Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 7
Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mêler ceux d'un soleil écarlate, subitement monté au-dessus de l'horizon et ces deux soleils s'augmentaient bientôt d'un troisième, puis d'un quatrième, qui ajoutaient chacun une tonalité différente à celles des précédents.
Tour à tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge sang; mais bientôt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait à lui pour produire un vert éclatant dont l'atmosphère se trouvait baignée jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumière couleur rubis.
C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et d'étonnements non interrompus.
Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.
Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre, due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis, qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un masque d'un vert pâle.
Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser aller à un bercement délicieux.
Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été dans le rayonnement de projections électriques multicolores.
En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes, elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.
Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.
--Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.
Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:
--Où est-elle?
--Qui? elle?... interrogea l'ingénieur, ahuri.... Séléna?
Gontran partit d'un grand éclat de rire.
--Non... la Loïe Fuller...
Et, comme son ami écarquillait les yeux, le jeune comte ajouta:
--Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rêvé... si bien que, conformément à cette théorie de transformation de colorations, il me semblait épouser la Loïe Fuller... et c'est elle que je cherchais en m'éveillant...
--Pauvre Séléna, murmura comiquement Fricoulet...
--Preuve, ajouta Gontran d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que je n'ai vraiment pas la tête assez solide pour m'occuper de science...
En ce moment, Farenheit entra précipitamment dans la cabine: il paraissait fort agité et son visage tout congestionné, ses regards flambants trahissaient une de ces colères furieuses dont il avait déjà, au cours du voyage, donné de multiples exemples.
--Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?
--Il y a, gronda l'Américain, que ce damné Ossipoff nous a encore joué un tour de sa façon.
--Que se passe-t-il?
--Vous aviez déclaré, n'est-ce pas, que le moyen le plus sûr de rejoindre la Terre était d'aller de l'avant, toujours de l'avant.
--Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte rend matériellement impossible tout retour en arrière...
--Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouvé un moyen de virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...
--Pas possible...
--C'est comme je vous le dis... cria l'Américain qui ne supportait pas qu'on mît en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...
Fricoulet se précipita dans la machinerie, entraînant sur ses talons Gontran et Farenheit, et colla son oeil au télescope.
--Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.
--Cette étoile, répondit l'Américain, cette étoile qui inonde le wagon d'une si grande lueur, la voyez-vous?
--Dame... à moins d'être aveugle... eh bien! c'est [Grec: ê] (êta) de la constellation du _Navire_... Après?...
--Après? répéta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitté mon hamac et j'étais venu m'étendre ici, pensant que le changement de place me serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi... alors, pour passer le temps, je m'étais mis au télescope et, tout de suite, mon attention avait été attirée par cette étoile qui brillait d'un éclat extraordinaire.
--Pas étonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du ciel austral, après le Centaure.
--À mesure que les minutes s'écoulaient, poursuivit l'autre, ses dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupéfiantes, preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un quart d'heure à peine--elle s'est mise à diminuer avec non moins de rapidité... preuve...
--...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui commençait à s'émouvoir, lui aussi.
--Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur Farenheit, déclara ironiquement l'ingénieur; autrement, vous sauriez que [Grec: ê] (êta) du Navire est une étoile variable et même la plus variable qui soit, car depuis 1677, époque à laquelle l'astronome anglais Halley l'a aperçue pour la première fois, jusqu'à ces temps derniers, où Gould l'a étudiée, elle n'a cessé de varier d'éclat, tombant de la première jusqu'à la huitième grandeur, pour se relever ensuite et reprendre son premier rang...
Puis, s'adressant ironiquement à Gontran, sur l'épaule duquel il frappa.
--Hein!... ce que c'est que de n'être pas de la partie, ricana-t-il; on s'émeut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans le phénomène qui vous a tant effaré et l'_Éclair_ continue bien sa course vers l'infini.
Une voix derrière lui--celle du vieux savant--dit alors:
--Puisque vous êtes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous auriez pu ajouter, pour l'édification complète de M. Farenheit, que toutes les étoiles du ciel sont variables, car, conformément aux lois qui régissent l'univers, les soleils naissants ont un éclat de plus en plus vif jusqu'au moment où, après être demeurés stationnaires, ils décroissent, puis finissent par s'encroûter et s'éteindre...
--On pourrait en dire autant des savants, pensa à part lui l'Américain en lançant à Ossipoff un mauvais regard.
--Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des étoiles à variations périodiques d'éclat, causées soit par le passage d'une planète ou d'un anneau obscur devant le disque de l'étoile, soit par un phénomène analogue à celui de la périodicité des taches solaires... n'est-ce pas, mon cher Gontran?
Directement pris à partie, le jeune homme s'empressa de répondre.
--Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqué la chose à Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la mémoire fait défaut...
Il avait dit cela avec un aplomb si stupéfiant que l'ingénieur ne put s'empêcher de l'admirer.
--Joignez à cela, ajouta Ossipoff enchanté d'avoir un auditoire en présence duquel il pût exécuter ce que Farenheit appelait irrévérencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des étoiles qui ont brillé à certains moments et se sont éteintes plus ou moins complètement, en dehors bien entendu de celles dont l'éclat varie périodiquement...
--...telle cette étoile qui, en 1572, brillait d'un tel éclat que Sirius, Wega, Jupiter même pâlissaient auprès d'elle, et qu'on la voyait en plein jour, trônant dans la constellation de Cassiopée.
C'était Fricoulet qui venait de parler ainsi, se hâtant par sa réponse de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une tuile sur la tête du pauvre Gontran, auquel il demanda:
--N'est-ce pas Tycho Brahé qui donne des détails à ce sujet...
Le jeune comte inclina la tête affirmativement et ajouta:
--On trouve bien d'autres exemples de semblables phénomènes dans le catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopédie chinoise de Man-Tuan-Lin, qu'a traduite Édouard Biot.
Fricoulet joignit les mains admirativement.
--Quelle érudition!... s'exclama-t-il.
--Avec l'aide des «Étoiles», le livre de mon homonyme, répondit tout bas le jeune comte.
Ce qu'il oubliait d'ajouter--car sa mémoire ne le servait pas toujours fort à propos,--c'était l'émotion universelle produite par l'apparition de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan déclare que cette étoile n'était autre que celle qui avait guidé les rois mages au berceau de Jésus, et de Bèze, poursuivant la même hypothèse, proclama que cette apparition annonçait le second avènement du Messie: l'Antéchrist devait être né, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les étoiles allaient tomber du ciel. Cette émotion ne tarda pas heureusement à se calmer: l'étoile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus tard, elle s'évanouissait complètement et, comme les lunettes astronomiques n'étaient pas encore inventées--elles ne devaient l'être que trente-sept ans après,--on ne put savoir ce qu'était devenue la fameuse étoile.
--Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda Fricoulet à Ossipoff.
--Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu'à nos jours; la dernière date de quelques années à peine et était située dans la constellation d'Andromède...
Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos appuyé à la paroi du wagon, ronflait à poings fermés.
Le savant ne put retenir un mouvement de dépit et grommela:
--Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif et c'est peine perdue que vouloir lui dévoiler les mystères de la nature.
Gontran répliqua avec indulgence:
--À chacun son lot; les étoiles ne l'intéressent pas plus que les porcs ne vous intéresseraient, vous...
Les lèvres d'Ossipoff se plissèrent dans une moue indignée.
--Singulière comparaison! murmura-t-il.
--C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui appliquer les paroles latines: _margaritas ante porcos_...
Ossipoff lança, vers le hublot, son bras, dans un geste plein d'enthousiasme.
--Et je vous demande un peu, s'écria-t-il, si jamais joaillier terrestre a pu former un écrin aussi merveilleux.
De fait, la région céleste traversée, en cet instant, par l'appareil, offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pût rêver, tel que jamais décorateur n'en eût osé concevoir un semblable pour la plus idéale des féeries.
Il y avait là une telle condensation d'étoiles que, dans l'espace, il semblait que fût tendu un impalpable mais radieux rideau de lumière; c'était ce point précisément dans lequel Herschell avait compté jusqu'à 250 étoiles, circonscrites par un seul champ télescopique de 15 secondes de diamètre, soit plus de 5,000 astres pour un degré carré de surface.
L'observateur, sur une étendue de 47 degrés carrés, avait vu passer sous ses yeux près de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect pouvait présenter, à une distance relativement aussi faible, cette armée formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante palette formée de toutes les couleurs...
L'étoile variable qu'avait signalée Farenheit étincelait d'un vertigineux éclat au milieu de cette agglomération diaprée, derrière laquelle, découvrant un réseau de dentelle sur le noir de l'infini, une vaste nébuleuse étendait ses méandres, étrangement déchiquetée et parsemée, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi éloignés des voyageurs qu'eux-mêmes se trouvaient éloignés de leur planète natale.
--Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de cet incompréhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une profonde rêverie.
--Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?
--Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.
--Est-ce des nébuleuses que vous parlez?
--Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance disséminée par l'espace sans aucune espèce de loi apparente et n'offrant, en aucune partie de son étendue, la moindre apparence de résobilité en étoiles... Combien de centaines de siècles met sa lumière pour nous parvenir?... mystère; à l'instant où nous la voyons... est-ce elle-même ou simplement le dernier rayon projeté dans l'espace, au cours de son agonie?... autre mystère...
Et, se prenant la tête à deux mains, il ajouta:
--Pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme un cerveau d'envergure impuissante à embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi ne lui a-t-il donné qu'une intelligence impuissante à sonder tous ces mystères qui remplissent la nature...
Les bras abandonnés, les mains croisées, le vieillard demeurait immobile, les yeux rivés sur le scintillement multicolore dont la nébuleuse parsemait l'espace, bien loin par delà les soleils qui brillaient au premier plan.
Profitant de la méditation en laquelle était tombé M. Ossipoff, Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait entraîné hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:
--Mon cher ami, à l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous reverrons la Terre, à moins cependant qu'il ne nous arrive un accident imprévu.
--Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?
--Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la route que nous suivons: l'_Éclair_ se trouve actuellement au pôle austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations de cette région. Le pôle sud de la Terre aboutit entre la Grande-Nébuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astérismes de l'Octant; nous avons laissé à notre droite la Croix-du-Sud et le Centaure et bientôt tu verras grandir à notre horizon du sud-est, Canopus...
Ce nom parut éveiller chez Gontran quelque souvenir lointain.
--Canopus... Canopus... répéta-t-il; attends donc un peu...
Il se gratta légèrement le bout du nez, puis, son visage s'éclairant peu à peu, il dit:
--J'y suis... Canopus n'était-il pas le pilote de Ménélas?...
--Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique, c'est une étoile de première grandeur, la seconde, par son éclat, de tout l'univers céleste; elle appartient d'ailleurs à la constellation du Navire, dont elle forme la proue.
--Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse bêtise en parlant du pilote de Ménélas?
--Assurément non, puisque c'est lui qui a servi de parrain à l'étoile en question.
Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:
--Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?
--Assurément oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons un itinéraire qui doit forcément nous ramener dans la zone terrestre; tu comprends, nous quittons à toute vitesse la Voie Lactée, nous remontons vers l'hémisphère boréal, nous cinglons droit sur Sirius et...
Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui s'arrêta.
--Tu sais, dit-il, le père Ossipoff n'est pas là, donc, inutile de me rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que nous avons retrouvé notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle à Séléna.
Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de la porte.
--Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.
--Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran, nous partons pour Sirius...
Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose à la fille d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:
--Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...
Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce étreinte, tandis que Fricoulet murmurait à part lui, en regardant son ami d'un air de pitié pleine de commisération:
--Allons, bon... le voilà qui en repince pour la mairie du VIIIe!
CHAPITRE IV
DANS LEQUEL LES CHOSES SE BROUILLENT
Ainsi que Fricoulet l'avait si joyeusement annoncé à son ami, la région que traversait l'_Éclair_ se trouvait exactement située par VI heures d'ascension droite et 50 degrés de déclinaison australe, sur les confins de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'éloignait avec une vertigineuse vitesse.
C'était le point céleste auquel aboutirait--s'il était indéfiniment prolongé--l'axe autour duquel tourne notre planète, en un mot, le pôle sud de l'univers; et ce point, c'était la constellation de l'_Octant_; en consultant la carte céleste qui se trouvait à bord, épave précieuse sauvée par Ossipoff des différentes catastrophes dont les voyageurs avaient été victimes depuis leur départ de la Terre, Gontran vit que les constellations voisines les plus remarquables étaient le _Petit-Nuage_, le _Toucan_, le _Phénix_, l'_Hydre_, l'_Horloge_, le _Réticule_, la _Dorade_, le _Poisson-Volant_, le _Navire_, le _Caméléon_, l'_Abeille_, la _Croix-du-Sud_, l'_Oiseau_, le _Triangle_, le _Compas_, l'_Autel_, le _Paon_, l'_Indien_ et la _Grue_.
--L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant à Fricoulet.
Celui-ci, sans répondre, indiqua à son compagnon un point de l'espace sur la gauche du wagon.
--Là-bas, du côté des _Nuées de Magellan_ et de la _Montagne de la Table_, le _Grand Nuage_.
--Ah! dit Gontran, sur un ton indifférent, et qu'a-t-il de particulier, ton _Grand Nuage_?
--Oh! pas grand'chose... ceci seulement: à la distance qui nous sépare du système solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant d'elles, ces nébuleuses ont à peine grandi; j'en conclus donc qu'elles doivent se trouver vertigineusement éloignées.
--Mon Dieu, l'univers est très grand...
Ces mots avaient été prononcés d'une voix qui trahissait un tel désintéressement de la question que l'ingénieur ne put retenir un éclat de rire.
--Je ne parle pas des dimensions de l'univers, répliqua-t-il, mais simplement de l'éloignement d'un monde ou plutôt d'un amas de mondes, car dans le _Grand Nuage_, Herschell n'a pas compté moins de 284 nébuleuses, 66 groupes d'étoiles, 582 étoiles isolées, de même que dans le _Petit Nuage_, il a relevé l'existence de 52 nébuleuses, 6 groupes d'étoiles et 200 étoiles...
--Dieu! que c'est intéressant! balbutia Gontran en étouffant avec peine, à l'aide de sa main, un formidable bâillement...
Le visage de Séléna s'attrista.
--Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...
--Ah! jamais, déclara le jeune homme énergiquement.
--Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit: seulement, permets-moi de te dire--et cela en présence de mademoiselle--que tu me parais être dans de très mauvaises conditions pour affronter le mariage...
Séléna protesta.
--Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.
--Permettez; ce n'est point à vous que je fais allusion... mais bien à M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune, il faudra que Gontran s'astreigne à jouer aux étoiles avec son beau-père... Est-ce vrai?
La jeune fille répondit, en souriant, d'un air embarrassé:
--Vous avez peut-être raison... Mais Gontran n'a rien à craindre; je suis assez forte à ce jeu-là, je me tiendrai derrière lui et je lui «soufflerai».
--Comme lorsque je récitais mes leçons, au lycée... Ce sera charmant. Il avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimulée pour que Séléna la remarquât; attristée, elle murmura:
--Hélas!... Gontran... il est encore temps de vous dédire et de renoncer aux projets que nous avions formés.
Sans répondre directement, M. de Flammermont soupira:
--D'ici que nous atteignions la Terre--si nous devons jamais l'atteindre--nous avons largement le temps de défaire et de refaire nos projets.
Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute émue:
--Gontran... Gontran... le voyez-vous?...
--Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.
--Eh! le _Sac-à-charbon_, parbleu!
Gontran regarda tour à tour Fricoulet et Séléna, d'un air effaré, balbutiant:
--Le _sac-à-charbon_!
--Réponds: «oui... très curieux», lui souffla rapidement à l'oreille Fricoulet.
Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme répondit:
--Oui... très curieux...
Satisfait par ces mots, le vieillard appela:
--Séléna... viens donc un peu...
La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches de l'escalier, légère comme un oiseau...
--Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...
L'ingénieur s'approcha de la longue-vue braquée devant le hublot de la machinerie, y colla son oeil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au moment où il dit:
--Viens voir...
Gontran, ayant remplacé son ami, poussa une légère exclamation et ne put retenir ces mots:
--Voilà qui est bizarre!...
Dans la Voie Lactée, il y avait comme une déchirure que semblait produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, là, c'était une vaste solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des étoiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupéfait pouvait plonger dans l'infini des cieux, à d'incommensurables distances...
À quelle cause attribuer ces contrées désertes aujourd'hui? Furent-elles autrefois, comme le sont leurs voisines, fécondes en astres, elles aussi, et leur solitude présente est-elle imputable à d'incompréhensibles catastrophes sidérales?