Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie
Part 12
«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.»
Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de l'armée. Sougriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en son absence.
Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements de Baber n'étaient que trop vrais. Barclay avançait à grands pas dans le pays mahratte, et l'armée de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à déserter.
C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa coutume, à l'entrée du camp.
C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda plus qu'à se battre.
Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore assez exercés et assez aguerris pour aborder sans frémir la redoutable et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une bataille décisive.
Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, prompts, légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la famine.
Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet. Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque jour en vingt endroits différents.
Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment de cette longue histoire, tira enfin Barclay d'embarras.
Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise.
A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond, qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi! Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands projets renversés en un jour!
Cependant telle était la force d'âme du maharajah, qu'il ne perdit pas une minute à se plaindre du sort.
«D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à Baber.
--Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre. Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise. Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.»
Corcoran réfléchit un instant.
«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.
--Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant Sa Gracieuse Majesté.
--Si Louison est vivante, tout est sauvé.»
Cependant, avant d'essayer de délivrer par la force sa femme et son fils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay la lettre qui suit:
Au camp, devant Kharpour.
«Monsieur,
«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des enfants. On me dit qu'un hasard déplorable a mis aujourd'hui dans vos mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur rendre la liberté, ou tout au moins de traiter avec moi d'une rançon convenable.
«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée,
MAHARAJAH CORCORAN Ier.
«Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou.»
Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse suivante:
_Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah de l'empire mahratte._
«Monsieur,
«Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine, si je rendais la liberté à la fille d'Holkar, à votre femme, monsieur,--à moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions suivantes:
«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvoyée dans ses foyers;
«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement entre les mains du gouverneur anglais;
«3º Le soi-disant maharajah remettra au général Barclay une liste, certifiée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général;
«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement;
«5º Enfin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu) ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de cinquante ans.
«Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux langues et je m'offre à signer avant la fin du jour.
«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main à un gentleman pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime.
«John Barclay,
«Major général des armées de Sa Majesté Britannique, «Au camp, 14 mars 1860.»
Corcoran froissa le billet avec indignation.
«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! accepter une pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne s'attend pas.»
Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.
Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au pas avec son escorte.
Baber servait de guide.
Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais, la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne pouvait plus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire pour s'exposer à une chance si dangereuse.
Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri de guerre: «En avant!» et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que Sita devait être là, et il y courut.
Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution; mais les Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges, commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef.
Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber, frappa d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et sa tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit.
XXV
Corcoran et Louison forcent le blocus.
Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et reconnut Louison.
C'était elle, en effet.
La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval mort.
Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour cela: elle se voyait entourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher Corcoran jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il eut répondu à ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds, l'apporta aux pieds de Sita.
Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se jeta dans les bras de son époux sans pouvoir parler.
Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait pas le danger, au contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi; prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.
Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sita, elle lui reprocha doucement son entreprise si téméraire.
«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que cette lâche canaille n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis très-fatigué, les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.»
Rama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le palais d'Holkar.
Mais peu d'heures après, au point du jour, la diane réveilla tout le camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.
Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume, à l'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement silencieuse et bien disciplinée.
Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au camp des Anglais, et leur annonça que Corcoran avait été tué pendant l'attaque de la nuit.
«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress Barclay sera lady Andover.»
En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.
Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-même.
«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay.
Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait autour du palanquin de Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer la seconde colonne avec ordre de soutenir la première pendant l'assaut.
Tout à coup il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans l'intérieur de son propre camp.
C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais autour du palanquin de Sita.
En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.
Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur aux balles et aux boulets.
Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un rocher isolé où l'on montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.
L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais Louison et Garamagrif, qui formaient l'arrière-garde, grincèrent des dents d'une façon si menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.
Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était de s'emparer de leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre.
Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était réfugié.
«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran.
--Eh bien, feu!» commanda Barclay.
Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri derrière un rempart de pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses oreilles à l'ennemi.
Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.
«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue!
--Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la voix railleuse de Corcoran.
En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la défensive.
Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop précipitamment, et à bout portant, sur le maharajah qui releva le canon du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran fit sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.
Un second assaillant eut le même sort. Un troisième grimpait sans être aperçu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertèbres cervicales et l'envoya en purgatoire.
Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son ennemi. Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement sur les soldats et les aplatit net contre le mur.
«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.»
En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement. Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama, n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude!
Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne savait plus à quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette idée révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient Sita et Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain, d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?
Comme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour demander conseil à Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire.
XXVI
Secours imprévu. La mort de deux héros.
C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin une voile sur le désert immense de l'Océan, ne ressentirent une joie pareille.
«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes?
--Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils n'ont rien mangé depuis trente-six heures.
--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche de pâté, bon vin, faire plaisir à petit blanc.»
Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» éveillèrent tout d'un coup Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit pas de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses aventures à son ami.
«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal. Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton armée toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée; j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe: on me dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te ramener où tu voudras, dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te convient mieux.
--Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran. Tu emmèneras Sita et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier cet insupportable Anglais.
--Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton, c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y songes-tu?
--J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une noire ingratitude.»
Les prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah, qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la canne à sucre.
Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le terrible Garamagrif fermait la marche.
Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.
La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat à la gorge, il l'étrangla net.
Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'éveillait et reconnaissait Corcoran.
Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant son sabre d'une main, son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il se crut en sûreté.
Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de coups de fusil.
Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort, l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait par derrière, et mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des braves tombés au champ d'honneur:
L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois.
Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre.
L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Comme il avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable, doux et sincère, il a laissé dans le coeur de ses amis une mémoire qui ne périra jamais.
XXVII
Des traîtres! Toujours des traîtres!
La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant quelque piége, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au galop.
Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.
«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le salut, et demain la vengeance.»
Tout en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce.
Corcoran arma son revolver.
A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en poussant un cri de frayeur:
«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!»
Corcoran mit pied à terre.
«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.»
Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait mettre le pauvre diable en pièces.
«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.
--Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?
--Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur s'est répandue dans le camp.
--Et mon général Akbar?
--Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi et Akbar n'a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à trois ou quatre lieues d'ici.
--Et toi?
--Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés qu'on mentait, que vous étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux jours.
--Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois lieues en arrière des fuyards?
--Ah! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter.
Baber poussa un grand soupir.
«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?
--Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et sur les mains.»
Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du cheval de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent.
Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l'allié le plus précieux, après sa chère Louison.
«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux chevaux attelés à une voiture. Ce doit être un des fourgons de l'armée. Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez que quand je vous appellerai.»