Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 3

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--Dame! si ce que tu crois est vrai, si réellement, dans un accès de folie scientifique, il a détourné l'_Éclair_ de la route qu'il devait suivre pour le lancer dans l'infini, peut-être, la réflexion lui venant, a-t-il été pris de remords, et s'est-il...

--... Suicidé! s'exclama l'ingénieur.

Un gémissement douloureux les fit se retourner, et ils virent Séléna qui, pâle et défaillante, ayant entendu les derniers mots prononcés, s'adossait à la paroi du wagon pour ne pas tomber, et murmurait:

--Mon père... mon pauvre père.

Les deux jeunes gens coururent à elle, et cherchèrent à la rassurer.

--Mais non, mademoiselle, dit Fricoulet, la supposition de Gontran est idiote!... le père Ossipoff se tuer au moment où la Nature s'apprête à lui dévoiler ses plus profonds mystères!... Ah! c'est bien mal connaître les savants.

Mais cette argumentation ne pouvait avoir sur la terreur de Séléna aucune influence; la jeune fille avait saisi le bras de son fiancé et, les lèvres agitées d'un tremblement convulsif, ne cessait de répéter:

--Gontran, j'ai peur... j'ai peur...

Alors, tout apitoyé, le jeune homme regarda son ami d'un air qui semblait le supplier de trouver un moyen de rassurer Séléna.

--Mes enfants, dit l'ingénieur, il n'y a que la dynamite qui puisse avoir raison de cette porte-là; Gontran, va-t-en dans la machinerie me chercher ce qu'il faut.

En quelques minutes, le jeune homme fut de retour, rapportant une cartouche dont Fricoulet eut tôt fait de réduire les dimensions de façon à ce que l'explosif, tout en ayant raison de l'obstacle qu'il s'agissait de renverser, ne pût nuire en rien à l'organisme même du véhicule.

Cette cartouche, ainsi réduite, fut placée par l'ingénieur entre la porte et le chambranle, à l'endroit même de la serrure, et il y fixa une mèche qu'il fit se dérouler jusqu'à l'entrée de l'escalier; ensuite, ayant obligé ses compagnons à se reculer sur les marches, il mit le feu à la mèche.

Une flamme courte, semblable à un feu follet, courut sur le plancher et en moins d'une seconde, atteignant la cartouche, y mit le feu.

Une détonation formidable retentit, la serrure sauta en mille miettes, et, sous la force de l'explosion, la porte s'ouvrit violemment.

CHAPITRE II

DANS LA VOIE LACTÉE

D'un bond, Fricoulet fut dans la cabine et, sur ses pas, Farenheit et Gontran se précipitèrent, suivis de Séléna.

Mais, tout comme avait fait l'ingénieur, ils s'arrêtèrent brusquement, presque aussitôt après avoir franchi le seuil.

C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à eux était bien fait pour les frapper de stupeur.

Ossipoff était bien tranquillement assis à la place qu'il avait coutume d'occuper dans la cabine, c'est-à-dire devant le hublot, et, l'oeil collé à l'oculaire de son télescope, le corps penché en avant dans une attitude d'ardente curiosité, sondant l'espace, avec une quiétude qui semblait faire croire qu'il n'avait entendu ni l'épouvantable vacarme fait depuis un quart d'heure par Farenheit, ni même le bruit formidable de l'explosion.

Et l'ingénieur, en présence de cette impassibilité, n'était pas loin de comparer le vieil Ossipoff au célèbre Archimède qui, surpris par les ennemis de sa patrie, tandis qu'il était occupé à résoudre un problème, dédaigna non seulement de chercher à fuir, mais encore d'interrompre ses calculs, et se fit tuer stoïquement.

Il est probable que si l'ingénieur eût pu lire ce qui se passait dans l'esprit du vieillard, il eût rabattu beaucoup de son admiration: car la vérité était qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien à craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait bien juré et tempêté, quand Fricoulet l'aurait plaisanté, et quand Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Séléna, aurait, suivant son habitude, protesté avec sa dignité de diplomate, les choses n'iraient pas plus loin.

Seulement, ce qui était certain, c'est qu'aussitôt qu'ils s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de faire machine en arrière, et le savant se rendait bien compte que, seul, il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde écoulée le rapprochait de 500,000 lieues du mystère qu'il voulait pénétrer.

Comme on le voit, c'était l'égoïsme le plus pur qui, cette fois encore, dictait sa conduite.

Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait plongé les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit, ressaisi d'une colère d'autant plus grande que cette immobilité l'exaspérait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de son vêtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume.

--Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, répondras-tu?... qu'as-tu fait cette nuit?... et où sommes-nous?

Le vieillard cherchait vainement à se dégager; mais il s'agitait comme un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Américain.

--Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous répondrai, je vous le jure, tout en consultant l'espace.

Farenheit lui riposta par un éclat de rire strident.

--Point de ça, mon brave monsieur, répondez, ou je jure Dieu que je vous étrangle...

Alors, Gontran et Fricoulet intervinrent et, s'adressant à Farenheit:

--Laissez-le; c'est un maniaque duquel on ne pourra rien tirer par l'intimidation; puisqu'il a promis de répondre si on le rendait à son cher télescope, lâchez-le.

Les mains de l'Américain abandonnèrent leur proie et, en moins d'une seconde, Ossipoff se retrouva assis, l'oeil rivé à l'oculaire, le regard fouillant l'immensité.

--Oui, dit-il alors d'une voix brève, en hachant ses phrases, oui, j'ai détourné l'_Éclair_ de sa route, je comprends votre mécontentement, mais cela était plus fort que moi. Il y a, dans cet infini, comme une puissance magnétique qui m'attire et à laquelle je ne puis résister...

--En tout cas, ricana Fricoulet, vous ne nous parlerez pas de l'aimant d'Hypérion, car vous n'avez guère dû en trouver de traces?

Une furtive rougeur passa sur le front de l'astronome déconfit qui murmura:

--Et cependant, mon cher Gontran, la position exacte d'Hypérion dans l'espace, quand l'appareil a quitté le courant astéroïdal dans lequel il naviguait, était bien, n'est-ce pas, par rapport à la terre, 174 degrés de longitude et onze heures quarante minutes d'ascension droite?

Fricoulet tressaillit, une flamme brilla dans sa prunelle, et il murmura tout bas à l'oreille de Flammermont:

--Voilà le renseignement que je voulais.

Cependant, ne recevant pas de réponse de son futur gendre, Ossipoff se détourna légèrement et le regardant bien en face.

--Qu'en pensez-vous?

On juge si cette question embarrassait le jeune homme: en dépit des nombreux «examens» que depuis trois ans de vie commune Ossipoff lui avait fait subir, en dépit de la lecture plusieurs fois recommencée des _Continents Célestes_ (le malheureux les savait presque par coeur), il ignorait absolument ce que pouvaient bien représenter 174 degrés de longitude, et onze heures quarante minutes d'ascension droite.

Mais comme ce n'était pas l'aplomb qui lui manquait, il prit un air soucieux et répondit du bout des lèvres:

--Tout cela dépend, mon cher monsieur, de l'heure à laquelle l'_Éclair_ a viré de bord.

--Il était exactement minuit trente-cinq minutes et vingt-cinq secondes.

Gontran hocha la tête à plusieurs reprises, agita muettement les lèvres, comme il arrive lorsqu'on est plongé dans de profondes réflexions.

--Il se pourrait bien que vos calculs fussent exacts, finit-il par dire, sans vouloir trop s'engager.

Pendant ce temps, Fricoulet, qui avait inscrit furtivement sur son carnet les renseignements fournis par Ossipoff, calculait rapidement, et le chemin déjà parcouru par l'appareil, et la situation dans l'espace du point problématique sur lequel le vieux savant avait mis le cap; mais le résultat obtenu ne paraissait pas le satisfaire, il claquait de la langue avec impatience, fourrageait nerveusement ses cheveux, et bientôt on put l'entendre murmurer d'une voix rageuse:

--Et cependant, à raison de 2 milliards de lieues par heure...

Le vieillard sursauta; mais sans cependant abandonner le télescope, il riposta:

--Deux milliards! vous êtes loin du compte, mon cher monsieur Fricoulet; durant cette nuit j'ai mesuré notre vitesse, et j'ai pu me convaincre qu'elle est de beaucoup supérieure à ce que vous aviez prévu. L'_Éclair_ parcourt bien deux milliards de lieues, mais à la minute, et non pas à l'heure.

Très froidement Fricoulet inclina la tête, se contentant de dire, comme si le chiffre énorme qui venait de lui être communiqué ne le surprenait en aucune façon:

--Parbleu!... voilà d'où vient mon erreur.

Et il se remit tranquillement à refaire ses calculs.

Mais ni Gontran, ni surtout Farenheit, n'étaient doués d'une dose de philosophie suffisante pour accueillir, sans protester, une semblable nouvelle: autant ils eussent applaudi à cette rapidité vertigineuse si, grâce à elle, l'_Éclair_ eût pu les transporter dans leur planète natale en un espace de temps plus court que celui prévu tout d'abord, autant ils la maudissaient, cette rapidité qui les jetait dans l'infini, leur enlevant à tout jamais l'espoir de retourner chez eux.

--Deux milliards! s'écria l'Américain littéralement affolé, deux milliards! mais cela fait...

--Cela fait exactement, mon cher monsieur, dit alors très placidement Fricoulet, dont les calculs étaient terminés, un trillion de lieues ou quatre milliards de kilomètres, en un peu plus de trente heures.

--Mais où sommes-nous? où sommes-nous? gémit Gontran.

--À quelque chose comme 1,200 milliards de lieues de notre Soleil, répondit l'ingénieur; car maintenant j'ai la certitude que cette étoile si brillante, aperçue à l'arrière du wagon, n'est autre que le centre de notre système planétaire.

Farenheit lança ses poings fermés dans la direction d'Ossipoff.

--Ah! bandit! clama-t-il; ah! brigand!

Mais, impassible, le vieillard répondit:

--C'est cette inconcevable rapidité qui m'a poussé à faire ce que j'ai fait; j'y ai vu le doigt de la Providence qui ne voulait pas laisser mon oeuvre inachevée et me mettait à même d'explorer les principales régions stellaires, sans que cela nous causât un retard bien appréciable.

--Eh! cria Gontran, auquel la patience finissait par échapper, du train dont nous marchons, qui sait si nous pourrons jamais revenir sur terre.

--Songez, poursuivit imperturbablement le vieillard, que dans huit jours, pas davantage...

--Nous serons de retour, interrompit Farenheit.

--Nous serons dans un autre univers, différent de celui que nous abandonnons, et dans lequel nous serons appelés à faire une inépuisable moisson de découvertes.

Durant que le vieillard parlait, le visage de l'Américain avait successivement passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais quand Ossipoff se fût tu, sa colère éclata, et, après avoir lâché une kyrielle de jurons d'une énergie telle que la pudeur nous défend de les reproduire, il s'écria:

--Ça! jamais!... Si nous nous laissions plus longtemps conduire par un fou, nous serions plus fous que lui-même! et du moment que vous autres, par une faiblesse imbécile, vous encouragez sa folie, je vous sauverai malgré vous.

Il courut vers la porte en disant:

--Dans une seconde, l'_Éclair_ voguera vers New-York.

Fricoulet étendit la main.

--Un moment, voulez-vous m'écouter? et quand vous m'aurez entendu, vous ferez ce que vous voudrez: bien que le commerce des suifs, dans lequel vous vous êtes enrichi, ait peu dû vous ouvrir l'esprit sur les choses de la navigation, vous comprendrez cependant aisément que, pour mettre le cap sur un port quelconque, il faut, quand on ne le voit pas, avoir une boussole ou un phare. Or, notre phare à nous, c'est le Soleil qui éclaire la Terre et il se trouve que, par suite de notre éloignement, ce Soleil, qui doit nous servir de point de direction, est tombé au rang d'étoile. Je vous demanderai, en conséquence, sur quel point de ce ciel fourmillant d'étincelles--qui sont autant de Soleils--vous dirigerez l'appareil.

L'ancien commerçant de Chicago s'était immobilisé, les pieds cloués au plancher, frappé de stupeur par la justesse de ce raisonnement.

--Alors, interrogea Gontran d'un air véritablement navré, il n'y a plus aucun espoir de revoir jamais la Terre, et il nous faut nous accoutumer à l'idée que l'_Éclair_ nous servira de tombeau!

Puis, exaspéré par les paroles que lui-même venait de prononcer:

--Non, non! s'exclama-t-il, ce n'est pas possible. Voyons, Fricoulet, il doit bien y avoir un moyen de revenir en arrière!

Ossipoff pivota sur son escabeau, et d'un ton qui trahissait une douleur véritable:

--Comment! c'est vous, mon fils, qui parlez ainsi! n'êtes-vous donc plus l'ardent collaborateur du début?

--Monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme d'un air visiblement énervé, il n'y a plus ni collaborateur, ni ami, ni fils; il n'y a qu'un homme lassé de toutes ces tergiversations, de tous ces retards, de tous ces manques de bonne foi, et, n'était votre âge, j'ajouterais de tous ces mensonges.

--Oh! Gontran! soupira Séléna sur un ton de reproche.

--Il ne l'a pas dit! ricana Fricoulet, mademoiselle, il ne l'a pas dit.

--Nous ne sommes pas éternels, que diable! outre que ma patience est à bout, nos vivres ne sont pas loin d'être épuisés et je dis, comme M. Farenheit: retournons-nous-en!...

De tout ce que venait de dire le jeune homme le vieillard n'avait retenu qu'une chose: c'est ce qui avait trait à l'impossibilité matérielle de continuer le voyage.

--C'est ce qui vous trompe, répondit-il, nous avons encore pour trois mois d'air respirable, de boissons et d'aliments; voyons, accordez-moi ces trois mois... serait-ce trop payer de quelques semaines de retard la joie ineffable que nous éprouverons à contempler des mondes si merveilleux?

Gontran eut un geste énergique et il ouvrait la bouche pour répondre par un refus catégorique à la demande suppliante du vieillard, lorsque Fricoulet, se penchant vers lui, murmura rapidement à son oreille:

--Ne le contrarie pas et accepte; il n'y a pas moyen de faire autrement...

--Hein! sursauta le jeune homme.

--Impossible de virer de bord, ajouta tout bas l'ingénieur.

Mais, si bas qu'il eût parlé, Farenheit l'avait entendu; il se dressa tout debout, comme si ses jambes eussent été mues par un ressort, et, jetant ses grands bras au plafond:

--Impossible! vociféra-t-il d'une voix de Stentor, impossible! je croyais que ce mot-là n'était pas français.

Fricoulet haussa les épaules.

--Et je vous dis, moi, déclara-t-il, que si Napoléon s'était trouvé à notre place, il ne se serait jamais hasardé à prononcer une phrase semblable. J'aurais été curieux de voir comment il s'y serait pris pour virer de bord avec l'épouvantable vitesse qui nous emporte.

L'Américain poussa un rugissement.

--Mais alors, s'écria-t-il, il n'y a aucune raison pour que nous ne continuions pas, de la sorte, jusqu'au fin fond de tous les mondes!

--Dame, riposta Fricoulet, je n'en sais pas plus que vous, mon cher monsieur Farenheit; tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je constate, et je constate malheureusement que nous sommes entraînés avec une rapidité qui, pour une raison que je ne m'explique pas, va toujours en augmentant.

--Et rien à faire?... rien à tenter?

--Pour le moment, rien: misérable corpuscule, l'_Éclair_ est soumis à des influences stellaires inconnues de nous et contre lesquelles, par conséquent, il est difficile de lutter.

L'Américain était abasourdi, promenant ses regards successivement sur toutes les personnes qui se trouvaient là, comme s'il attendait que l'une d'elles prît la parole pour démentir l'ingénieur et affirmer que tout espoir n'était pas perdu; malheureusement ce n'étaient ni Séléna, ni Gontran et encore moins Ossipoff, qui étaient capables de lui regaillardir l'esprit sur ce point.

D'ailleurs, M. de Flammermont, obéissant au conseil que Fricoulet lui donnait, en clignant de l'oeil du côté d'Ossipoff, dit en ce moment au vieillard:

--Soit donc, qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu: poursuivons notre route insensée et souhaitons que la responsabilité que vous avez prise, en agissant ainsi que vous l'avez fait cette nuit, ne pèse pas, à certain moment, trop lourdement sur vos épaules.

Le vieillard, l'esprit tout rempli de ses turlutaines scientifiques, ne voulut voir, dans les paroles de Gontran, qu'un pardon généreux accordé à sa trahison, et, pour le remercier, il tendit les mains vers lui.

Mais le jeune homme se souciait peu, pour l'instant, des étreintes amicales du vieux savant, et, faisant mine de ne point voir le geste de celui-ci, il tourna les talons et rejoignit Fricoulet qu'il avait entendu descendre dans la salle de la machine.

--Mon vieux, fit-il d'un ton grave, je suis homme et prétends avoir la force d'apprendre, sans trembler, le sort qui nous est réservé; donc, j'exige de toi la franchise la plus absolue.

--Eh bien! franchement, je ne sais rien. Ainsi que je l'ai déclaré tout à l'heure à Farenheit, nous subissons, actuellement des forces attractives dont je ne me rends aucun compte. Nous voguons en plein inconnu. Je doute que le père Ossipoff lui-même y comprenne quelque chose, et cependant lui qui est resté pendant presque toute sa vie le nez collé à l'objectif des télescopes...

Cette fois, Gontran parut réellement accablé, car il avait une foi absolue dans l'ingéniosité de Fricoulet qui, tant de fois déjà depuis le commencement de ce voyage insensé, les avait tirés des situations désespérées où les avait mis les idées folles d'Ossipoff.

Aussi, du moment que l'ingénieur lui déclarait qu'il ne pouvait rien, c'est qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire: attendre stoïquement la mort.

Il sortit de la machinerie sans ajouter un mot, gagna sa cabine et s'étendit sur son hamac, où il ne tarda pas à s'endormir, en dépit de l'angoisse fort naturelle qu'avait mise en lui la réponse très franche de son ami.

Il s'éveilla en entendant prononcer son nom tout près de son oreille, et ses yeux, soudainement ouverts, virent Fricoulet debout à son chevet et penché vers lui.

--Eh bien! tu t'en payes un somme! plaisanta l'ingénieur.

--J'ai dormi longtemps? interrogea M. de Flammermont en se dressant sur son séant.

--Peuh! quelque chose comme six heures.

--Pas possible! s'écria Gontran en sautant sur le plancher.

Pour toute réponse, l'ingénieur tira sa montre et la mit sous le nez de son ami.

--C'est ma foi vrai, murmura celui-ci.

Puis le souvenir de la réalité, un moment évanoui pendant le sommeil, lui revenant soudain:

--Rien de nouveau? demanda-t-il.

--Si, quelque chose... et de très important...

--Tu as réussi à nous faire virer de bord?

--Pas précisément: toujours en avant et d'une vitesse toujours croissante.

--Ah! dit Flammermont d'un air morne; alors qu'y a-t-il de nouveau et de si important?

--Mais ma parallaxe, parbleu! tu sais bien... je l'ai établie.

--Alors?

--Eh bien! nous savons où nous allons. Tu trouves que ce n'est rien, cela?

--Peu m'importe où nous allons, du moment qu'on ne va pas où je veux.

Fricoulet haussa insouciamment les épaules.

--Baste! plaisanta-t-il, tout chemin mène à Rome...

Il ajouta, en frappant amicalement sur l'épaule de Gontran:

--... Et aussi à la mairie du VIIIe arrondissement, mon vieux.

M. de Flammermont poussa un soupir qui en disait beaucoup sur l'état de lassitude auquel il en était arrivé, et, baissant les yeux pour fuir le regard inquisiteur de l'ingénieur:

--Ah! mon cher Alcide, répondit-il, si tu savais comme j'y pense peu, en ce moment, à la mairie du VIIIe..., et tiens, veux-tu que je t'avoue une chose, je n'y pense même pas du tout, et j'ai une peur, c'est que plus j'irai et moins j'y penserai...

Fricoulet se mit à rire, et, frappant sur l'épaule du jeune apprenti diplomate:

--Farceur! va, s'exclama-t-il; voilà au moins dix fois, depuis le commencement du voyage, que tu me racontes la même chose... Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis...

--Je te jure...

--Pas de faux serment! ça porte malheur.

--Alcide...

--Allons donc! à qui feras-tu croire qu'un amour assez grand pour vous emmener dans la Lune à la suite de la femme aimée, puisse s'en aller ainsi en fumée, sans qu'il n'en reste pas au moins une parcelle!...

--Je n'ai pas prétendu qu'il n'en restât pas.

--En ce cas, tu sauras qu'en matière d'incendie, un feu n'est considéré comme éteint que lorsqu'il ne subsiste aucune étincelle; autrement, il suffit de la plus petite brise pour tout rallumer...

Gontran courba la tête, un peu confus de la perspicacité de son ami, bien qu'au fond il se demandât si cette perspicacité était capable de démêler exactement ce que lui-même ne pouvait arriver à démêler, c'est-à-dire: aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna?

Qu'il eût éprouvé pour la jeune fille une passion réelle, profonde, cela ne pouvait être mis en doute; ainsi que venait de le dire fort justement Fricoulet, on ne se lance pas ainsi qu'il l'avait fait dans d'aussi abracadabrantes aventures, sans qu'un lien puissant vous attache à la femme qui vous entraîne à sa suite.

Et bien qu'en effet, écoeuré par les retards successifs apportés au retour sur la Terre, énervé par les continuelles discussions que soulevait Ossipoff, il eût préféré bien des fois renoncer à son amour; cet amour était plus fort que sa volonté et triomphait sans peine de ses irritations et de ses mauvaises humeurs.

Certes, quoi qu'il eût dit à Fricoulet, il aimait encore Séléna; oui, il en était sûr, il l'aimait assez pour l'épouser et pour trouver, dans ce mariage, le bonheur rêvé depuis si longtemps.

L'aimait-il assez pour continuer à jouer, une fois qu'elle serait devenue sa femme, le rôle qu'il jouait depuis des mois? Voilà la question qu'il se posait, question à laquelle, même en dehors des moments d'irritation, il croyait devoir répondre négativement.

Il en avait assez des planètes, des bolides, des comètes, des étoiles et des soleils! Il avait eu beau se saturer de la lecture des _Continents Célestes_, son esprit s'était montré absolument réfractaire au calcul des orbites, des aphélies et de tout cet appareil scientifique avec lequel Fricoulet jonglait aussi facilement que s'il n'eût jamais fait que cela toute sa vie; il refusait énergiquement de mordre à l'astronomie et la vue seule d'Ossipoff le mettait dans un état d'irritation difficile à dissimuler.

En outre, l'engagement qu'il avait pris quelques jours auparavant de consacrer sa vie à la continuation des études du vieux savant sur Hypérion, et de léguer à son fils aîné le soin de continuer ses propres études, cet engagement pris à la légère, sous l'influence d'un tendre sourire de Séléna, l'épouvantait maintenant qu'il y réfléchissait froidement.

Comment! il ne suffisait pas à la folle curiosité d'Ossipoff qu'il sacrifiât à la recherche de mondes problématiques les quelques années qui lui restaient à vivre, il fallait encore que cette curiosité le poursuivît lui-même et la première génération issue de lui! Ah çà! était-il donc fou l'autre jour quand il avait juré de se conformer au désir du vieillard.

Ce fut sous l'influence de ces pensées que, relevant la tête, il dit à Fricoulet: