Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 4

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--Je te jure que tu es plus malin que moi si tu crois pouvoir affirmer quelque chose sur ce qui se passe en moi: Certes, Séléna est une fille charmante, qui ferait une non moins charmante compagne, mais l'astronomie... non, décidément, il y a trop d'astronomie à la clé...

--Baste!... tu as bien réussi à donner le change à Ossipoff depuis trois ans;... pour quelque temps à peine que le voyage va encore durer, tu ne vas pas faire la bêtise d'enlever ton masque...

Gontran se croisa les bras.

--Alors! exclama-t-il, tu t'imagines que le vieux désarmera le jour de mon mariage!... On dirait, ma parole, que tu ne le connais pas;... mais, mon cher, après, ce sera bien pis encore: il m'aura tout le temps sous la main et il ne se passera pas une journée qu'il ne me tourne et retourne sur son gril astronomique.

Fricoulet ne put s'empêcher de sourire, tant son ami mettait, à prononcer ces mots, d'animation acerbe.

--Tu pourrais bien ne pas te tromper, fut-il obligé de répondre.

--Alors, comme tu ne peux pas être continuellement là pour me servir de souffleur, je serai bien obligé d'avouer la vérité et il est trop peu homme pour comprendre ce qu'a de sublime, au point de vue amour, un mensonge comme le mien, soutenu, trois années durant, sans défaillance... Tu vois d'ici l'existence qu'il faudra mener jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me rappeler à lui...

--Et cet amour qui t'a donné la force de jouer si merveilleusement ton rôle de faux savant, n'a pu te donner celle d'apprendre réellement ce que tu ne savais pas?... c'est ça qui aurait sauvé la situation...

Les yeux de Gontran s'arrondirent effarés.

--Astronome!... moi! clama-t-il... Ah çà! tu deviens fou, toi aussi! Oh! non, j'aimerais mieux renoncer...

Le visage de Fricoulet prit une expression singulière.

--Dis-tu cela sérieusement... et songes-tu au chagrin de cette enfant?

--Certes, répondit Flammermont avec une fatuité ingénue qui fit courir un sourire sur les lèvres de son ami, je ne puis me cacher que Séléna m'aime beaucoup et que ce serait pour elle un coup cruel que de renoncer à l'espoir, si longtemps caressé, d'être ma femme... mais, d'un autre côté, je ne tiens pas à me ramollir le cervelet avec ce fatras scientifique qui m'idiotise...

Puis, après un silence:

--Ah! si Ossipoff pouvait disparaître! soupira-t-il.

--Tais-toi donc, tu es féroce!

--Eh! mon cher, c'est mon bonheur que je défends.

Ils se turent un moment; ensuite Fricoulet dit à son ami:

--Il ne sert à rien de précipiter les choses et, tant que tu m'as là, comme terre-neuve, pour sauver les situations compromises, tu peux continuer à jouer ton rôle... Revenons toujours sur Terre,... ensuite, tu aviseras...

--Revenir sur Terre?... nous n'en prenons pas le chemin, puisque, à l'instant, tu m'annonçais que nous filions dans l'espace en lui tournant le dos.

--C'est la vérité; seulement, maintenant, nous savons une chose que nous ignorions lorsque nous nous sommes aperçus que l'_Éclair_ avait dévié de sa route.

--Ah oui! cette chose importante... eh bien?

--Eh bien!... l'étoile que tu prenais pour Vénus, c'est tout simplement [Grec: a] (alpha) du Centaure.

Gontran écarquilla les yeux.

--[Grec: a] (alpha) du Centaure! répéta-t-il, d'un ton qui révélait si clairement son ignorance, que Fricoulet ne put s'empêcher d'éclater de rire.

--Ne saurais-tu pas, par hasard, demanda-t-il, ce que c'est que la Voie Lactée?

--Dame, j'en sais ce que tout le monde en sait: c'est une agglomération d'étoiles tellement dense qu'elle forme dans le ciel une longue traînée blanchâtre, dont l'aspect a certainement donné lieu à la légende mythologique qui veut que ce soit là une tache de lait produite par la chèvre qui nourrissait je ne sais plus quel dieu...

--En effet, dit l'ingénieur avec un petit hochement de tête plein de condescendance, c'est là ce que tout le monde sait; mais comme toi, tu n'es pas tout le monde....

--Comment ça?...

--Non, le futur gendre de Mickhaïl Ossipoff n'est pas tout le monde et, en conséquence, la Voie Lactée doit être, pour toi, autre chose que ce que tu viens de me raconter...

Gontran esquissa un geste éloquent d'indifférence.

--Si tu savais, répondit-il, ce que cela m'importe peu... Je trouve mon bagage scientifique suffisant tel qu'il est et je n'éprouve nullement le besoin de l'augmenter...

Le visage de Fricoulet prit un air comiquement tragique.

--Imprudent! s'exclama-t-il, tu ignores que cette question de la Voie Lactée est d'une actualité palpitante, brûlante... et que, d'un moment à l'autre, Ossipoff peut mettre la conversation là-dessus...

--Eh bien! je le laisserai causer--ce qui sera de ma part une preuve de déférence due à son grand âge et à son savoir--et puis, j'ai les _Continents célestes_...

--Rien, dans les _Continents Célestes_, répondit l'ingénieur en secouant la tête; donc écoute et retiens bien...

--Je t'écoute et je tâcherai de retenir, répondit M. de Flammermont d'un ton résigné.

--Ce ne sera pas long: tu sais d'abord, n'est-ce pas, que notre système solaire, avec les huit planètes gravitant autour de lui, n'est qu'une île de l'Océan céleste et que chaque étoile est elle-même un Soleil comme le nôtre, centre, comme lui, d'autres ensembles planétaires...

--Je sais cela depuis ma plus tendre enfance; continue.

--Il faut d'abord que tu saches que la Voie Lactée entoure complètement la Terre et par conséquent le système solaire tout entier;... retiens ensuite que Herschell a évalué à 18 millions le nombre d'étoiles dont se compose la Voie Lactée, en outre, que ces étoiles, si serrées les unes contre les autres--semble-t-il--sont au contraire séparées les unes des autres par des intervalles de plusieurs millions de lieues; ce qui permet de supposer, à cette agglomération de Soleils, une immensité fantastique; enfin, que notre Soleil, à nous, notre planète natale et presque toutes les étoiles visibles de chez nous font partie de la Voie Lactée... Est-ce compris et retenu?...

--Mais oui, mais oui; seulement, je ne saisis pas bien pourquoi tu me racontes tout cela et en quoi la question de la Voie Lactée est d'une actualité si brûlante?

--C'est vrai! s'exclama Fricoulet, je ne t'ai pas dit: nous sommes en ce moment dans la Voie Lactée et le point vers lequel nous voguons en droite ligne se trouve situé dans la région où les Soleils sont les plus denses: ce point c'est [Grec: a] (alpha) du Centaure... Eh bien! quand on est perdu, c'est déjà un fameux avantage, je trouve, que d'avoir un moyen de se retrouver...

Gontran frappa du pied avec impatience.

--Ah! tu es énervant, à la fin, avec ton optimisme; je te demande un peu de quelle importance peut être un phare qui vous annonce que le seul chemin à suivre est précisément celui qu'il vous est impossible de prendre... Et puis, tu viens de dire toi-même que nous nous dirigeons vers l'endroit le plus compact de la Voie Lactée! Une fois que nous nous serons fourrés au milieu de ce fouillis inextricable de Soleils, qui certainement se ressemblent tous, veux-tu me dire, s'il te plaît, comment nous nous y prendrons pour savoir quel est celui sur lequel nous devons nous guider.

Cette question était trop pleine de bon sens pour que l'ingénieur pût dédaigner d'y répondre; mais d'un autre côté, sans doute ne l'avait-il pas prévue, car il garda quelques secondes le silence.

Alors, Gontran s'écria d'un ton tragique:

--Nous voici donc condamnés à errer à travers tous les systèmes planétaires de l'Infini, véritables juifs-errants de l'espace, jusqu'à ce que nous ayons trouvé notre Terre natale... c'est-à-dire jusqu'à la consommation des siècles... ou de nos provisions...

--Mais non,... mais non,... fit l'ingénieur en souriant avec cette belle assurance qui ne l'abandonnait jamais... on ne se perd pas comme ça... et puis quelque immense que soit l'Univers, en allant toujours droit devant nous, nous finirions toujours bien par en voir la limite.

En cet instant, Séléna entra dans la machinerie et, s'avançant vers M. de Flammermont, lui dit d'un air tout timide:

--Gontran, mon père demande si vous voudriez être assez aimable, pour le venir rejoindre; il n'ose quitter son télescope et, d'un autre côté, il veut vous consulter...

Le visage du jeune homme s'assombrit.

--Me consulter! diable, murmura-t-il, tandis que ses regards s'attachaient avec inquiétude sur la fille du savant, et... savez-vous sur quoi doit porter la consultation?

Séléna esquissa un geste vague.

--Je ne saurais trop vous dire, répondit-elle, à moins qu'il ne soit embarrassé sur les régions que traverse l'appareil...

Fricoulet regarda son ami d'un air de triomphe.

--Qu'est-ce que je te disais! s'exclama-t-il; est-elle brûlante, la question de la Voie Lactée?

--Mais, c'est que je n'en sais pas un mot, balbutia Gontran du ton piteux que prend un écolier auquel le professeur va demander sa leçon...

La voix de M. Ossipoff se fit entendre dans la cage de l'escalier.

--Gontran, appelait-elle, Gontran...

Le jeune homme se tournait alternativement vers Fricoulet et vers Séléna, comme pour leur demander conseil...

--Voyons, rappelle-toi, fit l'ingénieur tout en le poussant vers l'escalier, Voie Lactée... amas de soleils... centres eux-mêmes de systèmes planétaires...

--Mais les constellations, monsieur Fricoulet, dit Séléna en arrêtant la marche du groupe, lui avez-vous dit les constellations qu'elle traverse?

--Non, je n'ai pas eu le temps... j'allais justement lui en parler, quand vous êtes arrivée...

--Vite... dites vite... demanda angoisseusement le jeune comte.

--Eh bien! voilà: la Voie Lactée traverse, en partant du nord--note bien que je te parle d'observations prises de la Terre--l'_Aigle_ où elle se partage en deux branches, _Antinoüs_, l'_Écu de Sobieski_ et le _Sagittaire_. Les deux rameaux de la Voie se réunissent dans l'hémisphère austral, dans la constellation du _Scorpion_; après quoi ils franchissent le _Centaure_, le _Triangle Austral_, la _Croix-du-Sud_...

Gontran se prit la tête à deux mains, dans un geste absolument fou.

--Jamais je ne me rappellerai tout cela...

--Nous te soufflerons, Mlle Séléna et moi, affirma Fricoulet, je continue: nous trouvons ensuite le _Grand Chien_, la _Licorne_, le _Taureau_, les _Gémeaux_, le _Cocher_, _Persée_, _Cassiopée_ et enfin le _Cygne_, où elle arrive, après avoir fait le tour entier du Ciel;... maintenant, allons...

Et il entraîna Gontran qui répétait à mi-voix:

--_Antinoüs_... le _Scorpion_... le _Grand Chien_... le _Cygne_... Non, je ne me rappellerai jamais...

S'arrêtant, il s'exclama:

--Tiens... je ne me souviens plus du nom du Soleil, vers lequel nous nous dirigeons.

--Le _Centaure_... à trois trillions de lieues du Soleil;... n'oublie pas que sa lumière met trois ans et demie à nous arriver...

On se remit en marche, tandis que Séléna, pour réconforter son fiancé, lui disait gentiment:

--N'ayez crainte... je suis là et je vous aiderai.

--Je bafouillerai, c'est certain...

--Baste! ricana Fricoulet, tu songeras à la mairie du huitième et tu ne bafouilleras pas...

Ossipoff, l'oeil toujours collé au télescope, ne bougea pas en entendant le bruit des pas qui franchissaient le seuil de sa cabine...

--Ah! c'est vous, mon cher ami, se contenta-t-il de dire, je vous attendais avec une vive impatience.

On voit par ce langage que, tout entier ressaisi par ses préoccupations scientifiques, le vieillard avait déjà oublié le sujet de mécontentement qu'avaient contre lui ses compagnons de voyage, et plus particulièrement Gontran.

Celui-ci, s'approchant, demanda:

--Que désirez-vous, monsieur Ossipoff?

--Avoir votre avis sur la situation; voici près de vingt-quatre heures que je suis en observation et mes idées commencent à ne plus être très nettes;... mais vous avez dû réfléchir, de votre côté,... où pensez-vous que nous nous trouvons actuellement?...

--Mais dans la Voie Lactée, répondit le jeune homme avec assurance; n'est-ce pas, Fricoulet...

--Ce n'est pas M. Fricoulet que j'interroge, mais vous, mon cher ami, répliqua Ossipoff avec un petit claquement de langue impatienté.

Et il ajouta, plissant les lèvres pour mieux marquer en quel médiocre estime il tenait les connaissances scientifiques de l'ingénieur:

--Pourquoi, pendant que vous y êtes, ne demandez-vous pas aussi l'avis de M. Farenheit?

Celui-ci entrait précisément en cet instant et s'écria:

--Mon avis! jamais..... pour le cas que l'on en fait... Ah! si on l'avait toujours suivi, mon avis... on aurait commis moins de bêtises qu'on en a commises... Et, d'abord, nous ne serions pas ici...

L'Américain avait prononcé ces mots tout d'une traite, avec une volubilité telle que l'on eût vainement tenté de l'arrêter; mais quand il eut fini, Ossipoff lui dit dédaigneusement:

--Vous ne savez ce que vous dites; mon cher monsieur... vous n'êtes pas au courant de la conversation.--Et, à Gontran:

--Alors, suivant vous, nous sommes dans la Voie Lactée?

--Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

Cette réponse, le jeune comte l'avait faite d'un ton un peu moins assuré, car le savant lui avait adressé la parole sur le ton qu'il prenait d'ordinaire, quand il lui semblait surprendre Gontran en flagrant délit d'ignorance ou de divergence d'opinion avec lui.

--Ah! la Voie Lactée! répéta-t-il encore, après l'avoir considéré d'un air singulier, à travers ses lunettes... Eh bien! je suis fâché de vous donner un démenti formel, mon cher ami.

Ce mot de démenti entra dans la peau, déjà fort irritée du jeune homme, comme une pointe d'aiguille; il devint tout rouge et s'écria d'une voix furieuse:

--Un démenti!... à moi!...

--Mais, farceur... murmura Fricoulet à son oreille, entre savants ces choses-là ça n'a pas d'importance...

--C'est juste, observa Gontran.

Et s'adressant à Ossipoff.

--Sans indiscrétion, pourrait-on savoir pourquoi; car, enfin, de deux choses l'une, ou vous m'interrogez pour avoir mon avis, ou bien pour me faire passer un examen...

--Permettez...

--Rien, jusqu'à ce que j'aie fini: si vous avez voulu vous amuser à me «pousser une colle», je vous dirai tout net que le moment est mal choisi et que je trouve la chose de mauvais goût...

--Oh! loin de moi...

--Si, au contraire, vous voulez connaître mon avis, c'est que vous-même n'en avez pas et alors j'ai lieu de m'étonner que vous me démentiez si énergiquement...

Il était vraiment emballé, le brave Gontran, emballé pour rien, il faut en convenir, et l'ingénieur, comme l'Américain d'ailleurs, le regardaient avec une véritable stupéfaction.

--Maintenant que vous avez fini, je m'en vais vous répondre, fit très placidement le vieillard.

Il se leva, indiqua le télescope à Gontran, prononçant ce seul mot:

--Regardez...

Le jeune homme s'assit, mit son oeil à l'oculaire et murmura, quelque peu déconcerté, il faut en convenir.

--Eh bien?

--Vous avez bien regardé?

--Mais oui.

--L'étoile la plus brillante que nous avons devant nous, qu'est-ce que c'est, d'après vous?

--[Grec: a] (alpha) du Centaure, répondit hardiment M. de Flammermont, après avoir jeté un regard en dessous à Fricoulet...

Puis, voyant Ossipoff dresser vers le plafond ses doigts écarquillés, avec tous les signes les plus évidents de l'horreur:

--Qu'est-ce qui vous prend? demanda-t-il.

Ossipoff ne fit qu'un bond jusqu'au coffre où il enfermait les objets les plus précieux, qu'il avait pu sauver des différentes catastrophes dans lesquelles il avait perdu la plus grande partie de son matériel scientifique; il revint, brandissant une carte céleste qu'il déploya sous les yeux de Gontran.

--Voyez-vous aucun point de ressemblance, fit-il, entre ce qui est sur cette carte et ce qui se trouve dans l'espace. Voici le Centaure... là... sous mon doigt;... si ce que vous me prétendez être alpha l'était réellement, cet assemblage d'étoiles se présenterait-il à nous sous un semblable aspect...

Le jeune comte, après avoir regardé la carte, mit de nouveau l'oeil à l'oculaire et, déjà, il ouvrait la bouche pour convenir qu'en effet les points de ressemblance entre ce qui était et ce qui devait être, étaient peu nombreux, lorsque Fricoulet, qui manoeuvrait vainement pour se rapprocher de son ami, mais qui n'y pouvait parvenir, parce qu'Ossipoff ne le quittait pas des yeux, se décida à intervenir.

--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, balbutia-t-il en s'efforçant de prendre un air ingénu, vous m'excuserez si je dis une bêtise; moi, vous savez, je ne suis guère au courant de ces questions-là. Seulement, il me semble que dans cette différence d'aspect, la perspective doit être pour quelque chose.

--La perspective! s'exclama le vieillard en sursautant.

--Dame, poursuivit l'ingénieur, est-ce que vous ne croyez pas qu'une distance de trois trillions de lieues soit susceptible de changer un peu l'angle sous lequel on aperçoit les choses; il est tout naturel que la forme des constellations ne soit plus la même, les étoiles, qui nous paraissent de la Terre si pressées les unes contre les autres, se sont écartées... Qu'en penses-tu, Gontran?

--Je pense, répondit hardiment celui-ci, tandis qu'il remerciait, d'un clignement d'yeux, son ami de lui avoir, une fois encore, tendu la perche, je pense que ta logique a vu plus juste que la science de M. Ossipoff et que tu n'as fait que formuler l'opinion que j'allais lui faire connaître, au moment où tu as pris la parole.

L'ingénieur se détourna un peu pour dissimuler le sourire provoqué par le toupet de son ami, tandis que Ossipoff bousculait presque Gontran pour prendre place devant le télescope, murmurant d'une voix tremblante d'émotion:

--Alpha!... Alpha!...

Farenheit se pencha à l'oreille de Fricoulet et désignant le savant d'un hochement de tête:

--Le voilà parti! murmura-t-il d'un ton dédaigneux...

Mais brusquement, sans se déranger, Ossipoff demanda:

--Gontran, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez établi la parallaxe de cette étoile?

Prestement, Fricoulet passa à son ami un feuillet de son carnet, sur lequel il avait fait ses calculs.

--En effet, monsieur Ossipoff.

--Et cela vous a donné?

--Des résultats qui établissent l'exactitude de la parallaxe faite par les astronomes terrestres: c'est-à-dire 0,92, soit près d'une seconde.

Et pour l'édification de Farenheit et de Séléna, il ajouta:

--Ce qui correspond à 222,000 fois la distance de la Terre au Soleil.

--Ou huit trillions de lieues, dit à son tour Fricoulet; ce qui fait que la lumière d'Alpha met trois ans et trois mois à arriver à la Terre et qu'un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, parcourrait cette distance Ossipoff n'écoutait pas; il était plongé dans l'admiration de cet astre qu'il n'avait jamais pu apercevoir de l'Observatoire de Pulkowa, n'ayant pas eu la chance d'être choisi par ses collègues pour aller dans les régions australes du Globe--desquelles seules il est visible--l'étudier dans tous ses détails.

Et il répétait, en proie à un trouble inexprimable:

--Alpha!... Alpha!...

--Attention, murmura Fricoulet en se penchant vers Gontran, je veux que le diable me croque si avant peu Alpha ne te tombe pas, sous forme de tuile, sur la tête: donc, étoile de première grandeur... lumière égale à la 27.000e partie de la Pleine Lune.

--C'est peu...

--Et, cependant, on conclut qu'Alpha est beaucoup plus brillant et beaucoup plus lumineux que notre Soleil.

--Comprends pas.

--Facile cependant: il ne faut pas oublier que, s'il faudrait 22 millions d'étoiles de l'éclat d'Alpha pour nous donner la même lumière que le Soleil, Alpha se trouve à 32 milliards de kilomètres et qu'en conséquence...

--Compris; mais pour vous autres, on dirait que c'est un amusement de jongler avec les chiffres; en quoi est-il intéressant, je te demande, de savoir qu'un train marchant, etc., etc.. On pourrait prolonger indéfiniment ces exemples et, après avoir établi le record du train pour la vitesse, établir celui de la tortue pour la lenteur.

Sans répondre, l'ingénieur poursuivit:

--Jusqu'en 1689, Alpha passait pour être une étoile simple: c'est Richaud qui, à Pondichéry, l'a dédoublé pour la première fois...

--Dédoublé! répéta Gontran surpris de cette expression.

--C'est-à-dire qu'Alpha a un compagnon, de couleur jaune orange, éloigné de lui de 18 secondes, soit environ 723 millions de lieues...

--Et tu appelles cela être accompagné?...

--Mon cher, étant donné l'infini dans lequel se meuvent les astres, cette distance est minime; en tout cas, que l'expression soit ou non juste, les faits constatés sont ainsi... La révolution de ces deux Soleils autour de leur centre de gravité s'effectue en 84 ans, durée exactement semblable à celle de la révolution d'Uranus autour du Soleil... Retiendras-tu ça?

--Oui... oui... répondit Gontran, que ces répétitions mystérieuses d'astronomie énervaient toujours et qui lui semblaient, dans les circonstances présentes, plus énervantes encore, est-ce tout?

--Non, ce n'est pas tout; il y a encore quelque chose qu'il faut que tu retiennes, car c'est un des points les plus importants, en ce qui concerne les étoiles: Alpha du Centaure est animé d'un mouvement propre très rapide...

--Comment! d'un mouvement propre!...

--C'est-à-dire que, non contents d'opérer leur révolution sur eux-mêmes et autour de leur centre de gravité, ces deux Soleils se déplacent dans l'espace suivant 0"477 en ascension droite vers l'Ouest et 0"776 en déclinaison vers le Nord. Ce qui donne comme résultante, en mouvement vers le Nord-Ouest, un arc de 3"643 par an, 6' par siècle, ou 1 degré en dix siècles par rapport au système solaire.

--Mais alors, les constellations se déplacent!

--Parfaitement.

--En ce cas, les cartes célestes établies par les astronomes de l'antiquité...

--...ne ressemblent en rien aux nôtres... pas plus que les nôtres ne ressembleront à celles que dresseront tes petits-fils..., dit Fricoulet, faisant allusion à l'engagement solennel qu'avait pris Gontran.

Celui-ci grommela entre ses dents.

--S'il n'y a jamais que mes héritiers pour s'occuper de Centaure et Cie... la science risque fort de demeurer stationnaire.

Farenheit qui, n'ayant pas autre chose à faire, écoutait les explications fournies par l'ingénieur, dit alors:

--Cela doit finir par mettre le Ciel sens dessus dessous, ces sempiternels déplacements?... et moi qui croyais qu'il n'y avait que l'humanité qui changeait...

--Tout change dans la nature, monsieur Farenheit, riposta Fricoulet: dans douze mille ans, l'Alpha du Centaure fera partie de la Constellation de la _Croix-du-Sud_, dont la figure va, d'ailleurs, se disloquant de siècle en siècle et elle continuera à se diriger vers _Sirius_...

--Mais dans douze mille ans, la _Croix-du-Sud_, elle-même, n'existera peut-être plus.

--Ça, c'est bien possible.

Gontran haussa les épaules.

--Alors, à quoi bon se donner tant de mal pour étudier des choses qui, demain, ne seront plus?

En ce moment, Ossipoff poussa une exclamation qui groupa autour de lui ses compagnons de voyage.

--Gontran!... Fricoulet!... Séléna!... fit-il d'une voix admirative... Ah! mes amis! mon enfant!... Je le vois... Je le vois!... c'est lui!... il n'y a pas d'erreur possible!... que c'est beau! que c'est beau!...

--Eh! mon Dieu! monsieur Ossipoff, ricana Fricoulet, si vous ne nous laissez pas voir, faites-nous part, au moins, de ce que vous voyez...

--Oméga!... mon cher Fricoulet, c'est Oméga que je tiens là dans le champ du télescope...

Et le vieillard, empoigné par son admiration, se tut de nouveau, l'esprit absorbé totalement par la contemplation de l'astre.

--Oméga!... répéta Farenheit qui, pour faire fortune dans les suifs, n'avait pas eu besoin de se livrer à l'étude des langues mortes...