Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
Part 7
--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions de francs et qui....
--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard et curieux. C'est une jolie somme!
--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir, messieurs...»
Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le rappela.
«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en suivant cette route.
--Je vous remercie de cet avis, monsieur.
--Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être enlevé par eux.
--Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»
Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de le retenir.
«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?
--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»
Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent de la Chambre des communes.
Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et qui allaient l'atteindre.
«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.
--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un cigare.
--Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.
La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et il prononça ces dernières paroles en français.
«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur, et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?
Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour l'avertir de se tenir prête pour la fuite.
Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.
En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.
Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:
«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit expliquée, vous êtes notre prisonnier.
--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou je vous tue!»
En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin d'oeil.
Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida la victoire.
Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de Champagne.
Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.
«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.
A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de Corcoran.
Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, soit pour le faire prisonnier.
Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son empressement, il le fit verser en travers du chemin.
Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre, quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.
Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.
«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.
--Quel capitaine?
--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.
--Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile, pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie de son futur mari.
--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à celui qui arrivera le premier.»
À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.
Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très longtemps.
X
A l'assaut! A l'assaut!
De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.
Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais qui lui avait fait perdre un temps si précieux.
Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.
«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser croire que j'étais un _goddam_ comme lui! c'est à se briser la tête contre la muraille.»
Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon, se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.
Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.
Il se hâta de mettre pied à terre.
«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les Anglais sont sur nos traces.
--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita, si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous défendra....
--Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»
Corcoran parut frappé de cette réflexion.
«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le voisinage.
--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....
--Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés! Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les habits rouges de la création!»
En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux, et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.
«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi, Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque ennemi caché dans le jungle.»
Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle. C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.
Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui expliquer les raisons de sa conduite.
«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude.... si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!... tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»
Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres, Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.
«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je mourrai.»
Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces poisons subtils dont l'Inde est remplie.
«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur d'épouser ce traître Rao.»
Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.
À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles froissées.
«Qu'est cela! dit Corcoran.
--Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce signal.»
En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:
«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur....»
Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi, ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:
«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»
--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»
Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou, s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur de la pagode.
A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.
«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?
--A cinq cents pas d'ici.
--Ils nous cherchent toujours?
--Oui.
--Et ils ont retrouvé nos traces?
--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.
--Et toi, qu'as-tu fait?»
L'Indou se mit à rire silencieusement.
«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais. Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»
Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.
«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.
--Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!
--Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu as si bien méritée....
--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»
Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:
«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans l'Inde.
--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.
--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.
--Qui te l'a dit?
--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah de Bithoor.
--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?
--Il est trop tard, répliqua l'Indou.
--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?
--Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre main que la mienne....»
A ces mots, il s'interrompit tout à coup.
«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il, c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut sera rude.
--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi, charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de Brahma.»
Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient retournés au camp.
Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix forte:
«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!
--Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille d'Holkar?
--Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, voilà tout ce que je puis vous promettre.
--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon mieux. Et maintenant, commencez!»
A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les crosses de leurs carabines.
Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.
«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!
En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre laissée entr'ouverte.
Un Anglais tomba, frappé mortellement.
Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.
«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici comment il faut viser.»
Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.
A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge, qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.
«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres. N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»
C'était bien l'intention des Anglais.
Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.
«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.
Il se tourna vers Sougriva et lui dit:
«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut.... Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de la pagode à l'abri des balles.»
Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une encoignure.
Pendant ce temps, Louison ne disait rien.
L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre, et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes étendues, réfléchissant et attendant.
Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.
Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.
Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran, au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.
Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine, et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait grand besoin.
Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche et attendit.
Cependant les assiégeants s'impatientaient.
Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient de faire des pertes plus considérables.
«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.
Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.
«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»
On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la fenêtre, qui était à douze pieds du sol.
Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.
A cette vue, ses camarades crièrent:
«Hurrah!»
Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et le rejeta sur ses camarades épouvantés.
Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit singulièrement l'ardeur des cavaliers.
«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas, qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens commun.
--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.
--Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il sera bientôt forcé de se rendre.»
Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération, était inquiet de l'avenir.
Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison, les viandes froides et les bouteilles de claret.
Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une minute pour penser au dîner.
Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de la faim.
Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.
Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était encore plus grand que son dévouement.
Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes, manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la philosophie!
Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et il craignait un accident irréparable.
Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.
Enfin Corcoran prit son parti.