine. Sa chute produisit un bruit mat, pareil à celui d'une grappe de raisin qu'on écraserait contre un mur. Il se pencha sur l'ouverture, écouta un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique seul, un bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner au fond des enfers Lucifer lui-même, son cousin-germain.
Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, monta en litière, escorté de quelques esclaves, feignit de se diriger vers Bombay, afin qu'on crût qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et rentra dans Bhagavapour et dans sa maison sans être vu de personne.
Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin de ses actions dont il dut craindre le témoignage ou les griffes, et le jour du crime approchait. Corcoran, occupé d'autres soins et le croyant parti pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait de punir un conspirateur. Mais un sentiment amer se mêlait à cette satisfaction. Il s'étonnait de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte à lui faire sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il craignait qu'elle n'eût pas pu résister à l'attrait de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait pas l'infâme trahison dont elle avait été victime. Bien moins encore savait-il où trouver son lâche assassin.
Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des représentants du peuple Mahratte. Une foule innombrable remplissait les rues et les places de Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de trente lieues à la ronde bénissaient le nom de Corcoran Sahib et de la belle Sita, la dernière descendante des Raghouides.
Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus d'habits d'or et d'argent, ornés de diamants et de pierreries d'une valeur inestimable, s'avançaient majestueusement dans la foule prosternée qui admirait la jeunesse, la force et le génie de Corcoran et l'incomparable et douce beauté de Sita, quand ils eurent, suivis de tous les députés du peuple, rendu hommage dans la grande pagode de Bhagavapour au resplendissant Indra, l'Être des êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent en grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit sur son trône, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et en face de lui l'assemblée.
Lakmana, caché derrière les persiennes de sa maison vit passer le cortége et frémit de rage. La mèche qui devait mettre le feu aux poudres et faire sauter le roi et le parlement tout entier était déjà prête. Il ne restait plus qu'à l'allumer, et elle devait brûler pendant sept cents secondes, car Lakmana ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. A côté de lui était son complice, un malheureux esclave qui n'avait pas osé refuser son concours à ce crime horrible, de peur d'être poignardé lui-même par le traître Lakmana.
Le brahmine attendit encore un quart d'heure afin que l'assemblée tout entière eût le temps de prendre place dans le palais. Puis, lentement, sans remords, il alluma la mèche.
XXIII
Conclusion de cette admirable histoire.
Pendant que l'assassin mettait la dernière main à ses préparatifs, Corcoran se leva d'un air majestueux et dit:
«Représentants de la glorieuse nation Mahratte.
«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre l'usage des rois mes prédécesseurs, c'est pour remettre en vos mains le pouvoir dont Holkar mourant m'a investi par droit d'adoption.
«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y asseoir que de votre consentement. Je ne veux pas régner par le droit de la force, mais par votre libre élection.»
(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib! Qu'il règne sur nous et sur nos enfants!») Il reprit:
«Tous les hommes naissent égaux et libres; mais comme leur force à tous n'est pas égale, il faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir que vous me chargez de remplir. Vous, faites les lois suivant la justice, et respectez la liberté.
«Mes prédécesseurs levaient par force deux cent mille soldats. Je ne les imiterai pas. Je ne veux garder sous les drapeaux que dix mille hommes,--tous soldats volontaires. Cela suffit pour maintenir l'ordre. Mais je veux donner des armes à toute la nation afin qu'elle puisse défendre sa liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre moi si j'abuse de mon autorité.
«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous verrez vous-mêmes l'an prochain à quelle somme il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor particulier d'Holkar, je veux payer moi-même cette année tous les services publics. Ce sera mon présent de joyeux avénement au peuple Mahratte. J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent et au delà à tous les besoins de l'État.»
A ces mots tout le monde se récria d'admiration. Les députés pleuraient de tendresse. En aucun temps, chez aucun peuple on n'avait vu le roi payer ainsi pour la nation.
Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité.
«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu que je me soucie beaucoup des millions d'Holkar, si durement extorqués à son peuple? Sita, qui est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que j'en fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de raisons, que je n'ai pas longtemps à régner, et je suis bien aise de rendre le métier si difficile que personne n'ose ou ne puisse prendre ma place après moi.»
Cependant le bruit des applaudissements s'était apaisé, et Corcoran allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre à la grande porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et donner des marques d'une frayeur épouvantable. Déjà Sougriva s'avançait pour connaître la cause de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé vide, Louison s'avança lentement, couverte de sang et portant dans sa gueule le corps inanimé de Lakmana.
A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-même parut étonné.
Louison déposa sur les marches du trône le brahmine qui ne donnait plus aucun signe de vie, et faisant signe à son maître de le suivre, reprit le chemin par lequel elle était venue. Déjà l'on murmurait dans la foule et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria qu'elle était innocente et qu'elle allait en donner la preuve.