Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 6

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--Comment! sans doute, se récria Fricoulet; c'est certainement qu'il faut dire... et savez-vous à quoi est due cette illusion d'optique? tout simplement à l'épaisseur de la couche atmosphérique terrestre qui produit le phénomène de la scintillation des astres... Ici, nous flottons dans le vide et la lueur des étoiles nous apparaît telle qu'elle est réellement, c'est-à-dire fixe ou à peu près...

Gontran, qui écoutait distraitement son ami, ayant toute son attention attirée vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:

--Mais la lueur de Mars, de Vénus, de la Lune même ne scintille pas, et cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des étoiles, la couche atmosphérique terrestre.

--C'est à cela que l'on distingue les planètes, répondit Fricoulet; maintenant--et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, à l'oreille duquel il parla bas,--si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les étoiles blanches qui scintillent le plus et les étoiles rouges ou orangées qui scintillent le moins.

--Les premières, dans le spectre desquelles on retrouve les sept couleurs du prisme, avec les raies noires caractéristiques de l'hydrogène; les secondes, dont le spectre est traversé par de larges bandes nébuleuses obscures formant comme une espèce de colonnade.

Ces mots, c'était Ossipoff qui venait de les prononcer, arrêté sur la dernière marche de l'escalier d'où il avait entendu la fin seulement de la phrase de l'ingénieur; persuadé comme il l'était des connaissances scientifiques de son futur gendre, la pensée toute naturelle qui se présenta à son esprit fut que Fricoulet répondait à une «colle» que venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:

--Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des variations de couleurs pour toutes les étoiles observées et ramenées à une même hauteur de 30 degrés au-dessus de l'horizon?...

Fricoulet cligna malicieusement de l'oeil vers son ami et répliqua avec une assurance imperturbable:

--Je n'aurai pas grand mérite à vous répondre, mon cher monsieur Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose à l'instant: ce nombre est de 86 pour les étoiles blanches et de 56 pour les rouges.

Puis, prenant un air à dessein naïf, pour bien donner le change au vieillard:

--Chez nous, en France, les paysans prétendent que les fortes scintillations d'étoiles annoncent la pluie... et généralement, ils ne se trompent pas.

--Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque c'est la présence de l'eau dans l'atmosphère, en quantité plus ou moins grande, qui exerce l'influence la plus marquée sur la scintillation...

Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma complètement; une ride profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncés, ses lèvres se plissèrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:

--Mon cher enfant, dit-il à voix basse et comme honteux, je désirerais vous entretenir d'un sujet grave...

Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses bras un geste dont la claire signification était «À la grâce de Dieu» et morne, silencieux, tête basse comme une victime, il suivit le vieux savant qui montait lentement l'escalier.

Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaça pour laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni Fricoulet ni l'Américain ne pouvaient se mettre à l'écoute et, étant entré à son tour, referma soigneusement la porte derrière lui.

--Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant à la dérobée son futur beau-père, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir?

Et son inquiétude était d'autant plus grande qu'ayant fermé soigneusement la porte, le vieillard était venu se planter devant lui et l'examinait à travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on eût dit qu'il éprouvait quelque appréhension à parler et qu'avant de s'y résoudre il voulait tâcher de découvrir par avance comment son interlocuteur allait prendre la communication qu'il avait à lui faire. Enfin, se décidant, il toussa à deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa main sur le bras du jeune comte:

--Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrassé et d'une voix dans laquelle il y avait une intonation pleine d'humilité, mon cher enfant, j'ai un aveu pénible à vous faire.

Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur le front et, tandis que son buste se rejetait en arrière, dans un mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.

--Encore!

Il pensait que le vieux savant avait cédé à quelque nouvel accès de folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'était la situation des voyageurs.

--Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens faire appel à toute votre science et à toute votre mémoire...

Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le corps, à fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait pressentir sur quel terrain allait se trouver placée la conversation.

--Je vous ai prié de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la singulière défaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime, devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...

--Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garçon trop modeste pour n'être pas indulgent.

Ce dernier mot était malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et les vitres des lunettes d'Ossipoff étincelèrent subitement, tandis que d'une voix brève, sèche, coupante, il ripostait:

--Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.

Gontran demanda:

--D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?

Le vieillard hésita encore; sans doute ce qu'il avait à dire lui apparaissait-il comme une chose énorme et n'était-il pas certain que sa confiance fût bien placée. Mais, d'un autre côté, la nécessité impérieuse le poussant, il se décida en poussant un petit soupir.

--Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos calculs sont exacts?

--Quels calculs?...

--Ceux qui vous ont servi à établir la route suivie par l'_Éclair_?

Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule idée que l'on pouvait mettre en doute l'authenticité de ses calculs suffît à l'indigner.

--Plaisantez-vous? se contenta-t-il de répondre avec une dignité parfaitement simulée.

Ossipoff protesta.

--Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il était loin de mon intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous trouverez ma question excusable...

L'inquiétude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de la force d'Ossipoff ne s'y retrouvât plus, il fallait qu'il s'agît en effet d'un problème ardu, pour la solution duquel toute sa «roublardise» serait inutile.

--Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha à affermir, et si mes modestes lumières peuvent vous être de quelque utilité...

--Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous avons atteint la Voie Lactée et dépassé l'étoile la plus proche de notre système solaire.

--[Grec: A] (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.

--À notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes terrestres ont relevé dans cette constellation et nous sommes à proximité de la _Croix-du-Sud_?

Ces derniers mots n'étaient plus aussi assurés que le commencement de la phrase; mais ils étaient prononcés sur un ton interrogatif qui ne laissa pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...

Néanmoins, comme il lui était impossible de garder le silence, il répondit de manière énergiquement affirmative.

--C'est parfaitement cela.

Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids énorme lui eût été enlevé de dessus la poitrine.

--Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je suis heureux de vous voir en communion d'idées avec moi sur ce point... seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phénomène.

Il prit le jeune comte par la main, l'amena près du télescope et, par une douce pression sur les épaules, le contraignit à s'asseoir devant l'instrument en disant:

--Regardez.

Totalement ahuri, Gontran appliqua son oeil à l'objectif, regarda, et, croyant que le vieillard était déconcerté par les colorations étranges des mondes parsemés dans l'espace, il allait se lancer dans des variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui donner à l'instant, touchant les différences de teintes observées dans le rayonnement des étoiles, lorsque Ossipoff s'exclama:

--Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la trouverez pas...

Gontran, en lui-même, se disait:

--Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.

Mais il avait beau sonder l'infini pour découvrir ce que le vieillard pouvait bien chercher dans cette fête vénitienne céleste; c'était en vain.

--Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue toutes les constellations... pas plus de _Croix-du-Sud_ que sur ma main...

--C'est la _Croix-du-Sud_ qu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si je l'aurais jamais trouvée, je ne la connais pas...

Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:

--Du moment que vous l'avez cherchée, mon cher monsieur Ossipoff, je m'en rapporte à vous,... et alors?

--Comment! alors?... mais où est la Croix-du-Sud? où est l'amas de soleils que nous devrions avoir sur notre droite? où est même Alpha?

Il se prit le crâne à deux mains dans un geste véritablement désespéré et ajouta:

--J'y perds la tête, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connaître mon univers céleste sur le bout du doigt, je suis obligé de vous confesser que je suis semblable à un Kurde où à un Kirghise que l'on transporterait sur la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours à vous pour m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour m'expliquer par quel phénomène...

Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de lui-même; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait déjà donné tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il répondit:

--Tranquillisez-vous, mon cher père, nous sommes bien dans la Voie Lactée, c'est bien à notre droite [Grec: ô] (oméga) du Centaure que nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore à notre arrière [Grec: a] (alpha) de la même constellation.

--Mais la _Croix-du-Sud_, mon pauvre Gontran, la _Croix-du-Sud_?...

--C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a changé, leur position a varié au point de vue optique et c'est assurément à la différence d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la dislocation de la _Croix-du-Sud_.

Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, était doué, par compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout aussi difficiles, eût-il pu réussir à donner le change au vieillard, si la Providence, qui veillait sur lui, ne lui eût envoyé son sempiternel sauveteur juste à temps pour le tirer d'embarras...

Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et qui ne lui paraissait pas--fort justement d'ailleurs--s'appliquer à la situation, lorsqu'on frappa rudement à la porte et la voix de Fricoulet retentit:

--Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est à votre tour de prendre le quart...

Avant que le vieillard eût pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et, suivi de Farenheit, l'ingénieur faisait irruption dans la cabine.

--Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff à l'oreille de son futur gendre.

--Soyez tranquille, répondit Gontran de même.

À son autre oreille, Fricoulet murmurait:

--J'arrive à temps; tu allais dire une énormité qui eût tout brisé.

--Comment sais-tu?

--J'écoutais à la porte... par prudence...

Ossipoff, cependant, les sourcils froncés et la mine renfrognée, dit à Fricoulet:

--Je vous remercie de votre empressement... mais je désirerais, avant de descendre à la machinerie, terminer une conversation...

Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit à Fricoulet avec ce sérieux imperturbable qui était sa grande force:

--Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai données hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans l'aspect du ciel...

Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingénieur répondit aussitôt, du même ton qu'un écolier qui répète une leçon...

--Il y a à ce changement deux raisons: la première est la différence de distance existant entre les deux points d'observation, c'est-à-dire la Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a là une règle d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison est due à la rapidité avec laquelle la lumière franchit la distance qui sépare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.

Ossipoff plissa les paupières, cherchant à deviner où voulait en venir le jeune ingénieur et murmura d'une voix revêche.

--Je ne comprends pas...

--Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous comprendrez.

--C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met environ cinq ans à parvenir aux télescopes terrestres; or, étant donné le mouvement dont sont animées les constellations, il est tout naturel que nous ne les trouvions plus, étant si près d'elles, à la même place où elles semblent toujours être aux yeux de nos astronomes.

Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.

--C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.

Il ajouta avec un sourire de pitié:

--Rien n'était plus simple, cependant, que de songer à cela... mais où donc avais-je la tête?

Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupières, Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.

--Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la précession des équinoxes était pour quelque chose là-dedans?...

Pour le coup, le jeune diplomate jugea à propos de jouer un peu la comédie.

--Pour quelque chose! répéta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais c'est d'une importance capitale...

Il s'adressa à Ossipoff, en haussant les épaules:

--Ah! ces ignorants! s'écria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui, l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui servent de mesure pour la parallaxe des étoiles...

--Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit, qu'est-ce que c'est que ça, la procession des équinoxes?...

--Précession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est le nom que l'on donne à l'oscillation et au balancement de la Terre sur son axe... balancement qui fait que le pôle du monde se déplace lentement parmi les constellations.

Ossipoff, qui écoutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles signes d'impatience, s'écria:

--Se déplace!... se déplace!... c'est bien la peine d'en parler... un cercle de 23 degrés de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 années pour être parcouru entièrement, est-ce que c'est appréciable?

Fricoulet, piqué au vif, riposta:

--Comment!... si c'est appréciable!... mais tellement qu'il y a 14,000 ans, Véga était l'étoile polaire des terriens et que dans 12,000 ans, elle le redeviendra également.

--Ce sont les cartes célestes de l'époque qui nous l'apprennent! s'exclama narquoisement l'Américain.

--Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de même que ma jugeote, ou plutôt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner un aperçu de ce qu'était l'aspect du ciel il y a soixante-quatre siècles, c'est-à-dire au temps des Pharaons et des premières civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel austral étaient visibles de l'hémisphère boréal, à la latitude de Paris: le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien, tandis que Sirius, Orion, l'Éridan demeuraient invisibles, cachées sous la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!... disparues! évanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons parfaitement le Grand-Chien, l'Éridan, Rigel et autres.

Farenheit se croisa les bras et s'écria:

--Alors, qu'aviez-vous donc à protester si énergiquement, tout à l'heure encore, lorsque M. de Flammermont vous déclarait que l'astronomie était la dernière des sciences...

--Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqué...

Il répéta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincère douleur:

--Oh! Gontran...

Fricoulet protesta.

--Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.

--M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Américain, hors de lui, croyant voir un démenti dans ces paroles.

--Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M. Ossipoff; dans sa pensée, l'astronomie est assurément la première des sciences, au point de vue intérêt,--puisqu'il y a consacré sa vie--mais il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que c'est aussi la dernière, au point de vue des résultats qu'elle donne...

Littéralement ahuri, le vieux savant écoutait, sans bien comprendre, tandis que l'ingénieur clignait malicieusement de l'oeil vers son ami, d'un air qui voulait dire: «À toi, maintenant... et hardiment».

Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement jouée:

--Franchement, mon cher père, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne soit une preuve de plus à l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous voilà, vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout entière, sans un instant d'interruption, a été consacrée à l'étude des astres, vous voilà arrivé pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout aussi embarrassé, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approché son oeil d'un télescope!...

Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:

--Gontran... vous m'aviez promis...

--Bast! riposta le jeune homme, en haussant les épaules, étant donné ce que vient de vous répondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache aussi bien que vous et moi l'impossibilité matérielle dans laquelle vous vous trouvez de reconnaître l'état du ciel!... en dehors du mouvement propre aux astres qui les déplace, en dehors du balancement de la Terre sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui la composent ne sont pas allés, depuis longtemps, rejoindre les vieilles lunes...

--Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqué par une théorie si audacieuse; il y a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....

--Êtes-vous bien sûr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de lumière, en route depuis cinq ans, le dernier éclat peut-être de cette constellation à son agonie...

Ossipoff courba la tête et demeura silencieux dans une posture méditative.

Mais cette méditation, Farenheit ne fut pas long à l'interrompre par un juron lancé d'une voix tonitruante.

--Ce que je vois de plus clair, là-dedans, clama-t-il, c'est que nous sommes bel et bien égarés à des milliards de lieues de notre patrie et que notre retour chez nous devient de plus en plus problématique.

--Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces mots-là à la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas donné le goût...

--De mon foyer! interrompit l'Américain... Oh! parfaitement si, plus que jamais.

--D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit à son tour d'une voix ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question: ce point a été tranché depuis longtemps et nous ne saurions admettre aucune nouvelle discussion à ce sujet.

--Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.

--Pourquoi... pourquoi!... s'écria l'Américain, parce que plus nous allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous enfonçant davantage encore à chaque seconde dans l'infini...

--Nous nous rapprochons de la cinquième avenue?... dit Fricoulet en riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour nous de revenir à notre point de départ. Quant à être perdus, ainsi que vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu, le calcul permet très bien de retrouver la position qu'elles occupaient dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes là, muet, comme si tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!... Répète-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous sommes en pleine _Croix-du-Sud_.

Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tête et regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrédule, s'approchait du télescope, disant:

--En ce cas, montrez-moi les quatre étoiles qui la composent.

Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de pitié:

--Quatre étoiles!--Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu de l'espace où nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constaté que ce n'étaient pas quatre, mais huit étoiles qui forment la Croix, quatre de première grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.

--Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que [Grec: ch] et [Grec: th] 2, peuvent être dédoublées...

--Comment savez-vous ça? interrogea Ossipoff.

--Voici mon _vade-mecum_ scientifique, dit l'ingénieur avec un imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.

Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer sa mémoire, en apparence défaillante:

--Je sais même que, sur ces huit étoiles, il y en a deux d'un rouge rubis éclatant, une bleu marine, deux vert émeraude et trois d'un vert pâle... Est-ce bien ça, Gontran?

Le jeune comte inclina la tête, murmurant:

--Tu es un merveilleux élève...

Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.

--Ah! mon cher enfant, s'écria-t-il, quelle gloire vous attend à votre retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir donné, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que vous!

Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il l'avait aperçue, que la joie du jeune homme n'était pas égale à la sienne.

C'était le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet, à qui était dévolue plus particulièrement la délimitation du temps, ayant déclaré que, sur terre, il devait être dix heures du soir, chacun rejoignit son hamac où il ne tarda pas à s'endormir.

À peine le sommeil s'était-il emparé de lui, que Gontran devint la proie d'un cauchemar qui ne le lâcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'éveilla: sous l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur les différentes colorations des mondes inconnus au travers desquels l'_Éclair_ les emportait, il rêva qu'il était de retour sur la terre.

Mais, durant son absence, une révolution inexplicable s'était faite dans les conditions d'éclairage de sa planète natale: les rayons du soleil, au lieu d'être blancs, étaient devenus subitement bleus, et cette transformation de lumière produisait des effets aussi stupéfiants que terrifiants, les choses et les êtres changeaient d'aspects et la vie quotidienne se trouvait, de ce fait, complètement bouleversée.