Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 26
--Voilà comment il se fait que nous soyons aujourd'hui sur notre planète natale, alors qu'il y a trois jours encore, nous en étions éloignés de plusieurs trillions de lieues.
Ossipoff avait saisi sa tête à deux mains, avec le geste naturel à ceux qui entendent d'invraisemblables choses, et il balbutiait:
--Impossible!... impossible... impossible...
--Mais ce qui impossible, mon cher monsieur, riposta Fricoulet, c'est que nous n'ayons pas rêvé, que nous ayons réellement accompli ce fantastique voyage; d'ailleurs, vous n'avez qu'à lire ce que dit Fédor Sharp... vous verrez que son récit coïncide absolument avec ce que je viens de vous rappeler...
Et il mettait sous le nez du vieillard le journal qu'il tenait à la main et qui donnait un compte rendu aussi complet que possible des événements dont le monde scientifique était occupé depuis plusieurs semaines.
Force fut bien alors à Ossipoff de se rendre à l'évidence et, frappé au coeur par l'écroulement du rêve sublime qu'il avait fait, il poussa un gémissement et tomba sur son siège, en proie à un véritable effondrement.
Sa fille s'empressa auprès de lui, lui prodiguant mille caresses, s'ingéniant à trouver des arguments pour le consoler.
Ce fut vainement: il conservait son visage navré et gardait un silence farouche.
Ce fut en cet instant que l'hôtelier entra dans la salle.
--Señor, dit-il en s'adressant à Gontran, les voyageurs de messieurs Cook et Compagnie demandent s'ils pourraient avoir l'honneur de vous présenter de plus près leurs hommages.
Les yeux du jeune homme s'arrondirent.
--Messieurs Cook et Compagnie! répéta-t-il tout surpris, qu'est-ce que c'est que ça?...
--Tiens, lis, dit Fricoulet en lui tendant son journal qui consacrait un entrefilet entier aux excursions à prix réduit organisées par la fameuse Agence, aujourd'hui connue du monde entier, pour permettre aux curieux de l'ancien Continent de venir voir ce monstrueux bolide dont l'univers s'occupait.
--Nous voici passés à l'état de bêtes curieuses! s'écria le jeune comte.
Et à l'hôtelier:
--Qu'ils aillent contempler le bolide... cela, tant qu'ils voudront, mais qu'ils nous fichent la paix...
En ce moment, Fricoulet partit d'un immense éclat de rire et étendit la main vers la fenêtre derrière laquelle s'apercevait une masse de têtes, coiffées de la manière la plus étrange et la plus diverse, dont les visages, aux yeux ronds, aux bouches grandes ouvertes, exprimaient la plus ardente curiosité et la plus extrême surprise.
--Ces messieurs prennent un à-compte, ricana l'ingénieur, mais, pour le moment, c'est tout ce que nous pouvons leur permettre... Qu'ils aillent contempler le bolide... Cela leur fera prendre patience...
--Malheureusement, répondit l'hôtelier, cette consolation ne leur est même pas permise... car le gouvernement a été obligé de mettre autour du champ où le chariot a versé, une double ligne de sentinelles,... les touristes ne s'étaient-ils pas imaginé de vouloir emporter, chacun, un fragment du bolide, à titre de souvenir...
Fricoulet eut un plaisant mouvement de frayeur.
--Fichtre! monsieur l'hôtelier, fit-il, fermez bien les portes et les fenêtres! ces messieurs seraient capables de nous couper en petits morceaux pour emporter aussi un souvenir des fameux voyageurs.
Puis, désignant la porte au bonhomme:
--Fichez-nous la paix.
Se sentant tirer par la manche de son pardessus, il se retourna et se trouva nez à nez avec Farenheit.
--Dites donc, monsieur Fricoulet, murmura l'Américain, j'ai bien envie d'aller faire un tour du côté de l'_Éclair_... Voyez-vous qu'il prenne fantaisie à ces brigands de le détailler.
--Peuh!... puisqu'on vient de vous dire qu'il y avait des sentinelles...
--C'est égal... j'aimerais mieux veiller moi-même.
L'ingénieur haussa les épaules et dit:
--À votre aise... mon cher... seulement, à votre place, j'attendrais qu'il fasse nuit, autrement vous serez suivi comme une bête curieuse...
L'Américain montra ses poings.
--Voilà pour ceux qui s'aviseraient de vouloir me regarder de trop près...
Cela dit, il assujettit sur sa tête sa casquette de voyage, prit au râtelier une queue de billard qu'il fit tournoyer entre ses doigts noueux avec une prestesse inquiétante pour la curiosité des «Cook's Excursionnistes» et sortit.
Cependant, l'affaissement d'Ossipoff avait fini par céder aux caresses et aux consolations de sa fille. Celle-ci, d'ailleurs, pour le ragaillardir un peu, lui avait tenu un raisonnement, sinon conforme à la scrupuleuse vérité, du moins plein de logique: puisque Sharp était mort, il n'y avait pas à craindre que l'on se heurtât à des démentis de sa part. Les voyageurs n'avaient qu'à tomber d'accord pour nier le récit fait par le savant à ses collègues et aux journaux. Il avait prétendu que le bolide qui le portait était un fragment de la comète de Tuttle... Et la preuve qu'il disait la vérité?... Et qui empêchait, au contraire, Ossipoff d'affirmer que l'_Éclair_ avait rencontré ce bolide aux environs d'_Antinoüs_ ou de l'_Écu de Sobieski_?
C'était un mensonge!... c'est évident... Mais à qui ce mensonge nuirait-il? à personne... ah! si, à la réputation de Fédor Sharp; le beau malheur, en vérité!
Mais, est-ce que Fédor Sharp n'était pas le dernier des hommes? n'était-ce pas lui qui avait fait condamner Ossipoff aux mines, afin de pouvoir lui voler sa gloire? et avait-il hésité à le tromper encore sur la Lune et à lui voler de nouveau l'appareil qui devait lui permettre de continuer le voyage sidéral commencé?
Et à son retour à Pétersbourg, avec quelle audace avait-il fait le banquiste, battant le tambour pour sa propre science, s'attribuant la gloire d'avoir eu, le premier, l'audace de concevoir un si aventureux projet.
--Non, non, cher père, avait dit Séléna en concluant, plus je réfléchis et plus je suis persuadée que vous pouvez user de cette bien innocente supercherie; qui sait même si la Providence, en me l'inspirant, ne veut pas se servir de nous pour punir jusqu'après sa mort ce traître de Sharp!...
En prononçant ces mots, la jeune fille avait fait montre d'une énergie que, jusqu'alors, elle avait employée en bien peu d'occasions, même dans les moments où les péripéties nombreuses du voyage les avait mis elle et ses compagnons, à deux doigts de la mort...
C'est qu'elle se rendait très bien compte de la situation, la pauvre Séléna; son amour filial lui faisait pressentir ce qui se passait dans l'esprit de son père et une angoisse terrible l'étreignait à la pensée que l'anéantissement de ce rêve merveilleux dont il s'était bercé durant des mois, pouvait le mettre au tombeau.
Elle avait bien vu, durant que Fricoulet expliquait aussi simplement leur présence sur la Terre, la transformation inquiétante qui s'était faite chez le vieillard et ce n'était pas tant la pâleur soudaine qui avait envahi ses traits dont elle avait été frappée, que de l'expression de tristesse, de découragement, d'anéantissement, qu'avaient soudainement pris les regards du vieillard.
Et elle s'était dit que, si elle ne trouvait pas un moyen d'arracher--bon gré, mal gré--son père à l'état comateux dans lequel il était plongé, son cerveau était capable de sombrer dans cet accès de désespoir: c'est alors que l'idée de cette supercherie lui était venue à l'esprit et qu'elle avait employé toute son éloquence à la faire admettre par Ossipoff.
Docile comme un enfant, celui-ci s'était rendu aux arguments invoqués par sa fille; seulement il murmura:
--À quel monde céleste peut appartenir ce bolide?
Enchantée de le voir se rendre à ses raisons, la jeune fille s'exclama:
--Qu'à cela ne tienne: c'est là un détail de peu d'importance et que nous allons trancher sans tarder...
Elle se retourna vers M. de Flammermont qui causait avec Fricoulet.
--Gontran!... appella-t-elle.
Mais aussitôt, se rappelant le rôle que jouait le jeune homme, elle rectifia:
--Non... pas vous... monsieur Fricoulet...
Puis, jugeant imprudente cette rectification dont pouvait s'étonner Ossipoff, elle ajouta:
--Oh! bien si... vous tout de même...
Gontran fit la grimace et s'approcha d'un air ennuyé; à l'appel de la jeune fille, Fricoulet n'avait fait qu'un bond.
--Messieurs, dit alors Séléna, Sharp est mort, et, si l'on en croit les journaux, il aurait, avant sa mort, cherché à accaparer à son profit toute la gloire qui revient à mon père... Pensez-vous que ce serait porter un préjudice bien grand à ce misérable que de présenter comme effectuée réellement la fin de ce voyage que nous n'avons faite qu'en rêve.
--Pas le moins du monde, s'écria Fricoulet, c'était un gredin!... et puis, du moment qu'il peut vous être agréable que monsieur Ossipoff ait pénétré dans _Antinoüs_, dans la _Grande-Ourse_, dans le _Scorpion_, etc., je n'y vois aucun inconvénient... Nous pouvons même être allés, si vous voulez...
Souriante, la jeune fille l'arrêta d'un geste de la main, tandis que Gontran, surpris d'un feu si étrange, regardait son ami, en pinçant les lèvres.
--Merci mille fois, monsieur Fricoulet, dit Séléna, mais il n'est nullement nécessaire d'exagérer...
--Oh! un peu plus, un peu moins, objecta M. de Flammermont.
Elle lui lança un coup d'oeil surpris et poursuivit:
--D'autant plus que nous avons encore en nous les sensations éprouvées durant ce long rêve que nous avons fait, et, qu'ainsi, c'est presque la vérité que nous dirons. Seulement...
--Oui, interrompit l'ingénieur, seulement, qu'est-ce que ce bolide qui nous a amenés ici? n'est-ce pas? voilà ce que vous vous demandez?
Muettement, Séléna inclina la tête.
--Ce ne peut plus être, ainsi que l'a affirmé Sharp, un fragment de la comète de Tuttle; son orbite ne dépasse pas les grandes planètes, et nous ne pouvons prétendre arriver sur son dos du fin fond de l'espace.
En prononçant ces mots, Fricoulet tordait à les arracher les quelques poils follets qui lui ornaient le menton, cherchant, par ce moyen douloureux, à surexciter sa matière cérébrale.
--Diable! murmura-t-il, diable!...
Et ils étaient là, tous les deux, la jeune fille et lui, se regardant dans le blanc des yeux; Gontran, un peu à l'écart, et jouant d'un air distrait avec son monocle, lorsque la porte s'ouvrit, livrant passage à l'hôtelier.
--Messieurs, dit le bonhomme, il y a là une cinquantaine de personnes qui sollicitent l'honneur de vous entretenir en particulier.
Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
--Voilà un entretien qu'il me paraît difficile d'accorder dans ces conditions-là, fit Gontran... Cinquante personnes!... cela ne s'appelle plus être reçu en particulier.
--Votre Seigneurie m'excusera, répliqua l'hôtelier; elle m'a mal compris, ou bien je me suis mal exprimé; ces personnes sollicitent un entretien particulier l'une après l'autre.
Fricoulet bondit sur lui-même.
--Mais il y en a pour la journée entière et même une partie de la nuit! s'écria-t-il. Et puis nous ne sommes pas des bêtes curieuses!
--Excusez-moi, señor, ces messieurs m'ont prié de vous remettre leurs cartes.
Et le bonhomme tendit à l'ingénieur un petit paquet de cartons imprimés qui lui fit exécuter un haut-le-corps de surprise.
--Aïe, murmura-t-il, la presse!
Et, mi-voix, parcourant rapidement les noms: «El Correo del Brazil», «Sud American's Messenger», «der Brazil», «le Moniteur des Intérêts français à Rio», «Gazetta Brasiliana», «Brésil Novosti», etc.
Il demeurait là, songeur, jouant machinalement avec les petits cartons.
--Tu n'as pas, je pense, l'intention de donner audience à tout ce monde-là? ricana Gontran.
--Mon père n'est pas en état de recevoir, dit à son tour Séléna.
--Possible, répondit Fricoulet en hochant la tête; mais, pour ce que vous me demandiez, il n'y a qu'un instant, mademoiselle, ce serait pourtant en recevant ces messieurs que nous pourrions accréditer la légende dont vous désirez auréoler le nom de votre père.
Un éclair jaillit des prunelles de Séléna.
--Alors, murmura-t-elle, si vous croyez...
--Eh bien! c'est dit, fit l'ingénieur, nous allons traiter cela tout de suite.
Et à Gontran:
--Viens avec moi... tu me repêcherais si je pataugeais...
--C'est que je sais bien mal mentir, répliqua le jeune homme en faisant la grimace...
L'ingénieur regarda son ami avec un ébahissement comique.
--Non!... vrai! fit-il au bout d'un instant, c'est sérieusement que tu dis cela?
--Sérieusement...
--Et... devant nous!...
Il éclata de rire, et, lui mettant la main sur l'épaule:
--Voyons... mon vieux... tu n'y penses pas... Tu ne sais pas mentir! mais qu'est-ce que tu fais donc depuis trois ans?
Le jeune comte rougit, puis pâlit, ses sourcils se contractèrent et un tremblement nerveux, indice d'une colère à grand'peine contenue, agita ses lèvres.
--Au surplus, ajouta l'ingénieur, je n'ai pas besoin de toi, et si je t'avais demandé ton concours, c'était plutôt pour te donner un rôle à jouer dans cette petite comédie que parce que j'avais besoin de tes connaissances spéciales...
--Ah! non, par exemple, bougonna Gontran, j'en ai assez de jouer des rôles! Voilà trois ans que je suis en scène...
Séléna le regarda, puis, avec douceur:
--Si cela vous pèse par trop, mon ami, murmura-t-elle.
Fricoulet haussa les épaules, et, d'une voix bourrue:
--Je m'en vais recevoir mes gens.
Il sortit, fermant la porte avec précaution, pour ne pas éveiller Ossipoff qui était assoupi.
Demeurés seuls, Séléna et Gontran se regardèrent, en silence, durant quelques instants: elle paraissait triste, et il avait l'air embarrassé.
Tous deux sentaient, en effet, qu'une explication était nécessaire: entre eux, depuis quelques mois, il y avait un malaise qu'ils ne s'expliquaient pas bien, mais qui leur faisait entrevoir maintenant avec quelque inquiétude l'avenir qu'ils avaient rêvé.
Enfin, M. de Flammermont poussa un soupir résigné, comme il arrive lorsque, après avoir délibéré en soi-même, on se décide à prendre un parti.
--Séléna, dit-il à mi-voix, il faut que je vous parle.
Il lui avait pris la main, et doucement l'attira à l'extrémité de la salle, dans une embrasure de fenêtre, où il la fit asseoir sur une chaise; lui-même s'assit en face d'elle, et, conservant entre ses mains celles de la jeune fille:
--Vous ne mettez pas en doute, n'est-ce pas, fit-il, la sincérité de l'affection que j'avais pour vous?
--Que vous aviez! répéta-t-elle sur un ton de reproche.
--Que j'ai encore, s'empressa-t-il de rectifier.
--Je serais la plus ingrate des femmes, monsieur de Flammermont, répondit-elle d'un ton sérieux, si j'oubliais que pour moi vous avez brisé votre carrière, abandonné ceux qui vous étaient chers, parents et amis.
--Lorsqu'on aime vraiment, Séléna, la femme aimée prend dans votre coeur la première place, et ce n'est point sur les prétendus sacrifices que j'ai faits que je me base pour affirmer la sincérité de mon attachement pour vous.
Elle ouvrit des yeux étonnés.
--C'est sur l'oubli de ma dignité.
--De votre dignité!
--Peu à peu, je me suis laissé entraîner à jouer un rôle incompatible avec mon caractère, et malgré moi, à la longue, mon estime pour moi-même s'est amoindrie.
Elle joignit les mains et s'exclama:
--Oh! Gontran, l'affection excuse tout.
Il secoua la tête, et, d'une voix ferme:
--Le moment est venu où il faut couronner une suite non interrompue de comédies et de mensonges... Eh bien! franchement, Séléna, je ne me sens pas le courage d'aller plus loin dans cette voie!
--Vous êtes las? dit-elle tristement.
--Las de mentir, oui. Dieu sait cependant, qu'après un stage aussi long, mon coeur est aussi plein de vous qu'au premier jour, et cependant, ce bonheur que j'ai poursuivi par delà ces mondes extraordinaires de l'espace, ce bonheur qu'il me suffit maintenant d'étendre la main pour atteindre, je le repousse, si, pour l'avoir, il me faut mentir de nouveau.
La jeune fille baissa la tête et garda un silence plein d'affliction.
--Croyez, s'écria-t-il, que suis sincèrement navré de la peine que je vous fais; mais, avant même mon honneur qui est en jeu, avant même mon propre bonheur, c'est votre propre bonheur à vous que je défends.
Elle soupira et balbutia:
--Mon bonheur, hélas!
--Cette comédie que j'ai jouée si longtemps, avec votre complicité affectueuse et le non moins amical concours de Fricoulet, cette comédie, excusable de la part d'un amoureux, ne saurait convenir à la dignité d'un époux. Je ne me vois pas continuant, après notre mariage, cette existence de supercheries vis-à-vis du vieillard qui vous aura donnée à moi. Je ne me vois pas obligé de rougir devant mes enfants,--s'il plaisait à Dieu de m'en envoyer.
Il lui prit de nouveau les mains, et la regardant bien en face:
--Voyons, soyez franche; ai-je raison?
--Trop... hélas!
--Ah! si, le mariage une fois conclu, ce devait en être fini de tous ces subterfuges, si je pouvais redevenir moi-même, si jamais plus même il ne devait être fait allusion au passé...
--Vous savez bien que c'est impossible! répliqua-t-elle vivement...
Et, après un court silence, elle ajouta pour expliquer ces mots:
--Tout ce que vous venez de me dire, monsieur de Flammermont, voilà quelque temps que je me le dis... je n'ai peut-être pas examiné, comme vous, la situation au point de vue de votre dignité... mais j'ai songé à ce que serait la vie, une fois que nous serions mariés... Bien des fois, sans laisser voir ma tristesse, j'ai remarqué chez vous des signes d'impatience lorsque mon père, notre dupe à tous les deux, vous causait des choses qui lui sont chères et j'ai fini par me demander si tous les efforts que vous faisiez pour vous contenir, afin de m'avoir pour femme, vous auriez la volonté nécessaire pour les continuer, une fois que je vous appartiendrais.
Comme ces paroles semblaient contenir une interrogation, Gontran répondit:
--Mon Dieu, vous savez, un homme n'est qu'un homme... et puis ce rôle me pèse depuis trop longtemps pour que je puisse m'engager...
--Oh! mais je ne vous demande rien... D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai dit à plusieurs reprises, l'amour que j'ai pour mon père prime tout autre sentiment, quelque fort qu'il soit... Je sacrifierais tout au bonheur des dernières années qu'il a encore à passer sur terre... et j'ai juré de me consacrer à sa gloire pour qu'après lui, son nom ne meure pas tout entier...
Bien qu'émue, la jeune fille avait prononcé ces mots avec une fermeté qui décelait une immuable résolution.
--Ce serait vous faire injure, ma chère Séléna, dit alors Gontran, que de vous adresser le moindre éloge sur d'aussi beaux sentiments... Vous êtes une femme de devoir,... comme je suis un homme d'honneur... Séparons-nous donc en disant adieu à l'avenir de bonheur entrevu, et suivons chacun notre chemin.
Il s'était levé mais sans abandonner les mains de la jeune fille, comme s'il lui avait semblé que la séparation ne serait vraiment définitive que lorsque cette amicale étreinte se serait dénouée.
--Qu'allez-vous devenir? murmura-t-elle.
Il s'efforça de sourire et répondit:
--La diplomatie m'attend...
Comme il achevait ces mots, voilà qu'au dehors des cris enthousiastes éclatèrent au milieu desquels le nom d'Ossipoff revenait à tout moment.
Réveillé en sursaut, le vieillard se dressa droit sur ses jambes et, tout courant, en dépit de ses jambes défaillantes, gagna la fenêtre.
Dans la cour, une cinquantaine d'individus braillaient à qui mieux mieux, agitant à bout de bras, au-dessus de leur tête, leurs chapeaux et leurs casquettes, tandis que Fricoulet, debout sur la dernière marche d'un perron de pierre qui donnait accès à la posada, criait, lui aussi, à tue-tête:
--Vive Mickhaïl Ossipoff! Vive Mickhaïl Ossipoff!
Puis il fit un grand salut que les personnages lui rendirent; après quoi, il rentra dans l'intérieur de la maison, tandis que les autres gagnaient la rue, en remettant dans leur poche les carnets et les crayons dont ils étaient armés.
--Eh bien! ça y est! s'exclama l'ingénieur en arrivant comme une bourrasque dans la salle où Séléna et Gontran soutenaient, chacun d'un côté, Ossipoff, prêt à s'évanouir de joie... quel succès!... Ah! vous pouvez dormir sur vos deux oreilles... il y a là cinquante gaillards qui se chargent de prouver au monde entier que vous arrivez de l'_Écu de Sobieski_ et même de plus loin, si ça peut vous faire plaisir...
Les mains tremblantes du vieillard se tendirent vers Fricoulet.
--Ah! jeune homme, jeune homme! balbutia-t-il, comment reconnaîtrai-je jamais...
Gontran lui coupa la parole.
--Monsieur Ossipoff, dit-il, pourquoi ne pas charger mon ami Fricoulet du soin de continuer une chose qu'il a si bien commencée... Vous allez être assailli de visites, d'interviews, de lettres... Vous ne pourrez suffire à tout et malheureusement je vais être obligé de m'absenter durant quelque temps... j'ai en France une famille, des amis, que je tiens à rassurer...
--... Et sans doute aussi l'Académie, à laquelle vous ne seriez pas fâché de communiquer le résultat de notre voyage, fit le vieillard soudain mordu au coeur par la jalousie...
--N'ayez crainte, mon cher monsieur; je vous donne ma parole d'honneur de n'ouvrir la bouche à ce sujet, que pour prononcer votre nom; pour en revenir à Fricoulet, il pourrait vous donner un fameux coup de main en répondant aux importuns et en vous aidant dans la rédaction de vos mémoires.
--Hum! murmura Ossipoff, incrédule, saura-t-il?
L'ingénieur étendit la main vers la croisée.
--Ne venez-vous pas de voir comment j'ai su lancer l'affaire! dit-il; croyez-moi, il ne sera pas plus difficile d'emballer des savants que des journalistes.
Le vieillard regarda l'ingénieur.
--Vous commencez donc à aimer l'astronomie, monsieur Fricoulet? demanda-t-il en souriant.
--Ah! monsieur, s'exclama avec enthousiasme le jeune homme, en mettant la main sur son coeur et en s'inclinant vers Séléna, comment pourrait-on ne pas aimer les étoiles?...
La jeune fille, embarrassée, détourna la tête et reconduisit son père, fatigué, à sa couchette, tandis que, tout surpris, Fricoulet se penchait à l'oreille de Gontran et murmurait:
--Qu'est-ce que cela signifie?
Alors, d'une voix un peu triste, en dépit du sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, M. de Flammermont hocha la tête vers Séléna, en disant:
--Elle est libre.
--Vrai! s'écria l'ingénieur, en saisissant les mains de son ami.
Un grand bruit, en ce moment, retentit au dehors: c'étaient comme des rires auxquels se mêlaient des huées, mais par-dessus lesquels des jurons épouvantables éclataient.
--On dirait la voix de Farenheit! fit Gontran en s'élançant vers la fenêtre.
Et Fricoulet l'eut à peine rejoint, qu'entra dans la cour un groupe d'agents de police au milieu desquels Jonathan Farenheit criait et gesticulait, brandissant avec fureur un tronçon de la queue de billard qu'il avait, on s'en souvient, prise à son départ, pour lui servir de canne.
Les deux jeunes gens sortirent en courant de la salle et se précipitèrent dans la cour, où s'entassait une partie des habitants du village qui servaient d'escorte aux agents...
--Farenheit!... s'écria Fricoulet en allant au-devant de l'Américain.
Mais il s'arrêta à quelques pas, glacé par le regard étrange que son compagnon de voyage attachait sur lui.
--Ah! le malheureux! fit-il en reculant d'un pas.
Et à Gontran qui l'interrogeait, il répondit laconiquement:
--Fou!...
L'Américain n'avait pas reconnu son nom, quand il avait été prononcé; même ses regards, bien que fixés sur les deux jeunes gens, ne les reconnaissaient pas, ne paraissaient pas les avoir vus; mais, tout à coup, comme si seulement, alors, il les eût aperçus, voilà qu'il entra dans une colère épouvantable et que, son bâton à la main, il se jeta sur eux...