Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 24

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Quand il eut fini de parler, après avoir, en manière de péroraison, déclaré que les noms de ces misérables seraient à jamais cloués au pilori de l'histoire scientifique du XIXe siècle, il demanda ce qu'il convenait de faire.

Un des membres présents dit alors que, tout en déplorant ce qui venait d'arriver--au point de vue esthétique--il ne convenait peut-être pas--au point de vue astronomique--de s'en attrister outre mesure.

Tel qu'il était auparavant, ce bloc de terre céleste ne permettait d'en étudier que la surface; peut-être fallait-il voir dans cet accident malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la planète Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystérieux.

--Quelle joie! messieurs et collègues, s'exclama le digne homme, s'échauffant à sa propre éloquence, si nous pouvions retrouver dans ces flancs pierreux des vestiges de l'antique humanité qui, peut-être, a habité à la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque jour ne découvre-t-on pas, sous l'écorce de notre globe, des coquilles, des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire de nos ancêtres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en présence de semblables vestiges qui nous révéleront les mystères de l'infini!

On applaudit, et, parmi ceux qui applaudirent le plus fort, sera-t-on étonné que nous citions les membres mêmes de la malheureuse commission chargée d'examiner les moyens pratiques de transporter à Rio le fameux bolide? l'un de ceux-là même n'eut-il pas l'audace d'insinuer que, tout bien réfléchi, on devait leur savoir gré d'avoir provoqué un incident dont la science profiterait dans des proportions si larges?

Sharp lança à celui-là un regard furieux, grommela quelques paroles inintelligibles, en réponse au blâme que contenait cette insinuation perfide, et, railleusement, proposa à l'assemblée de voter des félicitations à ceux de leurs collègues dont les erreurs mathématiques avaient amené ce beau résultat.

Cependant, le président du conseil, après avoir, dans un petit discours bien senti, tenté de ramener la concorde entre les membres du congrès, déclara que la seule chose à faire était de mettre à profit l'accident survenu, et l'on procéda à la nomination d'une commission spéciale, dite «commission des fouilles».

Immédiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires, saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et, munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant que les autres, réunis sous une tente dressée tant bien que mal, se déclaraient en permanence, sous la présidence de Fédor Sharp.

Il n'y avait pas une heure que les «commissaires des fouilles» avaient disparu, qu'ils ressortirent soudain, pâles, tremblants, en proie à une émotion inexprimable.

On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur trouble était si grand que, durant quelques instants, ils furent incapables de prononcer aucune syllabe.

Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-même un violent effort, réussit à dire d'une voix à peine intelligible:

--Dans le fond de la crevasse, à moitié enfoncé dans la terre, nous avons découvert un bloc métallique.

--Quelque mine, sans doute, observa Sharp.

--Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.

Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupéfaite; mais Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:

--Je ferai observer à notre collègue que ce bloc est un fragment de la comète de Tuttle, laquelle est inhabitée...

Le collègue ainsi pris à partie répliqua, non sans quelque aigreur, en désignant ceux qui l'avaient accompagné dans son exploration:

--Cependant, je me permettrai de faire observer à monsieur Sharp, que je ne suis point seul à avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont remarqué comme moi--et leur dire contrôle le mien, il me semble--que le bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomération minérale due à la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.

--Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence! s'écria Sharp que la contradiction énervait.

--Assurément non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit à même, pas plus à la surface de la comète de Tuttle qu'à la surface de notre planète, de river ensemble des plaques de métal, de fabriquer des écrous... de...

Sharp devint tout pâle et balbutia:

--Vous avez constaté des rivures... des écrous?...

--En outre, poursuivit le savant, nous pouvons déclarer qu'il ne s'agit pas d'un bloc plein, mais creux et qui a résonné sous les coups de nos pics, il nous a même semblé distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.

--Il fallait ouvrir... pénétrer à l'intérieur... s'écria le président du Conseil des ministres, en proie à une grande exaltation.

--Nous l'avons vainement tenté; ainsi que je vous l'ai dit en commençant, ce bloc, enfermé dans les entrailles du bradyte, en est sorti sous le choc produit par la chute et est enfoncé dans le sol... il faudrait des terrassiers armés de pelles pour le dégager.

--Prenez des soldats et hâtez-vous! commanda le ministre, saisi, malgré lui, par le côté de plus en plus mystérieux de cette aventure.

Les savants se précipitèrent sur les pas des troupiers; quant à Fédor Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se dérober sous lui; sa langue était sèche et sa gorge, contractée, ne laissait passer qu'en sifflant l'air de ses poumons; en même temps un cercle d'acier lui serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait éclater, et un poids énorme, pesant sur sa poitrine, l'étouffait.

S'il eût osé, il fût demeuré là, éprouvant une insurmontable répugnance à suivre ses collègues; mais l'instinct, plutôt que la compréhension bien nette de la situation, le poussa à faire comme les autres, et, d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui formait cercle autour des travailleurs.

Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-même, avaient saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'étaient mis à donner un coup de main aux troupiers.

Seul, Sharp, adossé à la paroi du bolide, aux rugosités duquel ses ongles se cramponnaient, demeurait à l'écart, immobile, sentant croître d'instant en instant l'étrange malaise qui s'était emparé de lui à la nouvelle de la surprenante découverte faite par ses collègues.

Ses yeux étaient comme rivés sur cette masse métallique que les pioches et les pelles dégageaient peu à peu de la terre et, au fur et à mesure que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en lui-même le pressentiment affreux qui l'avait saisi dès le premier instant.

Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain allaient apparaître à ses yeux ceux qu'il avait volés, trahis, ceux qu'il croyait perdus à jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet instant même encore, il usurpait la gloire?

Et, chez le misérable, ce n'était pas la torture du remords, c'était l'appréhension de la justice, du châtiment.

Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient fait leur ouvrage: «l'_Éclair_»,--car c'était bien lui, les lecteurs l'ont certainement reconnu--était dégagé de l'enveloppe rocheuse dans laquelle il séjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne, la rencontre du bolide qui portait Sharp.

Avec mille précautions,--et les savants tinrent à se charger eux-mêmes de cette délicate besogne,--l'appareil fut transporté à quelque distance, et là, après avoir été examiné, palpé, ausculté, il fut décidé qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait être l'ouverture de ce coffre étrange.

Sous les coups redoublés des pics, le trou d'homme que des écrous fermaient intérieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade, chacun voulant entrer le premier et tous prétendant pénétrer.

On dut procéder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrès, chargés d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un peu pâles, les cinq savants pénétrèrent.

La face exsangue, les yeux désorbités, sans mouvement, sans souffle, Fédor Sharp attendait.

Un cri retentit à l'intérieur de l'_Éclair_ et un savant sortit, tenant entre ses bras un corps inerte: c'était celui de Séléna; puis successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin Ossipoff...

À la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains à sa tête, comme si un choc lui eût brisé le crâne, et tomba raide.

On s'empressa auprès de lui: il était mort!

CHAPITRE XII

OÙ TOUT LE MONDE EST CONTENT, SAUF JONATHAN FARENHEIT

Par train spécial, un véritable régiment de docteurs, mandés télégraphiquement, était arrivé de Rio, durant la nuit et, sans prendre aucun repos, ils avaient décidé de procéder immédiatement à l'examen des «sujets».

Quatre par quatre, ils avaient défilé dans la grande salle de la Posada, transformée en dortoir, et où, sur un bon lit, chacun des voyageurs était étendu, sans mouvement, sans souffle apparent.

Pendant une demi-heure, les docteurs examinaient, palpaient, auscultaient les «sujets»; puis, hochant gravement la tête, les lèvres muettes par crainte de dire une bêtise, ils sortaient, cédant la place à quatre suivants qui faisaient comme les précédents, qu'ils allaient retrouver dans une pièce voisine.

L'aurore se levait lorsque, le défilé ayant pris fin, le corps médical de Rio, presque tout entier, se trouva réuni: cela formait une assemblée fort nombreuse et d'aspect imposant.

On chuchotait à voix basse, dans les coins, par petits comités, chacun tentant, avant de donner son opinion, de connaître celle des autres, de peur de commettre une «gaffe» par trop énorme; mais personne ne se décidait à prendre la parole, par crainte de se compromettre.

Enfin, comme cela menaçait de se prolonger indéfiniment, quelqu'un, pris de pudeur à la pensée des malheureux dont le sort dépendait peut-être de la décision qu'allait prendre cette assemblée de savants, hasarda ces mots timidement prononcés:

--Il faudrait peut-être entrer en consultation....

Aussitôt, chacun sembla se réveiller, regarda son voisin, et dit:

--Oui, l'on pourrait entrer en consultation...

Mais cette chose, si simple en apparence, présentait au fond des difficultés énormes, du moment qu'il s'agissait de passer de la théorie à la pratique.

Une consultation entre une demi-douzaine de confrères n'est déjà pas chose fort commode; mais ils étaient là juste cent vingt-deux--pas un de plus, pas un de moins--et dame, pour mettre d'accord cent vingt-deux membres de la faculté de Rio...

Et comme chacun, se rendant compte de cette difficulté, pour ne pas dire de cette impossibilité, jetait sur son voisin un regard anxieux, tout à coup, un des membres présents proposa de s'assimiler à un congrès.

On applaudit!

Dès lors, l'impossibilité était vaincue, les difficultés étaient aplanies: il ne s'agissait plus que de nommer un bureau--ce qui ne demanda pas plus d'une heure et quart, les rivalités étant grandes,--et de choisir ensuite un président, ce qui fut fait au bout d'une heure,--les compétitions étant considérables.

Dès lors, ayant un bureau et un président, l'Assemblée se déclara normalement constituée, apte à délibérer et, comme il était près de huit heures, qu'on avait passé la nuit en chemin de fer et que l'on tombait de sommeil, le président mit aux voix une motion tendant à lever la séance pour permettre aux membres présents d'aller prendre un peu de repos.

Mais, avant de se séparer, le Congrès adopta la marche suivante de ses travaux: repos général jusqu'à midi; à midi lever et mise à table; repas jusqu'à deux heures; à deux heures entrée en séance.

Il fut fort applaudi; mais il faut reconnaître que les applaudissements ne furent ni moins nourris, ni moins chauds quand il proposa au Congrès de se déclarer en permanence, jusqu'à ce qu'une décision eût été prise.

Avant de se séparer pour aller chacun de leur côté chercher un coin pour se reposer, les membres du Congrès nommèrent un des leurs chargé de prendre, sur son sommeil et sur son repas, le temps nécessaire pour rédiger un rapport qui servirait de base à la discussion, dès la reprise de la séance.

Le président, chargé, à son tour, de s'entendre avec l'aubergiste pour que le menu du repas fût digne du corps médical de Rio, on se sépara et, sans nul souci de ceux pour le salut desquels ils avaient été convoqués, messieurs les docteurs s'en furent chercher, dans un profond sommeil, l'oubli de leurs fatigues, tandis que, assis en face l'un de l'autre, le président élaborait minutieusement le menu du déjeuner et que le rapporteur élaborait non moins minutieusement son rapport...

Pour être juste, il faut dire qu'à deux heures sonnant le Congrès était en séance et que l'écho de l'horloge mourait à peine que le président donnait la parole au rapporteur.

Très habilement, celui-ci avait commencé par faire l'éloge du corps médical brésilien, portant aux nues les fameux docteurs qui n'avaient pas hésité à abandonner des malades très intéressants pour venir apporter le concours de leurs lumières à la résolution de l'extraordinaire problème qui se posait à eux, n'ayant pas assez d'éloges, non plus, pour le dévouement des praticiens plus humbles, qui n'avaient pas reculé devant les kilomètres et les kilomètres à parcourir pour tenter de tirer du néant les «sujets» découverts dans ce bloc aérien...

«Certes, il ne lui appartenait pas à lui, modeste entre les modestes, de se prononcer sur le cas véritablement sans précédent qui leur était soumis: cependant, il ne croyait pas trop s'avancer en déclarant que c'étaient là des êtres appartenant à la génération actuelle,--il n'en voulait pour preuve que les vêtements, ou plutôt les lambeaux de vêtements qui les couvraient et qui semblaient révéler, à l'examen, une fabrication moderne.

«Il regrettait fort que l'illustre savant, dont le récent voyage venait de bouleverser le monde scientifique, fût mort si tragiquement, et cela au moment même où son expérience eût pu être d'une si grande et si incontestable utilité; car si,--comme on pouvait le supposer,--le bolide tombé, quelques semaines auparavant, aux environs de Pétersbourg, appartenait au bradyte dans lequel les «sujets» en question venaient d'être trouvés, nul doute que Fédor Sharp eût donné de précieux renseignements, desquels on eût conclu, pour ainsi dire à coup sûr, en quel état se trouvaient, pour l'instant, ces malheureux.

«Certes, il ne lui appartenait pas d'examiner le côté scientifique de la question; d'autres plus compétents que lui le feraient, et avec une plus grande autorité que celle qu'il pourrait apporter.... Mais enfin, avant d'examiner si les êtres en question étaient ou non viables, il eût été, à son avis, indispensable d'être fixés sur le monde duquel ils arrivaient, et sur la composition exacte du bradyte dans lequel ils étaient comme incrustés.

«Ces points une fois acquis, on pourrait, sachant dans quelles conditions atmosphériques et climatologiques les «sujets» avaient vécu, étudier s'il était possible ou non de les rappeler à la vie.

«C'est pourquoi il concluait à la convocation immédiate et par voie télégraphique d'un corps d'astronomes et de chimistes, à l'effet d'examiner le bradyte et d'analyser sa composition.»

Si la première partie du rapport avait été, comme on pense, applaudie, la seconde fut accueillie par une froideur significative: on trouvait, non sans raison, que ce n'était guère flatteur pour le corps médical de Rio, que de proposer de le mettre à la remorque des astronomes et des chimistes.

Et, demandant la parole, un orateur escalada la tribune pour déclarer, en son nom et au nom d'un grand nombre de ses collègues, qu'ils ne pouvaient, à leurs grands regrets, adopter les conclusions du rapporteur: c'était en leur qualité de médecins qu'ils avaient été convoqués à l'effet d'examiner des corps inanimés et de décider s'il y avait ou non lieu de tenter quelque chose pour les rappeler à la vie.

Tous, ils avaient défilé devant les «sujets», les avaient étudiés, sommairement il est vrai, mais suffisamment pour s'être fait une opinion et il demandait au président de vouloir bien mettre au vote la question de savoir à quel cas particulier appartenait l'état des «sujets». On pourrait ensuite voter sur le point de savoir à quelle résolution il convenait de s'arrêter....

Tout cela avait été dit d'une voix brève, autoritaire, qui produisit grande impression et le président jugea, aux acclamations qui accueillirent l'orateur à sa descente de la tribune, que la grande majorité partageait sa manière de voir.

Seulement, quand il proposa de voter par mains levées, un certain nombre d'assistants demandèrent qu'on procédât par vote secret et, cette motion ayant été adoptée, chacun des cent vingt-deux docteurs de la Faculté de Rio monta à la tribune pour déposer, dans une soupière prêtée par l'aubergiste pour jouer le rôle d'urne et placée devant le président, le bulletin sur lequel il avait résumé son diagnostic.

Le compte fait, il se trouva que, sur cent vingt-deux votants, il y eut trente-cinq bulletins concluant à une momification d'un ordre tout spécial qui, en produisant la mort, laissait cependant au sujet l'apparence de la vie: quinze bulletins insinuant qu'on se trouvait en présence d'un cas de catalepsie incompréhensible, mais que l'on ne pouvait faire cesser, du moment que l'on n'en connaissait pas les causes et enfin soixante-douze bulletins blancs.

En proclamant le résultat du vote, le président insinua qu'il était regrettable qu'un si grand nombre de confrères n'eussent pas cru devoir donner leur opinion,--fût-elle même absurde,--car quelquefois de plusieurs absurdités jaillit la lumière.

On procéda ensuite à un second tour de scrutin, lequel avait pour but de formuler un voeu relativement aux dispositions à prendre en ce qui concernait les «sujets».

Sur ce point, il y eut unanimité: cent vingt-deux bulletins, sur cent vingt-deux votants demandaient que les «sujets», transportés à Rio, fussent mis à la disposition de l'École de médecine, pour y être soumis à un examen anatomique sérieux.

--Un certain nombre de nos confrères, dit alors le président d'une voix grave, ont cru devoir voter comme la majorité de l'assemblée, bien qu'ils inclinent à penser que les «sujets» sont seulement en état de catalepsie! je suppose être l'interprète des sentiments de tous en leur adressant des félicitations pour leur stoïcisme; car ils se trouvent en présence d'un cas de conscience difficile à trancher, eu égard à la vie qu'ils croient exister à l'état latent chez des individus. Mais de véritables savants pouvaient-ils hésiter, alors que les intérêts de la science sont en jeu?...

En dépit de sa férocité, cette petite harangue fut applaudie à outrance.

Alors, un des membres de l'assemblée demanda la parole pour un fait personnel et dit:

--Je suis l'un de ceux auxquels notre honorable président vient de faire allusion en termes si délicats et si flatteurs et, si je suis monté à la tribune, c'est pour dire ceci: c'est qu'en admettant que les «sujets» soient en état cataleptique, il n'y a qu'un miracle qui puisse les rendre à la vie, étant donné l'ignorance où nous sommes de la cause de cet état... Or, comme Dieu seul fait des miracles et que nous ne sommes que des hommes, j'ai estimé qu'il fallait faire profiter la science d'une occasion unique d'étudier sur le vif un cas de catalepsie sidérale...

Il ajouta d'une voix vibrante:

--Donc, à l'amphithéâtre!

Et, tous se levant, les bras agités au-dessus de la tête, de répéter, en écho:

--À l'amphithéâtre!

En ce moment, la porte de la salle s'ouvrit et Fricoulet, arrêté sur le seuil, pâle, défaillant, cramponné des deux mains, au chambranle, pour ne pas tomber, balbutia d'un ton rauque qui donnait comme une sensation d'outre-tombe:

--Bravo! messieurs... seulement vous avez oublié de nous demander notre permission!

La foudre, tombant tout à coup, n'eût pas produit un effet plus radical: durant une seconde, les cent vingt-deux savants s'immobilisèrent, les traits figés, comme médusés, les yeux désorbités avec une expression d'épouvante, la bouche ouverte par un cri que l'angoisse avait étranglé dans la gorge, au passage.

Puis, subitement, ce cri sortit de toutes les gorges à la fois, trahissant l'horreur que causait cette soudaine apparition et, dans une bousculade folle, les docteurs se ruèrent vers les portes, vers les fenêtres, vers tout ce qui pouvait être une issue susceptible de les mettre promptement hors de l'atteinte de ce revenant.

En moins d'une minute, la salle fut vide et alors Fricoulet partit d'un éclat de rire.

Mais ce rire,--le premier qu'il poussait depuis son retour sur la terre,--frappa ses oreilles d'échos si singuliers qu'il tressaillit, sentant un frisson le secouer désagréablement des pieds à la tête.

--Brrou! fit-il.

Et, pivotant sur ses talons, il rentra dans la salle où ses compagnons de voyage, étendus sur leur couchette, conservaient cette immobilité qui avait fait croire à leur mort.

--Pauvres amis, murmura l'ingénieur, ils l'échappent belle!... sans moi, ils étaient, dans vingt-quatre heures, couchés sur la table de dissection!...

Il promena ses regards autour de lui, avisa la tablette surmontant le comptoir et sur laquelle une ligne respectable de bouteilles se voyait, contenant des liquides de couleurs variées.

--Il y a là plus qu'il n'en faut pour faire revenir un mort!

Il se hissa sur le comptoir, consulta les étiquettes, prit une bouteille de rhum qu'il déboucha et dont il avala une forte gorgée; après quoi, un peu ragaillardi lui-même, il se dirigea vers les couchettes.

Un moment, il s'immobilisa, promenant ses regards à droite et à gauche, semblant indécis sur le choix qu'il convenait de faire; mais son indécision ne fut pas longue et, s'approchant de Séléna, il entr'ouvrit doucement les lèvres de la jeune fille pour faire couler entre ses dents serrées quelques gouttes d'alcool.

Penché vers elle, lui soulevant le buste d'un bras, tandis que, de la main restée libre, il lui tamponnait le front de son mouchoir imbibé de rhum, il suivait avec une angoisse poignante, sur le visage de Séléna, les progrès de la résurrection.

D'abord, ce ne fut qu'un imperceptible tressaillement dans les muscles faciaux, puis la poitrine se souleva imperceptiblement, envoyant, par les lèvres pâles, un souffle léger, si léger qu'à peine eût-il agité un duvet d'oiseau; mais ce souffle, Fricoulet en eut la perception sur sa joue et cela lui arracha une exclamation de joie.

--Séléna... ma chère Séléna... murmura-t-il.

Presque aussitôt, pourtant, il rougit de son audace et jeta un regard inquiet vers Gontran, comme si celui-ci eût été capable de l'entendre; alors, rendu au sentiment de la réalité par la vue de son ami, il poussa un soupir de regret et son visage, radieux, s'assombrit.

Cependant, sous la peau mate de la jeune fille, il semblait que le sang circulât à nouveau; à fleur de peau, une légère teinte rosée parut bientôt, rendant une apparence de vie à ce pauvre visage tout à l'heure encore couleur de cire; la poitrine commençait à se soulever plus franchement sous le jeu plus régulier des poumons, en même temps que les lèvres reprenaient leur incarnat d'autrefois.

Enfin, les paupières, après avoir battu à plusieurs reprises, finirent par s'entr'ouvrir et le regard vague, durant quelques secondes, s'illumina soudain en s'arrêtant sur l'ingénieur.

--Monsieur Fricoulet... balbutia la jeune fille.

Fricoulet, ivre de joie, lui saisit la main et la couvrit de baisers, balbutiant:

--Mademoiselle!... oh! mademoiselle...