Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Part 8

Chapter 83,850 wordsPublic domain

«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»

Sur cette pensée, il appela l'Indou.

«As-tu faim? demanda Corcoran.

--Oh! oui.

--As-tu des vivres?

--Non.

--Veux-tu souper?»

Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.

«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh bien, regarde.»

Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des tapis et qui avaient commencé à manger.

«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....

--C'est décidé,» dit le brahmine.

Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix basse, plus par gestes que par paroles.

Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.

Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.

Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.

A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et revenait sans avoir été vu.

Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte, et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.

La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.

Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit. Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle surtout qu'il attendait son salut.

XI

Sortie des assiégés.

Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire feu de nouveau.

Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit. Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs, renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule vers la pagode.

Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au malheureux sa liberté.

Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la tigresse, et il était évanoui.

«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il n'est que blessé.

--Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman?

--Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?»

Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait, avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une barricade.

«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je craignais que ce ne fût une bouteille de _pale ale_ de la fabrique de M. Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita.... Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou délivrés....

--Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens de faire une découverte.

--Laquelle?

--Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais le pied sur une trappe.

--Eh bien?

--Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain, et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas, nous sommes sauvés.

--Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher....

--Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar sera averti dès le milieu de la nuit.»

Corcoran se leva aussitôt.

Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier de trente marches.

«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.»

Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec précaution. Au bout de quelques minutes il revint.

«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la route.

--Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter.

--Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous, capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....»

Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit.

Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui dit:

«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir près de vous....

--Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce, n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.

--Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.

--Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais, et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid vous aviez bravé tous les dangers.»

Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.

«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles princesses ou de donner sa vie pour elles.»

Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais.

Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.

C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit jusqu'au jour.

XII

Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien volontiers.

Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne voyait point de serrure.

Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.

La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques instants.

Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux factionnaires.

En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.

Aussitôt l'autre garda le silence.

Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et John Robarts pour lui couper la tête.

Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.

Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc, pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de retrouver John Robarts un jour ou l'autre.

Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés, lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.

Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue, s'approcha de lui et lui dit à voix basse:

«Quel jour?

--Bientôt! répondit Sougriva.

--Où vas-tu?

--Au camp d'Holkar.

--Veux-tu que je te suive?

--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai. La grande nouvelle arrivera avant une semaine.

--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.

Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand galop, se dirigeant vers Bhagavapour.

Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra même personne.

Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre, de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent habituellement la guerre et marquent le passage des héros.

Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec curiosité.

«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»

On le conduisit au palais.

Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même; mais le désir de la vengeance le soutenait encore.

«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur viens-tu m'annoncer?

--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva, l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.

--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu, Sougriva?

--Du camp anglais.

--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de ma pauvre Sita!»

De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.

«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.

--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?

--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»

En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de Corcoran et de Sita.

«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant. Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.

--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»

Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.

«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie. Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»

En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de harnacher l'éléphant favori d'Holkar.

«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père.... Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.

--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous rends, vous m'accorderez une grâce.

--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma fille! s'écria Holkar.

--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la vie du lieutenant John Robarts.

--Tu veux sauver ce Feringhee?

--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un Anglais!

--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres avec lui.»

En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée anglaise.

«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant, aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés, leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs, la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes enfants?...

«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»

A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.

«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux, que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!» ajouta-t-il.

En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de deux régiments de cavalerie.

Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.

XIII

La toilette du capitaine.

Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le monde, et Corcoran le premier.

Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil, étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.

Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.

A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le pays.

Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se battre.

Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.

Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse peut-être, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre, je m'en souviens maintenant,--à trois lieues de Cantorbéry, une tante rousse et laide.

Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles blondes qui jouent du piano, quelle félicité!

Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes jouaient le premier rôle,--tout comme dans nos admirables romances françaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine aux yeux bleus de Julia.

De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre, une sympathie réciproque.

Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses autres fournisseurs,--John fut mis poliment à la porte du cottage délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.

De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.

Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des directeurs de la compagnie.

Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,--Robarts House,--et, avec le cottage, la jeune propriétaire.

De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran et de Sita.

Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.

«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp les mains vides.»

Son ardeur finit par éveiller tout le monde.

Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les yeux de Corcoran.

Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de fort mauvaise humeur.

«Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole. Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce malheur?»

Il la regarda quelque temps d'un air attendri.

«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service.... Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah! à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»

Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.

Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de s'approcher.

Celui-ci vint sous la fenêtre.

«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à lui faire.»

John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres sterling.

«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine? Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte, remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»

Corcoran souriait.

«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau, des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous assez bon pour me prêter....

--Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce que vous voudrez.»

Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.

«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....

--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour réfléchir et prendre un parti.

--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez, capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre Waddington.

--Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.

--Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...

--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»

Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de peur de surprise.

Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par trahison.