Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 5
--Une lettre de l'alphabet grec, mon cher monsieur, répondit Fricoulet, sous laquelle les catalogues astronomiques désignent un des plus beaux amas de Soleils qui existent dans l'univers céleste.
--Un amas!
--«L'oeil émerveillé de l'observateur, dit sir John Herschell, voit apparaître un véritable fourmillement de plusieurs milliers de Soleils, entassement prodigieux, de forme sphérique, mesurant plus de vingt secondes de diamètre, c'est-à-dire près des deux tiers du disque de la Pleine Lune.
Gontran hocha comiquement la tête vers le vieux savant.
--En ce cas, Ossipoff doit être à la joie de son âme! murmura-t-il.
Il se tut; le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement, commençait à parler, comme en extase.
--Oui... oui... Flammarion avait raison, lorsque, de la Terre, d'après la netteté de ces petits points lumineux et de l'étendue considérable de cet amas entièrement résoluble en étoiles, il concluait que c'est là un des univers célestes les plus proches de nous... Oh! merveille!... Oh! spectacle vraiment sublime! et que Dieu est bon de m'avoir laissé vivre assez pour l'admirer dans ce qu'il a fait de plus merveilleux.
Farenheit grommela entre ses dents.
--Cela dépend de la manière d'envisager les choses; Dieu eût été bien meilleur, s'il m'eût permis d'admirer la 5e avenue...
--Et moi la mairie du huitième, murmura M. de Flammermont.
Séléna prit la main du jeune homme entre les siennes et dit d'une voix douce en lui montrant le vieillard dans un geste attendri.
--Ah! Gontran... il est si heureux!...
--Seulement, vous oubliez, mademoiselle, objecta Fricoulet, que son bonheur est fait du malheur des autres;... mais le fait est qu'il paraît être au comble du bonheur...
Ossipoff, soulevé sur son siège, les mains crispées sur le télescope contre lequel il s'écrasait le visage, le corps agité d'un tremblement convulsif, semblait vouloir prendre son élan pour se jeter dans l'espace, attiré qu'il était par la splendeur du spectacle qui s'offrait à lui.
Mais, tout à coup, on l'entendit se demander à mi-voix.
--Est-ce nous qui marchons?... sont-ce ces mondes qui marchent?... ou obéissent-ils, comme nous, à un mouvement de translation générale?...
--Que dit-il? chuchota Gontran à Fricoulet...
Celui-ci sourit et, faisant à son ami signe de le suivre, sortit de la cabine sur la pointe des pieds.
--Étant donné la manie féroce qu'a Ossipoff de t'interroger à tout bout de champ, expliqua l'ingénieur quand ils furent seuls dans la machinerie, évite autant que possible de te tenir à portée quand tu n'y es pas tout à fait obligé... C'est de la prudence élémentaire... surtout lorsque tu risques d'être entraîné sur un terrain que tu ne connais pas...
--Mais,... que voulait-il dire? demanda à nouveau M. de Flammermont.
--Oh! c'est très simple, mais encore faut-il être au courant: les étoiles, dans quelque partie du ciel que ce soit, paraissent, à première vue, se mouvoir dans toutes les directions et avec toutes vitesses possibles; cependant, une étude attentive a fait constater que tous ces mouvements, d'apparence si divers, sont soumis à une loi... et cette loi, c'est notre Soleil à nous qui la régit.
--Pas très clair,... murmura laconiquement le jeune comte.
--Mais si, très clair: n'as-tu jamais, étant en wagon, mis ton nez à la portière.
--Cette question!
--Alors, tu as dû remarquer qu'en regardant les poteaux télégraphiques posés le long de la voie, ces poteaux semblent accourir au devant du train avec une vitesse d'autant plus grande que le train est plus rapide!
--Parfaitement juste.
--Eh bien! il en est de même--prétendent certains astronomes--pour le mouvement dont paraissent animées les étoiles: notre système solaire est emporté à travers l'infini suivant une ligne déterminée et avec une vitesse que l'on est parvenu à établir; or, les mondes stellaires vers lesquels court notre Soleil, semblent, au contraire, se précipiter au devant de lui, s'écartant les uns des autres au fur et a mesure qu'il avance, tandis que le phénomène contraire se produit pour ceux qu'il a dépassés: de là, cette sorte de courant qui semble emporter les étoiles, du point d'arrivée vers le point de départ du Soleil... As-tu compris, maintenant?
--C'est fort simple.
--Seulement, cette théorie de l'apparence de mouvement des étoiles n'est pas admise par tout le monde et a même soulevé des discussions passionnées: or... d'après les quelques paroles qu'a prononcées Ossipoff tout à l'heure, je vois qu'il n'a pas d'idées bien arrêtées là-dessus...
Il y eut un silence au bout duquel l'ingénieur ajouta:
--Tu pourrais, je pense, aller proposer à Ossipoff de te céder le quart!...
--C'est au tour de Farenheit de marcher, riposta Gontran avec un bâillement sonore, vainement dissimulé derrière sa main.
Comme il achevait ces mots, un bruit de pas légers se fit entendre dans l'escalier et presque aussitôt le gracieux visage de Séléna apparut dans l'encadrement de la porte.
--Mon père s'est endormi, monsieur Fricoulet, dit-elle tout bas; et je venais vous prévenir que M. Farenheit a dit qu'il prenait le quart...
--À merveille; au surplus, pour ce qu'il y a à faire, il pourrait dormir lui aussi; la vitesse qui nous emporte rend inutile toute manoeuvre...
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que tout le monde, à bord, était plongé dans un profond sommeil, sauf l'Américain dont les lourdes bottes martelaient en cadence le plancher de lithium...
Combien de temps dormirent-ils ainsi?
Soudain, un effroyable cri, les éveillant en sursaut, fit accourir en même temps dans la cabine d'Ossipoff, Fricoulet, Gontran et Séléna: un spectacle terrifiant les attendait.
À travers la cabine qu'incendiait une intense lumière entrant par les hublots et formée de toutes les couleurs du prisme, Farenheit errait comme un fou, le visage dans ses mains crispées, courant, sautant, se heurtant rudement aux cloisons contre lesquelles il venait donner tête baissée, tandis qu'Ossipoff, accroché aux pans de son habit, tentait vainement de l'arrêter.
Et il poussait de véritables hurlements, ainsi qu'en eût poussés une bête blessée, secouant la tête, comme s'il n'entendait pas les objurgations du vieux savant qu'il entraînait à sa suite, sans même s'apercevoir de son poids.
--Qu'y a-t-il donc... monsieur Ossipoff? interrogea Fricoulet, immobile sur le seuil.
--Le sais-je?... je m'étais assoupi, les yeux fatigués par l'étincelante clarté qui venait de l'espace, lorsque tout à coup des cris m'ont éveillé en sursaut... Je n'en sais pas davantage...
--C'est peut-être un nouvel accès de folie... murmura Séléna apitoyée.
--Il faudrait l'enfermer de nouveau dans sa cabine... proposa Gontran...
Mais il sembla que ces mots portassent à son comble la surexcitation de l'Américain: ses cris devinrent plus aigus, ses gestes plus désordonnés et il balbutia ces mots:
--Mes yeux!... mes yeux!... aveugle!...
Ce fut pour Fricoulet comme un trait de lumière.
--Ah! le malheureux! s'écria-t-il... vite... vite... Gontran! bouche les hublots... et vous, monsieur Ossipoff, gardez-vous d'approcher du télescope...
Prestement, avec l'aide de Séléna, Gontran avait aveuglé les hublots avec tout ce qui lui était tombé sous la main: couvertures, coussins, tapis et, tout de suite, dans l'obscurité relative qui régnait maintenant, les voyageurs s'étaient sentis soulagés.
--Mon cher monsieur Farenheit, dit alors l'ingénieur d'une voix ferme, en s'avançant vers le forcené, voulez-vous me laisser regarder vos yeux...
En parlant, il étendait les bras pour arrêter l'Américain au passage; mais l'autre bondit à l'extrémité de la pièce, continuant de pousser des cris effroyables. Alors, l'ingénieur fit signe à Gontran, à Ossipoff et, à un muet signal, tous les trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège.
--Tenez-lui les mains, ferme, derrière le dos, ordonna Fricoulet à Ossipoff, et toi, Gontran, empêche-le de bouger la tête.
Pendant que le vieillard empoignait les bras de l'Américain, le second lui saisissait la tête et Fricoulet, pinçant habilement entre ses doigts les paupières supérieure et inférieure de l'oeil, les écartait, mettant largement l'oeil à découvert.
--Ah! le pauvre diable! murmura-t-il, tandis que ses sourcils se contractaient d'un air de mauvaise humeur...
Et, répondant aux regards interrogateurs que ses compagnons attachaient sur lui:
--La rétine est bien malade, fit-il.
--Mais la raison?
--Ce maudit télescope, parbleu!... étant de quart, pour se désennuyer un peu, M. Farenheit aura voulu regarder Alpha du Centaure et la chaleur, concentrée au foyer de l'oculaire, lui aura cuit la rétine... Est-ce bien cela?...
L'Américain poussa un soupir formidable.
--Hélas!... oui, gémit-il... et alors, je suis aveugle?...
--Espérons que non... Comme vous y allez!... peut-être l'autre oeil a-t-il moins de bobo que celui-ci...
--Mais celui-là?... celui-là?... cria Farenheit tout secoué de rage, à la pensée que son oeil était perdu...
Fricoulet frappa du pied avec impatience.
--Tenez-vous donc en paix, morbleu! Je ne peux rien dire pour l'instant;... voyons l'autre...
Il saisit les paupières de l'oeil gauche, les écarta, et, durant quelques secondes, examina attentivement la rétine; alors, son visage s'éclaira et il murmura d'un ton de véritable soulagement.
--Avec des soins, nous sauverons celui-là...
--Mais l'autre? persista à demander l'Américain.
--Je n'en sais rien... en tout cas, quoi qu'il arrive, vous pourrez vous estimer heureux de n'être que borgne... alors que vous aviez toutes les chances d'être aveugle...
Et Farenheit, sursautant violemment, se débarrassa d'un coup d'épaules de ceux qui le tenaient.
--Mademoiselle Séléna, dit alors l'ingénieur à la fille d'Ossipoff, voudriez-vous bien m'apporter sans tarder ma boîte à pharmacie.
Ces mots eurent pour résultat de mettre de nouveau l'Américain en fureur, tandis qu'Ossipoff, soucieux depuis quelques instants, demandait tout bas au jeune ingénieur.
--Mais, dans ces conditions, l'usage du télescope est impossible.
--Dame! répliqua l'autre en riant, il va falloir vous priver, jusqu'à nouvel ordre, de vos chères études!
Le vieillard poussa un gémissement douloureux auquel Fricoulet répondit par un ricanement moqueur et, frappant de la main sur l'épaule du savant:
--Allons, rassurez-vous... on va l'arranger, ce cher télescope; mais je vous donne ma parole que, s'il ne nous était indispensable pour assurer notre route, je le laisserais chômer un peu.
--Vrai! vrai!... mais comment allez-vous vous y prendre?
--Parbleu! est-ce que les verres fumés sont faits pour les chiens?
Tout en parlant, l'universel Fricoulet étendait une mixture rapidement composée sur un foulard dont il recouvrait les yeux de l'Américain grognant et jurant.
--Ah! le beau spectacle! s'écria tout à coup Gontran qui venait de soulever la couverture qui masquait l'un des hublots.
Une lumière vertigineusement intense diaprait l'espace et il semblait que l'_Éclair_ volât dans une poussière de feu.
CHAPITRE III
AU PÔLE AUSTRAL DU MONDE
C'est égal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence à en avoir par-dessus la tête, de l'astronomie.
Un silence se fit, coupé seulement par un petit ricanement moqueur de Fricoulet, et Gontran ajouta:
--Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'idée de cette maudite science, je vouerais son nom à l'exécration...
--... Des générations à venir?
--Des générations d'amoureux, seulement... mais _in secula seculorum_...
Cela avait été dit avec une conviction tellement profonde et en même temps sur un ton si visiblement navré, que l'ingénieur ne put faire autrement que de donner un libre cours à son hilarité.
--Tu avoueras cependant, dit-il quand ses éclats de rire lui permirent de formuler sa pensée, que vous autres amoureux vous vous trouveriez singulièrement gênés si personne avant vous n'avait songé à examiner le Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du scintillement des étoiles, de la clarté lunaire, etc., etc., bref, de tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez celle à laquelle vous vous adressez...
À cet argument, le diplomate répondit par un simple haussement d'épaules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin, s'exclamait:
--Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur Fricoulet, que les amoureux ont existé depuis la création du monde...
--Ou à peu près, dit l'ingénieur, car vous me concéderez également que, pour qu'Adam fût amoureux, il était au moins indispensable que Mme Ève fût créée.
L'Américain répliqua à cette plaisanterie par un indistinct grognement,--car il n'aimait pas beaucoup la contradiction--et poursuivit:
--Or, quand Dieu a créé l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il eût créé en même temps, pour son amusement, les télescopes, les méridiennes, les équatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande joie de M. Ossipoff.
Et le buste légèrement penché en avant, les deux poings fermés sur les genoux, l'Américain attachait, d'un air victorieux, son oeil sur l'ingénieur, attendant, dans une pose de défi, la réponse qu'il allait lui faire; nous disons son oeil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait pas encore voulu l'autoriser à retirer le bandeau qui lui coupait diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui était survenu.
--Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prétention de soutenir que l'invention de l'astronomie remonte à Adam et Ève; au surplus, on pourrait soutenir qu'à cette époque--c'est-à-dire avant que le serpent n'eût invité Ève à croquer la pomme--le séjour terrestre était si délicieux que les pensées de nos premiers parents n'avaient nul besoin de s'élever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.
Gontran se prit à ricaner:
--Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accablé?...
--Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingénieur, tu me permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui est prouvé, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus ancienne qui soit...
--Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intéressante! maugréa Gontran. Farenheit sursauta.
--Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y être adonné?
--Comment! pourquoi?... mais parce que...
Le jeune homme s'arrêta net, voyant les regards singuliers que l'ingénieur attachait sur lui, et une seconde de réflexion lui montra la bêtise qu'il allait commettre en révélant à Farenheit le secret de la comédie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.
Il répondit d'un ton pénétré:
--Parce que j'étais irrésistiblement entraîné vers elle.
--À la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte, cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les astres qui me puisse attirer...
--Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire dans la Lune?
À cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses mésaventures, l'Américain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionné, lança subitement son poing dans l'espace:
--_By God!_... vous me demandez ça!... Mais c'est Sharp... ce coquin de Sharp qui m'a fourré dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne plaisanterie... et l'on prétend que nous sommes des gens pratiques!... Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...
--Permettez, Sharp n'est pas un véritable Russe; c'est un métis chez lequel l'élément allemand domine...
Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en repos, poursuivit en s'adressant à Gontran:
--Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits à contempler les astres; que les Chinois et, après eux, les Égyptiens des premières dynasties ont laissé l'inscription d'un grand nombre d'observations astronomiques de haute valeur?
--J'ignorais...
--Progressivement, de siècle en siècle, la science de l'univers s'est perfectionnée avec l'amélioration des appareils d'optique...
Farenheit poussa un gros rire.
--Et puis, interrogea-t-il, quelle est la conséquence pratique de tout cela? Vous nous dites que des générations d'yeux, depuis des milliers d'années, se sont usées contre les oculaires des télescopes... la belle avance...
L'ingénieur pinça les lèvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait dans ses prunelles pleines de malice.
--Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton narquois, est-ce que vous aimez le café?...
À cette question, l'Américain fit un brusque soubresaut, et, après avoir passé sur ses lèvres une langue gourmande, il répondit:
--En auriez-vous, par hasard, une tasse à m'offrir?... non, n'est-ce pas; alors, qu'a de commun le moka avec les étoiles?
Un fin sourire égaya le visage de Fricoulet.
--Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; écoutez-moi et vous verrez si, en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres habitants de l'Ancien Continent, boire du café: n'est-ce pas de la connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arrivé à déduire la division du temps, l'estimation de la durée, l'établissement des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les voyages au long cours?... Or, sans les traversées auxquelles l'astronomie assure une sécurité relative, comment s'effectuerait l'importation, dans nos pays où ils ne pourraient arriver à maturité, des produits des régions équatoriales?
Il termina triomphalement par la formule classique:
--C. Q. F. D.
--Pardon, dit en riant M. de Flammermont, «ce qu'il fallait démontrer», ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes affaires qui se traitent au Havre, sur les «Rio» ou les «Martinique», mais bien favorable à elle-même.
Fricoulet arrondit ses yeux.
--À elle-même? répéta-t-il interrogativement.
--J'entends par là que plus on avance dans la science astronomique et moins on est avancé... C'est la science caméléonesque par excellence, qui défait le lendemain ce qui était fait la veille, vous empêche de rien reconnaître dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue très franchement qu'il faut à messieurs les astronomes une foi joliment enracinée, pour qu'ils continuent à travailler dans de semblables conditions...
--Comprends pas.
--C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M. Ossipoff; voilà un homme qui s'est usé, on peut le dire, dans la recherche d'Hypérion,--la planète n'existe pas, je le sais, mais supposons qu'elle existe,--il lui assigne une place dans le ciel, fait le tracé de son orbite, établit les lois de sa rotation, pose son poids, son volume, sa densité... Ossipoff est un grand homme, et crac! voilà que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent Hypérion... disparu, Hypérion... ou bien changé de place... changé d'orbite... de poids... de densité, etc... Voilà Ossipoff traité d'halluciné, à moins qu'on ne le traite d'âne, tout simplement...
Le jeune homme se tourna vers Farenheit.
--Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.
--Je n'y entends rien, répondit l'Américain imperturbablement; mais cela me paraît fort logique...
Fricoulet haussa les épaules.
--Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux connu même que la Terre tout entière: des cartes très précises ont été dressées de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant peu, la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour faciliter les recherches, ont associés en constellations...
Cette conversation se tenait dans la machinerie où Gontran terminait son «quart», ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intéressé malgré lui par l'étrangeté de ce désert intersidéral dans lequel flottait le wagon, et Farenheit qui, surexcité par cette pensée que l'on tournait le dos à la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...
Ossipoff, lui, enfermé dans sa cabine, prenait un repos bien gagné par près de trente heures de veille consécutives, et Séléna mettait au net, suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses observations.
Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportées plus haut, lorsque l'Américain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprès duquel il était assis, hublot passé au noir de fumée, par précaution, s'écria sur un ton admiratif:
--Voilà qui est véritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de Flammermont...
Gontran, blasé depuis longtemps sur toutes les surprises que lui réservait l'immensité céleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et colla son visage à côté de celui de l'Américain, trop intéressé pour lui céder sa place et, malgré son scepticisme, le jeune homme ne put s'empêcher de s'écrier lui aussi:
--Épatant!...
C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à la vue des voyageurs tenait de l'enchantement, de la féerie: la profondeur noire de l'infini était toute constellée d'astres aux multicolores reflets: ici, c'étaient des globes entièrement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes laiteuses d'une délicatesse de ton extraordinaire; là, des mondes mystérieux éclairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du rouge, depuis l'écarlate violent jusqu'au jaune orangé le plus fin, les profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'était un assemblage d'étoiles aux différents reflets qui semblaient les couleurs d'une extraordinaire palette.
Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estompés d'une brume lumineuse, ainsi que des lanternes vénitiennes dont la flamme, vers la fin des fêtes qu'elles ont illuminées, vacille, prête à s'éteindre; un grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes électriques, et tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former autour du wagon de lithium une atmosphère si étrangement multicolore que les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver à en comprendre la composition.
--Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fête des Fleurs, qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir ça, ils donneraient leur démission, à moins qu'ils ne meurent de honte.
Et Farenheit, de son côté, d'ajouter:
--L'Electric-Club a donné, depuis sa fondation, bien des raoûts et bien des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voilà qui dépasse de beaucoup notre luxe de mise en scène...
Puis, au bout d'un moment employé à contempler ce merveilleux spectacle, l'Américain demanda:
--Tout cela, ce sont des étoiles?
--Assurément, répondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant à cela?
--Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les étoiles animées d'un scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en ce moment sont fixes...
--Il en était de même lorsque nous les examinions de Mars, ajouta Gontran.
Il dit presque aussitôt, d'un ton dégagé:
--Illusion d'optique, sans doute...