Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie
Part 8
--Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des coups de fusil par derrière.
--Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur métier que de gouverner les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté.
--Et Charles-Quint?
--Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la goutte et des indigestions continuelles.
--Et Dioclétien?
--Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre Galérius,--un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit pas être éloigné d'ici. Au rapport de mon fidèle Akbar, ils sont à vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.»
Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de l'arrière de la Frégate, attira leur attention.
Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans l'ombre.
«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.
--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas fâché; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.»
Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on reconnut Baber.
L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos. Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde, l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les dégager.
«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.
--Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon maître, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon gibier, pas méchant du tout.
--Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans la Frégate? demanda Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce qu'une fois.
--Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre avec Doubleface. Baber étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber, les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo.
--Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem impatienté. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas le jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le garder n'est pas sûr. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber!»
Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort les voyageurs.
Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, le menton dans la main, les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son parti.
«Délie-moi ce Baber,» dit-il.
Acajou hésita.
«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné.
--Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour monsieur Zozo.»
Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le maharajah le regarda d'un air sévère.
«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il.
Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la même façon que le nègre ce qui était arrivé.
«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier vas-tu faire pour vivre?
--Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, quel métier pourrais-je faire, excepté celui que j'ai déjà fait?
--C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des bois.»
Baber fit un signe affirmatif.
«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta profession, je te ferai pendre.
--Seigneur, on ne change pas de profession à mon âge. J'ai cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos États, j'irai à Bombay, où je suis encore peu connu.
--As-tu peur de la mort?
--Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de toutes les créatures! C'est bien mal me connaître.»
Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le nègre portait à la ceinture, il l'enfonça froidement dans sa propre cuisse. Le sang jaillit à flots.
«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau.
--Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois, à la foire de Bénarès, pour acquérir une réputation de piété et gagner une douzaine de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc. Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a peut-être pas six de ces blessures qui n'aient été volontaires[5].»
[Note 5: Tout le monde sait que ces exemples de courage et de patience sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.]
Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait sa blessure avec une serviette que le nègre épouvanté lui donna.
«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. Moi pas vouloir l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo!
--Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies et te venger des Anglais?»
A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres.
«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de trop.
--Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux mille.
--Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore; mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service. Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un désormais.
--D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les gestes passionnés de Baber.
--De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.
--A peu près comme ta Louison.
--Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété.... Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers, à six cents pas des sentinelles.»
Puis, se tournant vers Baber:
«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»
Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le maharajah, il attendit ses ordres.
XVI
Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable.
Le camp anglais couvrait presque toute la colline.
Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés, occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.
Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses gardes.
Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée dirigée contre Corcoran.
Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits. Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer, n'avait plus durement traité les vaincus. _Il les pend aussi vite qu'il le peut_, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, _et les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus_. En somme, c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine est fait pour cirer les bottes des gentlemen.
Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau d'éloquence, il s'assoupit.
Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.
Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves délicieux!
Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran, tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,--car Barclay n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas complice,--peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?
Donc, la victoire n'était pas douteuse.
Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.
Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.
Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois millions de roupies.
Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.
Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un château tout neuf, _Oak-Castle_, construit par un marchand de la Cité, qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de bois, de terre et de prairies.
John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel en partage une admirable fécondité,--quatre fils et six filles.
L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....
Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa tente.
«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au général.
--Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.
--Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.
--Tu reviendras demain.
--Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»
Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de camp cria:
«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne garde jusqu'à demain.
--Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.»
A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa sur un gong.
Aussitôt le valet de chambre indou parut.
«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?
--Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque évanoui.
--Appelez Richardson.»
L'aide de camp entra.
«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay.
--Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.
--Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence?
--Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.
--Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet homme.»
Richardson sortit de fort mauvaise humeur.
Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.
En deux mots, c'était notre ami Baber.
A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger.
«Qui es-tu? demanda le général.
--Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.
--Ton nom?
--Baber.
--Que me veux-tu?
--Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux dents.»
Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.
«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que veux-tu dire?
--Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.
--Par qui?
--Par vos régiments sikhs.
--En vérité! et comment le sais-tu?
--J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont gagnés.
--Par qui?
--Par le maharajah Corcoran.»
Ce nom fit réfléchir Barclay.
«Où est le maharajah?
--Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay, à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.»
Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.
«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.
--Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.
--Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir ineffaçable.»
On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris:
«Au feu! au feu!»
Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.
Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils avaient à combattre.
Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline, fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les avaient précédés et couraient au hasard en criant:
«Trahison! trahison!»
Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée, et l'on n'espérait plus sauver le reste.
Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres, ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette.
A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et les sabra sans pitié.
Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et marquis.
Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi, excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que lui devait le trésorier du maharajah.
XVII
L'Asie à vol d'oiseau.
Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient un profond silence.
«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille blessés!
--Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que d'être tué par lui.
--Oui, sans doute.
--Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou. S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des hommes.
--Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra dans quinze jours avec une armée nouvelle.
--Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut, d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi; car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....
--Veux-tu revenir à ton camp?
--Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les préceptes du Vendidad.
--Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la frégate.
--Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de rivières?
--Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab, l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien, c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des Mèdes.
--Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.
--Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre, qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.
--Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les feux du soleil?
--C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,--témoin ton ami Baber.
--Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.