Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
Part 6
«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est arrivé.... Holkar, je vous quitte.
--Vous me quittez! Et dans quel moment!
--Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre au premier arbre du chemin.
--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver sa fille, et je vais partir avec vous.
--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère.... Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue; c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol, de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue. Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur. Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie anglaise qui battait la campagne.
Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la rencontre des nouveaux venus.
«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
--Ami! répondit Corcoran.
--Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux, aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
«Je suis Français, dit Corcoran.
--Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui répondit sèchement:
«Je me promène.
--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
--C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il est?»
L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait sérieusement ou se moquait de lui.
«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité? demanda-t-il.
--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
--Non.
--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de la Compagnie des Indes et président de la _Geographical, colonial, orographical, and photographical Society_, et que vous devez connaître sans doute.
--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de lieutenant dans l'armée des Indes.
--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce gentleman...
--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
--Ce baronnet,--si cela vous plaît davantage,--m'a donnée pour le gouverneur général de Calcutta.
--C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
--De Bhagavapour.
--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se soumettre? est-il prêt à se battre?
--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez plus près de Bhagavapour.
--Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
--Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs, voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas un espion d'Holkar?»
Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi, peut-être seriez-vous plus poli.
--Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli, mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
--J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise, où certainement Rao avait dû chercher un asile.
«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
--Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira amener.»
Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la fuite.
Cependant ils firent assez bonne contenance.
«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où avez-vous choisi cet ami-là?
--Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres, Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût.... Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
--Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable pour un gentleman.
--Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses. Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
--John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
--Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante comédie!
--Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant, capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison ici même.
--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En route, et suivez-nous.»
Le voyage ne fut pas long.
A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente du colonel Barclay.
VIII
Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le colonel Barclay.
Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches, le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes ou périlleuses.
C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar.
S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel, une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs militaires.
Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna et dit:
«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?
--Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français, qui est, je crois, l'espion d'Holkar.
--C'est bien. Faites entrer.
--Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.
--C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux factionnaires à la porte de la tente.
--Mais, colonel....
--Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas.
--Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes explications, c'est son affaire.»
Et faisant signe à Corcoran:
«Entrez!» dit-il.
Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du colonel Barclay.
Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la présence de Louison.
Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.
Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on intimide aisément, et se retournant vers lui:
«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.
--Français.
--Votre nom?
--Corcoran.
--Votre profession?
--Marin et savant.
--Qu'appelez-vous savant?
--Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie des sciences de Lyon.
--Où alliez-vous quand on vous a rencontré?
--A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père.
--Est-ce une Indienne ou une Anglaise?
--C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.
Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant.
«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.
--Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme.
--Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?»
Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.
«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours....
--Dites plutôt de son infâme trahison.
--Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant, monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.
--Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me l'avoir offert.»
Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui recouvrait la table.
«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute naissance.
--Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la présence de Louison.
--Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme hautain.
Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.
«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur, car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir, d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?--Non.--Tant pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar. Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.»
Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.
«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France, et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des gentlemen.... Allons, est-ce dit?
--Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar.
--Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.
--Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre.
--Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou....
--Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!
--Plaît-il?» demanda Barclay.
Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui commençait à devenir très-vive.
«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie, je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!»
Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle attendait son salut!
Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance qu'il venait de combiner.
«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté?
--Je refuse, dit Barclay.
--Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père par un coquin dont vous voulez faire son mari?
--Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il avança la main pour frapper sur le gong.
--Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le ciel aura décidé.»
Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong, le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue le colonel, il s'écria:
«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»
Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.
«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.
--Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin. Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous voulez....
--Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de m'assassiner.
--Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!»
A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la frayeur.
«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons en selle, je te le livre.»
La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il se décida à capituler.
«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.
--Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux. Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards, avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue?
--C'est convenu, dit Barclay.
--Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran, car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil.
--Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans l'honneur d'un gentleman anglais.»
Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti.
Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il cria:
«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette femme vivants!»
A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace des fugitifs et semblaient avoir des ailes.
Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les autres, hasarda cette remarque séditieuse:
«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait tant à les reprendre?»
A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un mois.
C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son chef.
IX
Au galop! Au galop! Hurrah!
Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et l'intrépide Louison.
Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées, et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur route.
Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui venaient à cheval au-devant de lui.
C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de provisions.
A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on assemblait le conseil.
Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou la liberté de Sita.
Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne de lui.
Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.
«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.
--Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.
--Je le suis, dit Sita.
--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?
--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.
--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: _Brahma et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons l'arrière-garde.»
Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.
Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.
Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_.
Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la mine flegmatique d'un _civilian_, c'est-à-dire d'un employé civil de la Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.
Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils étaient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.
«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.
--Oui, répliqua le Breton.
--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres devaient arriver à midi.
--Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.
--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle cédé la place à lady Margaret Cranmouth?
--A vous dire le vrai,--répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur ces deux dames.
--Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?