Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 9
Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de feuillets à peine.
Alors, par suite d'une hallucination très compréhensible, voilà que, dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur des _Continents Célestes_ s'animèrent, rendant réelles à ses yeux les descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.
Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue, dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles de temps.
Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées, lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes, disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore, emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était méconnaissable.
Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie, semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.
On eût dit que des mains de géants s'acharnaient après les astres, les prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini où ils disparaissaient sous un souffle colossal.
Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'était déchiré de l'enveloppe charnelle qui l'étreignait, empêchant l'expansion de ses forces, le contraignant au terre à terre et alors il avait la compréhension de l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'était plus la nuit silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait, mais bien une immensité effroyable dans laquelle se mouvaient des myriades de Soleils étincelants, désorbités, n'obéissant plus à aucune règle de la gravitation des corps, mais lancés suivant le caprice d'une volonté inconnue, semant par l'espace les formes multipliées d'une vitalité inextinguible et universelle.
Les regards effarés de M. de Flammermont, doués d'une acuité incompréhensible, plongeaient, à chaque instant, plus avant dans les profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y eût comme une infinité de voiles superposés, qui se tiraient les uns après les autres, masquant toujours le fond du gouffre céleste dans lequel Gontran pensait apercevoir la vérité de toutes choses.
Mais les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'était semblable et devant ces métamorphoses non interrompues le jeune homme ne cessait de s'extasier.
Enfin, il arriva un moment où le vertige occasionné par cette sarabande d'astres lui causa une angoisse si épouvantable qu'il s'éveilla en sursaut, en poussant un cri.
Assis sur son séant, le visage trempé de sueur, il vit, groupés autour de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec inquiétude.
Alors il comprit qu'il avait été simplement la proie d'un cauchemar et il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant indépendante de sa volonté.
--Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rêvé de la Loïe Fuller?
Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:
--Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...
Et, machinalement, il se palpait le crâne, comme s'il eût voulu se convaincre qu'il ne s'y était produit aucune fêlure.
--Un cauchemar? interrogea Farenheit.
Mais comme Ossipoff était là, lui aussi, le jeune comte eut honte d'avouer la vision astronomique qui avait troublé son sommeil et, recouvrant immédiatement la lucidité de sa pensée, il répondit:
--Oui, un cauchemar, et un cauchemar causé par ce misérable Sirius; je ne pouvais admettre que Sirius s'éloignant de la Terre, depuis des temps incommensurables, à raison de 35 kilomètres par heure, sa lumière non seulement n'eût pas diminué d'intensité, mais fût encore visible.
Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:
--Très singulier, cet état spécial dans lequel le rêve met un esprit lucide et savant! Ainsi vous voilà, vous, un astronome dont nul, pas même moi, n'oserait discuter la science, vous voilà tout ému par une objection qu'un raisonnement enfantin suffit à réfuter... Si vous aviez été dans votre état normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous paraissait un phénomène était dû tout simplement à l'énorme distance qui nous sépare de Sirius... L'éloignement qui s'est opéré depuis quatre mille ans n'est pas la cinquantième partie de la distance qui sépare Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...
Gontran inclina la tête affirmativement.
--Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigué, ajouta le vieillard, je vous serais bien obligé devenir m'aider dans certaines études que je veux faire...
Une ombre s'étendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une voix accablée:
--Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis à vous...
--Hâtez-vous... car, du train dont marche l'_Éclair_, nous ne tarderons pas à être hors de vue...
Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il revint et, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit à mi-voix, sur le ton dont un gourmet parle d'un plat délicieux et qui lui fait venir l'eau à la bouche:
--Nous saurons peut-être à quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on a affaire à une planète ou à un soleil...
Sans remarquer l'espèce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces mots, il sortit...
--Si c'est une planète ou un soleil, répéta Gontran..
Ses yeux se promenèrent, effarés, interrogateurs, de Farenheit à Fricoulet.
--Cette fois-ci, déclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.
L'ingénieur écarta les bras dans un geste de complète ignorance.
--Si encore on savait ce qu'il veut dire...
Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant, lorsqu'on heurta doucement à la porte et la voix de Séléna se fit entendre.
--Monsieur Gontran, fit-elle, mon père demande si vous le rejoindrez bientôt?
--Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...
--Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.
Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff à entrer.
--Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-être, comme vous êtes au courant des travaux de votre père, pourrez-vous nous tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...
Ayant écouté l'explication, rapidement donnée par l'ingénieur, Séléna se mit à sourire:
--Je crois que mon père a voulu faire allusion au satellite de Sirius...
Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.
--Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'écria-t-il.
Mais Gontran, atterré, murmura:
--Ah! si les étoiles se mettent à avoir des satellites... à présent...
Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps pressait, le père Ossipoff attendait et l'ingénieur ne voulait pas l'exposer, sans l'avoir au préalable bardé de notions scientifiques, au tournoi astronomique auquel le vieillard daignait le convier.
--En quelques mots, voici la chose: le mouvement propre de Sirius, au lieu de se produire uniformément, subissant certaines altérations, un astronome nommé Bessel n'a pas hésité à les attribuer à l'action d'un corps invisible de masse considérable, corps obscur, débris de mondes éteints, circulant dans l'espace. En 1854, Le Verrier préconise cette théorie, s'appuyant sur les inégalités périodiques présentées par Procyon, à qui on n'avait jamais pu découvrir de satellite... Ce qui n'empêchait pas M. Peters, en 1851, de donner à l'orbite de ce corps inconnu et invisible la forme d'une ellipse très allongée sur laquelle il se meut en un espace de cinquante ans...
Farenheit ne put retenir un formidable éclat de rire.
--On ne connaît pas le corps, on ne l'a jamais vu... on ne sait même pas s'il existe; mais ça n'empêche pas les astronomes de déclarer dans quelles conditions il se meut.
--S'ils ne déclaraient que cela, poursuivit Fricoulet; mais, en 1862, MM. Auwers et Safford indiquaient au problématique satellite un angle de position de 85",4, à une distance angulaire de 10",6.
L'Américain leva les bras au plafond en s'exclamant ironiquement:
--Incommensurable!...
--Riez tant que vous voudrez, monsieur Farenheit, déclara Séléna; cela n'empêche pas qu'en 1862, le 31 janvier, M. Alvan Clark fils, en essayant un télescope de 18 pouces, aperçut à gauche de Sirius un point lumineux, dont l'angle de position était exactement égal à 84°,6... c'est-à-dire une différence de 1 degré seulement avec l'observation de MM. Auwers et Safford.
--Et c'est là que se borne ce que l'on sait de ce satellite? interrogea ironiquement Gontran.
--Point: son éclat est à peu près égal à celui d'une étoile de neuvième grandeur et sa masse à environ la moitié de celle de Sirius, c'est-à-dire sept fois celle du Soleil, bien que sa lumière soit environ cinq mille fois moindre que celle de l'étoile principale... Maintenant que te voilà renseigné...
Et, en disant cela, l'ingénieur poussait Gontran vers la porte, car il entendait M. Ossipoff qui appelait à grands cris son jeune «collègue»; mais celui-ci, qui n'affrontait jamais, sans appréhension, ces sortes de conversations, demanda encore avant de sortir:
--Alors, la question est de savoir si ce fameux satellite est planète ou soleil?
--Oui; d'après ce qu'a dit Ossipoff.
--Et... as-tu une idée personnelle à ce sujet?
--Aucune; vu que, jusqu'à présent, ce sujet m'a laissé fort indifférent; mais, si tu veux me croire, dans l'incertitude, tu le laisseras parler, et, s'il t'interroge, tu peux soutenir hardiment la théorie qui te conviendra...
Dans sa cabine, le vieillard trépignait d'impatience en attendant Gontran, tout en fouillant l'espace pour arracher ses secrets au monde mystérieux qui l'intriguait si fort.
Était-ce là en effet un Soleil, brillant de son propre éclat, ou bien n'avait-on affaire qu'à une planète énorme de ce lointain système?
Ossipoff tenait pour cette seconde hypothèse et M. de Flammermont avait à peine franchi le seuil qu'il lui cria:
--Vous savez, mon cher, pour moi il n'y a plus maintenant l'ombre d'un doute, c'est bien une planète.
--En vérité!
--Et vous allez comprendre mes raisons: voici un monde d'un grand volume auquel rien ne m'empêche de supposer un sol très blanc, qu'éclaire un soleil deux fois plus intense par unité de surface et ayant une surface cent quarante fois plus étendue que le soleil terrestre; qu'y a-t-il d'impossible à ce que cette planète, même éloignée à plus d'un milliard de lieues du flambeau central, soit perceptible à 39 trillions de lieues de distance?
Pour ne pas se compromettre, Gontran crut devoir approuver, d'une inclinaison de tête, cette théorie qui ne lui importait pas plus, au fond, que celle contraire et qui avait l'avantage de lui permettre de conserver un mutisme absolu.
D'ailleurs, le savant paraissait avoir oublié la présence de son compagnon, tout entier saisi par l'intérêt croissant de son étude, laquelle prenait, à chaque instant, une étendue de plus en plus grande; après avoir examiné minutieusement Sirius et son satellite, il parvint à distinguer plusieurs autres points lumineux, l'un par 114° et 72", l'autre par 159° et 104", qu'il n'hésita pas à déclarer comme appartenant aussi au système sirien.
Aux exclamations de triomphe poussées par le vieillard, Fricoulet et Séléna accoururent et quand Ossipoff eut exposé le motif de sa joie:
--Mon Dieu, mon cher monsieur, dit l'ingénieur, je ne voudrais certainement pas m'inscrire en faux contre vos affirmations; cependant, outre que votre théorie de sol blanc du fameux satellite sirien me semble très discutable, je trouve également que vous augmentez le système de Sirius avec une légèreté un peu bien juvénile...
Le vieux savant eut un haut-le-corps prodigieux; il abandonna le télescope, vira sur ses talons comme une toupie et, le visage subitement congestionné, les yeux lançant des éclairs à travers les verres de ses lunettes:
--Et sur quoi vous basez-vous, mon jeune ami, demanda-t-il d'une voix sifflante pour vous permettre de me démentir si catégoriquement?
Fricoulet se récria:
--Je ne me permets rien, monsieur Ossipoff; j'ai commencé par le vous dire. Seulement, il est loisible de se demander si ces points lumineux dépendent réellement du système de Sirius ou bien s'ils ne sont pas tout simplement situés au delà de cette étoile, paraissant être dans son voisinage, par le simple hasard des perspectives célestes.
Le vieillard était bien obligé, en lui-même, de reconnaître la logique de cette observation; mais il n'aimait pas la contradiction et il riposta d'une voix aigre, tout en contenant son irritation:
--Je serais curieux en ce cas de savoir quelle orbite vous assigneriez à ce satellite de Sirius... du moment que, pour vous, ce n'est pas une planète, mais un soleil...
--Mon Dieu, moi, vous savez, je n'ai pas grande opinion personnelle à ce sujet; mais Gontran--qui m'en parlait précisément hier--m'a donné des renseignements très intéressants.
--Vous! s'exclama le vieillard sur un ton d'indignation...
--Moi! se récria à son tour M. de Flammermont, moi je t'ai parlé de cela?
Mais Fricoulet, indifférent à la surprise indignée de son ami, poursuivit:
--Voyons, ne m'as-tu pas dit que, pour un système binaire, plusieurs cas étaient en présence: ou bien chaque composante peut avoir ses planètes tournant en cercle autour d'un Soleil respectif, ou bien les planètes peuvent décrire de triples spirales, symétriquement formées, avant de revenir à leur point de départ...
Ossipoff se mit à ricaner et s'adressant au jeune comte:
--Ah! ce n'est pas l'imagination qui vous manque! malheureusement entre le produit de l'imagination et les résultats d'études scientifiques, il y a de la marge... Ainsi, vous faites-vous une idée à peu près exacte des singulières années, des bizarres saisons que peuvent produire de semblables révolutions?... non, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je vous dis...
Il s'interrompit brusquement, se rappelant l'acquiescement que, quelques instants auparavant, le jeune homme avait donné à sa théorie concernant le satellite de Sirius.
--Pourquoi ne m'avoir pas démenti tout à l'heure et ne m'avoir pas répondu Soleil, quand je vous parlais Planète?
Pris de court par cette question, le jeune homme répliqua avec un haussement d'épaules qui attestait le peu d'importance de la chose.
--Mon Dieu, mon cher monsieur Ossipoff, toutes les opinions sont respectables, en outre, je suis peu partisan de la contradiction, surtout lorsqu'elle s'adresse à une personne plus âgée que moi...
Ossipoff s'emporta.
--Il n'y a pas d'âge! cria-t-il, quand la science est en jeu; nombre de fois depuis le commencement de ce voyage, j'ai incliné ma tête blanche devant votre savoir et rien ne peut m'humilier davantage que cette condescendance à ma vieillesse...
Il se tut quelques instants, marmottant entre ses dents des paroles inintelligibles; puis, brusquement, congédiant Gontran de la main:
--Allez... puisqu'il en est ainsi... je n'ai plus besoin de vous...
Et, sans s'occuper de ceux qui se trouvaient là, il se recolla le visage à l'oculaire, ressaisi tout entier par son ardente curiosité...
Une fois sur le palier et la porte soigneusement refermée derrière lui, Gontran demanda d'un ton irrité à Fricoulet:
--Qu'est-ce qui t'a pris? en voilà une idée de raconter à Ossipoff des choses qui ne sont pas?
--Ce ne serait pas la première fois, ricana l'ingénieur.
--Soit; mais les précédentes fois, nous étions d'accord.
--Ne fallait-il pas trouver un moyen d'aller au-devant des questions qu'il t'aurait sûrement posées?...
Puis, de mauvaise humeur à son tour, comme si le reproche de M. de Flammermont lui paraissait injustifié, l'ingénieur bougonna:
--C'est bien; désormais je te laisserai tirer d'affaire tout seul.
Et, tandis que Gontran rentrait dans sa cabine, il descendit lentement les marches qui conduisaient à la machinerie, murmurant avec un singulier sourire...
--Qui sait?... on a vu des choses plus étranges...
CHAPITRE V
OÙ GONTRAN ET FRICOULET ONT UNE EXPLICATION SÉRIEUSE
Il y avait deux jours déjà, ou plutôt deux fois vingt-quatre heures, que l'_Éclair_, naviguant toujours dans la Voie Lactée, avait laissé bien loin derrière lui Sirius et la constellation du Grand Chien à laquelle appartient ce brillant soleil.
Emporté par une force incommensurable, obéissant à l'attraction invincible qu'exerçaient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil filait droit son chemin, semblable à ce boulet hyperbolique dont l'auteur des _Continents célestes_ parle dans un de ses ouvrages, et sans apparence qu'il dût atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les limites de cet infini dans lequel il était lancé, reculant au fur et à mesure qu'il avançait sur sa route.
Dans l'intérieur du wagon, une certaine contrainte régnait depuis la scène que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent; entre les éléments plus qu'hétérogènes dont se composait la petite troupe des voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupçons d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites à l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus, que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate eût été incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court qu'il fût.
Semblable à un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est poussé par le régisseur, sur la scène, sans savoir un mot du rôle qu'il doit débiter, M. de Flammermont fût resté en panne, à tout moment, s'il n'eût eu affaire à un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.
Or, depuis l'incident, en apparence fort léger, auquel avait donné lieu la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se bouder; peut-être eût-il été admissible, ou tout au moins compréhensible, que Gontran en voulût à l'ingénieur, car il eût pu considérer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prêté une opinion diamétralement opposée à celle du vieillard, et sans qu'il y eût aucune nécessité à cela.
Car M. de Flammermont ne pouvait supposer que l'ingénieur éprouvât un plaisir quelconque à soulever des discussions entre le savant et lui, d'autant plus que, depuis le départ de la Terre, il avait fait preuve, à son égard, d'une inépuisable complaisance.
Ce n'était donc pas par pur caprice, dans l'unique désir de lui jouer un mauvais tour et de s'amuser à ses dépens que Fricoulet lui avait prêté un langage qu'il n'avait jamais tenu.
Quant aux explications qu'il lui avait données, au sortir de la cabine d'Ossipoff, il n'y ajoutait qu'une foi très médiocre; il n'eût tenu en effet qu'à l'ingénieur de fournir à son ami les explications qu'il jugeait indispensables, concernant Sirius, mais en s'y prenant d'autre façon.
L'ignorance de Gontran en matière astronomique rendait déjà fort difficile, pour ne pas dire impossible, son attitude; l'existence allait devenir insoutenable s'il prenait souvent à Fricoulet des fantaisies semblables à celle-là.
Vif comme il l'était, habitué à ne jamais conserver au dedans de lui-même son opinion concernant une personne ou un fait, partisan des explications franches et promptes, Gontran, sur le premier moment, avait pensé à demander à Fricoulet la raison qui l'avait fait agir de la sorte.
Mais un instinct, dont il ne se rendait pas compte, lui avait fait garder le silence et, ainsi qu'il arrive en semblable circonstance, la mauvaise humeur qu'un entretien de quelques minutes eût peut-être dissipée, s'était transformée en bouderie.
Et, chose bizarre, à mesure que les heures s'étaient écoulées, le jeune comte avait senti se fortifier davantage en lui l'idée de ne pas revenir sur cet incident; il sentait vaguement--mais, nous le répétons, sans pouvoir se faire à ce sujet une opinion même indistincte--que, pour agir ainsi qu'il l'avait fait, l'ingénieur avait eu une raison; mais il avait aussi le pressentiment que, cette raison, il ne la donnerait pas.
Alors, dans de semblables conditions, pourquoi provoquer une explication qui n'avait d'autre chance que de dégénérer en discussion et en discussion d'autant plus pénible, d'autant plus périlleuse que les circonstances contraignaient impérieusement les deux amis à une vie étroitement commune?
Gontran s'était donc mis à bouder Fricoulet et comme, boudant Fricoulet, il ne voulait et ne pouvait se risquer à se rencontrer avec Ossipoff sur le terrain scientifique où il craignait toujours une glissade dangereuse, il feignait une indisposition et ne bougeait pas de son hamac.
Fricoulet, de son côté, paraissait bouder également; nous disons «paraissait», car le caractère enjoué et jovial de l'ingénieur était absolument réfractaire aux bouderies; non moins franc que Flammermont, il n'aimait pas les choses qui traînaient et était partisan des situations rapidement tranchées.
Seulement, en cette circonstance, il éprouvait une retenue singulière, pour ne pas dire une sorte de répugnance à adresser la parole à son ami.
La vérité c'est que, s'il boudait--comme il y paraissait--c'était, non contre Gontran, mais contre lui-même.
Oui, contre lui; il n'était pas content de ce qu'il avait fait, bien qu'en le faisant il eût pour ainsi dire agi sans son propre consentement, obéissant à un sentiment inanalysable, poussé par un instinct qu'il ne s'expliquait pas.
Nul doute qu'en prêtant à Gontran une opinion contraire à celle manifestée par Ossipoff, il n'eût eu l'intention de brouiller les cartes et de provoquer, à la comédie qui se jouait depuis si longtemps, à l'insu du vieillard, un dénouement imprévu, non conforme aux désirs des principaux acteurs.
Seulement, il lui semblait que ce dénouement-là ne serait pas pour lui déplaire, à lui, Fricoulet, s'il déplaisait à Flammermont et à Séléna.
Pourquoi? Ah! pourquoi... il n'en savait rien. S'il eût voulu le savoir, peut-être bien, cela ne lui eût-il pas été très difficile: il n'eût eu pour cela, lui, le chimiste par excellence, qu'à analyser le mélange troublé et un peu bizarre que faisaient ses sentiments, au fond de lui-même.
S'il l'eût voulu; mais, voilà, il ne le voulait pas: un instinct secret l'avertissait que, dans son intérêt et dans celui de tous, mieux valait qu'il n'approfondît pas la question--en cela, il obéissait au même sentiment qui poussait Gontran à fuir une explication--et, enfermé dans son mutisme, il demeurait confiné dans la machinerie.