Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 23
On fut obligé de faire de-ci, de-là quelques rectifications sans importance et qui, à la rigueur, n'eussent pas été indispensables; mais pouvait-on être trop méticuleux en une semblable circonstance?
Enfin, tout se trouva au point et Sharp, général en chef de cette armée de travailleurs, allait donner l'ordre de commencer, lorsqu'un grand bruit s'éleva du côté de la plate-forme: les deux cents paires de boeufs, accouplées cinq par cinq, non sans peine, on doit s'en douter, étaient là depuis une heure environ, aussi immobiles que si les bêtes eussent été de bronze, chacune d'elles tenue par un bouvier, l'aiguillon à la main; mais, au fur et à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon et que la chaleur devenait plus forte, l'impatience gagnait les boeufs et, en dépit de l'anneau passé dans leur narine, il devenait de plus en plus difficile de les empêcher de secouer la tête et d'imprimer conséquemment au joug qui les liait des mouvements brusques, lesquels se communiquaient à la plate-forme.
Or, il était indispensable que celle-ci conservât une immobilité absolue, afin de recevoir sans heurt--même le plus léger--la masse énorme qui lui était destinée.
Bientôt un incident, auquel on n'avait pas songé, vint transformer en un désordre extrême une si belle régularité: un essaim de mouches qui sommeillaient dans les herbes, les ailes alourdies par la rosée, mais que les rayons du soleil, déjà ardent, avaient peu à peu réchauffées, s'éleva du sol, bourdonnant et tournoyant autour de ce grand troupeau de bêtes, dont l'odeur forte les tentait.
Les boeufs commencèrent par donner des signes d'inquiétude, furieux qu'ils étaient de se sentir immobilisés par leur joug, livrés pour ainsi dire sans défense aux attaques de leurs ennemies; de leur queue, remuée avec une régularité d'encensoir, ils tentèrent bien d'abord, se battant les flancs à coups redoublés, de mettre en fuite la peste ailée qui s'attachait à eux.
Mais lorsque les mouches, avec leur intelligence de bestioles, comprirent qu'elles trouveraient dans la tête des ruminants des places sans défense, elles vinrent se poser impudemment sur les mufles humides, pénétrant sans vergogne dans les larges narines, dardant les lourdes paupières de leurs aiguillons, s'accrochant aux fanons pleins de bave; alors, il y eut parmi les bêtes qui composaient ce gigantesque attelage, comme un remous énorme et la plate-forme s'ébranla.
Aux cris des bouviers, Sharp accourut, éperdu: si l'on ne trouvait pas un moyen de rétablir l'immobilité absolue, indispensable à la réussite de la tentative, c'en était fait: mais ce moyen, Sharp, avec son génie de grand capitaine, le trouva aussitôt.
Sur ses ordres, les cavaliers coupèrent, au ras de la croupe, la queue de leurs chevaux et les soldats d'infanterie accoururent armés de cet engin d'un nouveau genre au moyen duquel ils se mirent à chasser la maudite engeance, pendant que les terrassiers, abandonnant leurs pioches, fauchaient en hâte les grandes herbes et les amoncelaient en forme de petites meules auxquelles on mit le feu.
Le torrent de fumée, rabattu par une brise légère, aveugla, c'est vrai, le corps des savants, mais chassa définitivement les mouches, dont les dards avaient mis à deux doigts de sa perte le précieux bolide.
Ce danger conjuré, on rétablit, à l'aide de cales glissées sous les roues, l'horizontalité parfaite de la plate-forme et Sharp donna enfin le signal.
La vapeur s'échappa de toutes les chaudières avec un sifflement aigu qui déchira l'air matinal et fit fuir à tire-d'aile, dans le ciel bleu, les oiseaux épouvantés; les chaînes se tendirent et, sous le poids énorme qu'elles supportaient, il sembla un moment qu'elles allaient se briser, mais l'acier était de bonne trempe, et les maillons résistèrent: seulement, alors, il se produisit ceci, c'est qu'au lieu que les grues élevassent le bolide jusqu'à elles, ce furent elles au contraire qui parurent s'incliner vers lui; leurs flèches se courbèrent et, durant quelques secondes, on put croire qu'elles allaient éclater.
Durant ces quelques secondes, les coeurs des savants cessèrent de battre dans leur poitrine, le sang s'arrêta dans leurs veines et leur gorge serrée par l'angoisse s'opposa au jeu des poumons.
Anxiété vaine: les flèches des grues étaient d'aussi bon acier que les maillons des chaînes et, retrouvant leur souplesse, sous l'action de la vapeur qui semblait un sang généreux circulant dans leurs membres métalliques, elles se redressèrent, raidies dans un suprême effort.
--Il a bougé!... s'exclama Fédor Sharp.
Et les autres s'écrièrent à leur tour, bien qu'ils n'eussent rien vu:
--Il a bougé!...
Mais, à leur tour, les mécaniciens poussèrent des cris d'alarme: les chaudières risquaient d'éclater.
--Qu'elles éclatent! fit Fédor Sharp d'une voix qui sifflait, comme sifflait la vapeur dans les cylindres...
Les mécaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se précipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une âme, semblèrent mettre un amour-propre humain à l'emporter, elles, machines intelligentes, dans cette lutte contre la matière brute.
Comme des athlètes, à bout de souffle, mais qui cependant mettent dans un dernier effort toute l'énergie qui leur reste, elles parurent arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chaînes s'allongèrent, se déformant sous l'invraisemblable tension, mais résistèrent au poids, et, cette fois, la masse énorme, incapable de résister, s'abandonna.
On la vit insensiblement s'élever..., s'élever..., puis sortir tout à fait de l'alvéole dans laquelle la violence de sa chute l'avait encastrée, et Fédor Sharp, à plat ventre, pour mieux juger des progrès du travail, suivait d'un oeil anxieux son cher bolide sortant des entrailles de la terre.
Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrêtèrent, soufflant d'une voix rauque, comme des travailleurs exténués, et tout le monde, d'un même geste, savants, mécaniciens, soldats, s'épongea le front, qu'une sueur abondante inondait: chacun de ceux qui étaient là avait peiné, comme s'il eût tiré à force de bras sur les chaînes qui halaient le bloc.
Mais ce n'était là qu'une première partie de la besogne: la seconde partie était peut-être la plus périlleuse, car, pour la mener à bien, ce n'était plus une question de force mécanique sur laquelle les sciences mathématiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'était maintenant une question d'habileté, d'adresse, de coup d'oeil.
Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient à la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, parallèlement, pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dépassât, fût-ce de cinq centimètres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir détruit l'équilibre du travail tout entier.
Le Président du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de Rio la musique militaire d'un des régiments en garnison et c'était au son des cuivres et des tambours que ce bataillon métallique devait se mettre en marche, les troupiers d'acier réglant leur pas sur la grosse caisse et sur les fifres.
On avait bien, il est vrai, avant d'enchaîner le bolide, répété plusieurs fois cette manoeuvre, et on était arrivé à une exécution parfaite; mais le poids immense qu'avait à supporter les grues n'allait-il pas s'opposer à une marche aussi parfaite?
Fédor Sharp ne pouvait se décider à ordonner que l'on commençât: si une fausse manoeuvre allait jeter bas le précieux caillou...
Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de la musique leva son bâton en l'air: alors, la grosse caisse résonna, les cymbales éclatèrent, les cuivres tonnèrent et cent cinquante coups de sifflet s'échappèrent, stridents, des chaudières.
Ensemble, comme si une baguette de fée les eût mises en branle, les grues commencèrent à glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque insensible. C'était un spectacle véritablement très curieux que celui de ces énormes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu, entraînant, suspendue aux chaînes qui pendaient d'eux, la masse énorme du bolide.
Il y avait à peine deux cents mètres à parcourir ainsi, et ces deux cents mètres, on mit près de cinq heures à les parcourir; les savants marchaient de chaque côté des rails, formant des petits groupes qui escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.
Les uns causaient avec les mécaniciens, s'intéressant au jeu des pistons, à la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquiétant lorsque l'arbre paraissait fléchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient plus loin: ils adressaient la parole à la machine même, l'encourageant par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.
Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait aux bouviers toute leur énergie musculaire pour contenir les boeufs qu'effaraient le ronflement des roues et les halètements de la vapeur.
--Halte! cria enfin Fédor Sharp.
La musique militaire se tut, les grues s'immobilisèrent, et, tout doucement, à un nouveau signal, détendirent les chaînes, jusqu'au moment où la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement aux sinuosités de la masse rocheuse, on mit celle-ci en équilibre parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.
Comme la nuit était venue, on remit le départ au lendemain matin et les ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient à parer le bloc de verdure et de branches d'arbres, arrachées à la forêt voisine.
Et, pendant que les savants banquetaient pour célébrer ce triomphe de l'industrie humaine, sous la présidence de Fédor Sharp, remplaçant le premier ministre, retenu à Rio par une affaire importante, le premier ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito à Las Pueblas, se glissait jusqu'à l'unique posada du pays et là, dans une chambre hermétiquement close, se rencontrait avec un individu, arrivé aussi secrètement que lui, quelques instants auparavant.
Cet individu n'était autre que le touriste anglais que ses compagnons avaient envoyé--en guise de parlementaire--aux propriétaires du bradyte, pour leur faire l'étrange proposition que le lecteur n'a certainement pas oubliée.
--Je remercie infiniment Votre Excellence d'être exacte au rendez-vous, commença-t-il par dire.
--Ce qui est convenu est convenu, répondit l'autre avec dignité.
--D'ailleurs, observa malicieusement l'Anglais, n'est-ce pas demain que vous devez faire un premier versement sur les travaux exécutés?
Le ministre fit une légère grimace et inclina affirmativement la tête; puis, d'une voix à laquelle il s'efforçait vainement de donner une intonation détachée et qui trahissait une certaine angoisse:
--Vous avez les fonds? demanda-t-il.
L'Anglais tira de la poche de ses vêtements un gros portefeuille qu'il posa sur la table en disant laconiquement:
--Voilà!...
Une lueur de satisfaction s'alluma dans les prunelles du ministre qui étendit le bras; mais l'autre plaça sa main sur le portefeuille.
--Vous avez les papiers? interrogea-t-il.
L'homme d'État brésilien sortit, à son tour, une liasse de papiers portant l'estampille du gouvernement.
--Voici les mille bons, dit-il.
Et il en tendit un à l'Anglais qui lut à mi-voix:
«Bon pour un demi-kilogramme de bolide à délivrer au porteur par les soins de l'agent du gouvernement brésilien, fin courant!»
L'Anglais sursauta.
--Fin courant! s'exclama-t-il, cela nous mène joliment loin...
--Impossible d'avancer d'un seul jour, répondit le ministre d'une voix qui n'admettait pas de réplique; les délégués ne s'embarquent pour l'Europe qu'à cette date, et je ne tiens pas à soulever contre moi la réprobation de la science de l'ancien et du nouveau monde...
--Mais, c'est que nous mêmes...
--À prendre ou à laisser, déclara le Président du Conseil.
L'Anglais garda un moment le silence, paraissant réfléchir; puis, se décidant enfin:
--Nous nous entendrons avec l'agence Cook, car la fin du mois est également la date assignée à notre retour...
Il ouvrit son portefeuille et en tira une certaine quantité de traites qu'il passa au ministre en disant:
--Voici vos vingt-cinq mille livres, payables à vue, chez le premier banquier de Rio.
Et, pendant que le ministre prenait, avec une visible satisfaction, les précieux papiers, l'Anglais étendait la main vers la liasse de bons, disant:
--Vous permettez?
--Comment donc!
Et, méticuleusement, comme si c'eût été des billets de banque, le fils d'Albion se mit à compter les bons, un à un.
Au millième, il poussa un soupir de satisfaction, mit le tout dans son portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.
--Maintenant, que nous n'avons plus rien à nous dire, fit le ministre en se levant, je vous demanderai la permission de retourner à Rio; je dois prendre le train demain à la première heure pour revenir ici, assister au départ du chariot... et je ne voudrais éveiller aucun soupçon...
Il se dirigea vers la porte, mais, sur le seuil, il se retourna:
--Surtout, recommanda-t-il, que cette affaire ne s'ébruite pas; cela pourrait m'occasionner le plus grand ennui...
L'Anglais l'ayant rassuré d'un sourire, l'homme d'État salua une dernière fois et disparut.
* * *
À l'aube, tout était prêt pour le départ; les boeufs que l'on avait fait coucher sur place, et qui avaient passé la nuit à ruminer, se trouvaient sous le joug et les bouviers, l'aiguillon en main, attendaient le signal qui devait faire se mettre en mouvement l'énorme machine.
À l'arrière, les crics électriques étaient parés, et les électriciens, à leur poste, étaient prêts à envoyer dans les fils les courants qui devaient donner au chariot l'élan suffisant pour démarrer.
Sharp, lui, avait passé une partie de la nuit, debout, parcourant la route que devait suivre le véhicule, rectifiant, grâce à une équipe de terrassiers, les défectuosités qui pouvaient entraver quelque peu la marche en avant.
On avait dû, depuis trois semaines, abattre des bois, combler des fossés, empierrer des terres labourées, pour que les roues de la plate-forme ne s'enfonçassent pas jusqu'au moyeu, sous l'énorme charge qui pesait sur elles.
Ce n'avait pas été un mince travail et qui, dans des circonstances normales, eût coûté un prix fabuleux: heureusement que la fièvre qui brûlait les savants pour ce «caillou céleste» avait gagné le public, et les paysans, non seulement avaient consenti à bouleverser leurs champs, sans recevoir aucune indemnité, mais encore avaient offert gratis l'effort de leurs biceps.
Jusqu'au jour, Sharp avait parcouru à cheval la voie que devait suivre le monumental véhicule et il n'était revenu au campement qu'aux premières lueurs de l'aube.
Tout le monde était à son poste, attendant le signal du départ, que seul l'illustre savant s'était arrogé le droit de donner.
Après avoir inspecté d'un seul coup d'oeil tout son monde, après s'être assuré que chacun était à son poste et que tout était paré, Sharp, haut sur les étriers, dans l'attitude d'un colonel qui va commander la charge, brandit soudain au-dessus de sa tête son vieux parapluie de coton bleu, rapiécé et déteint.
La grosse caisse tonna, les cuivres éclatèrent, les cymbales tonnèrent et les boeufs, la croupe lardée au même instant d'un même coup d'aiguillon, tendirent le cou, s'arcboutant de toutes leurs forces sur leurs reins pour enlever la pesante machine, tandis qu'à l'arrière, les crics électriques poussaient de toute la puissance du courant.
Rien ne bougea: on eût dit que les roues étaient rivées au sol.
La grosse caisse tonna plus fort; les cuivres, les cymbales, les pistons firent rage, les aiguillons s'enfoncèrent plus profondément dans la chair des bêtes, dont on vit la peau se soulever sous l'effroyable torsion des muscles, et les électriciens envoyèrent dans les crics un courant d'une intensité capable de faire fondre les fils des électros.
Un grincement, alors, se fit entendre, dans les moyeux; la charpente entière craqua avec un bruit sinistre, à faire croire que tout allait s'effondrer; mais les roues tournèrent et la pesante machine, halée par les quatre cents boeufs, poussée par les crics, se mit à avancer.
Oh! lentement, très lentement, car il fallait une double équipe de crics que des ouvriers plaçaient, l'une après l'autre, la seconde prête à continuer l'effort de la première, mais sans que la marche de l'attelage fût suspendue une seule seconde; les boeufs n'auraient pas été capables de donner un nouveau coup de reins suffisant pour remettre en route le céleste caillou.
Qu'importait, d'ailleurs, la lenteur avec laquelle on avançait? le principal, la seule chose, même, intéressante, était qu'on avançât, et du moment qu'on avançait, mieux valait que ce fût avec toute la lenteur possible, de façon à écarter toute éventualité d'accident.
On juge si, les premiers mètres parcourus, ce résultat fut l'occasion d'un triomphe pour le promoteur de l'idée du transport de l'aérolithe à Rio; ce furent des congratulations à n'en plus finir, congratulations dont Sharp fut le premier à donner le signal, bien qu'en dedans de lui-même il enrageât fort, considérant que ce succès amoindrissait le sien, que ce collègue lui volait impudemment une part de sa gloire.
Et, chose curieuse, lui qui, depuis trois semaines, s'était employé à la réussite de cette entreprise de toutes les forces de son corps et de son esprit, voilà, qu'au fur et à mesure qu'on avançait, et que le succès se dessinait, il faisait des voeux pour qu'un accident quelconque survînt... En même temps que le chariot demeurerait en panne, la gloire du collègue s'évanouirait, et Fédor Sharp demeurerait le seul triomphateur...
Et même--c'est à peine si Sharp osait se l'avouer à lui-même--le bolide dût-il subir une avarie, il préférait cette solution à un succès complet.
Il ne se doutait pas que la Providence se disposait à exaucer ses souhaits de façon aussi complète; autrement l'insensé eût certainement préféré une gloire partagée au néant qui l'attendait.
Mais l'homme est ainsi fait, que souvent c'est lui-même qui est l'artisan de son propre malheur, que c'est lui-même qui supplie Dieu d'intervenir dans ses affaires, et que Dieu, alors, les règle au mieux de la justice et de l'équité.
La fureur de Fédor Sharp ne faisait que croître à mesure que le véhicule roulait plus avant sur la route de Rio; il en était arrivé au point de souhaiter, qu'à défaut d'un accident matériel, les Anglais intervinssent pour arrêter le convoi et l'empêcher d'aller plus loin.
On voyait toujours à l'horizon, maintenue par la cavalerie du gouvernement, qui faisait escorte au convoi, la troupe de touristes de l'agence Cook, et Sharp, qui ignorait l'accord secret intervenu entre eux et le premier ministre, ne pouvait se douter qu'ils suivaient le précieux bolide, non plus pour tâcher de s'en emparer, comme précédemment, mais pour surveiller le gage des vingt-cinq mille livres remises au président du conseil.
Il avait été un moment question de faire halte à midi, pour permettre aux gens et aux bêtes de se reposer, tout en mangeant; mais la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» après un examen approfondi de la question, avait déclaré que le chariot une fois arrêté, elle ne répondait pas qu'il pût se remettre en branle: les quatre cents boeufs avaient, dans la première montée, donné une somme de traction qui les avait épuisés de près de la moitié de leurs forces, et, s'il leur fallait recommencer, ils en seraient certainement incapables.
Il serait donc nécessaire d'avoir recours à d'autres attelages, ce qui demanderait non seulement le temps de les trouver, mais encore de les dresser... et, alors, il n'y aurait plus aucune raison pour que cela finît jamais.
On décida donc que les gens et les bêtes se réconforteraient tout en marchant; les bouviers attachèrent à la tête de leurs ruminants des musettes remplies d'orge, pendant que le corps savant cheminait, dévorant à belles dents une tranche de viande froide intercalée entre deux tartines de pain.
Depuis six heures, environ, le véhicule roulait, et l'on n'avait encore fait qu'un petit kilomètre, ce qui, au dire de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» était déjà un résultat merveilleux, lorsque, soudain, un craquement sinistre se fit entendre: c'était un essieu qui venait de se rompre.
Le chariot s'arrêta aussitôt, les boeufs immobilisés comme par enchantement, et chacun regarda son voisin d'un air terrifié...
Qu'allait-il arriver?
Cette question, on ne fut pas longtemps à se la poser, car les événements se chargèrent de répondre presque immédiatement.
Un second, puis un troisième craquement suivirent, à une minute d'intervalle, le premier et la plate-forme s'abattit du côté droit sur ses roues pulvérisées.
À peine si l'on eut le temps de pousser un cri d'effroi, et le bradyte, glissant sur le plan incliné, toucha le sol; puis, en vertu de sa masse et du mouvement acquis, il bascula sur lui-même.
Le malheur voulut qu'à l'endroit où se produisait la chute, le terrain s'inclinât légèrement, suivant une pente douce, sur une distance d'environ trois cents mètres, et, ces trois cents mètres, la masse énorme les parcourut, roulant sur elle-même, avec une vitesse chaque instant croissante, écrasant tout sur son passage, moissons, arbres, maisons; un troupeau de moutons fut réduit en bouillie, et un petit hameau fut pulvérisé.
Le corps savant suivait, consterné, son cher caillou dans cette course furibonde, tremblant à chaque volte qu'il faisait, craignant qu'un accident lui survînt.
Et la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» désespérée, se sentant déshonorée, ne parlait de rien moins que d'aller, à titre d'expiation, s'étendre sur le passage du bradyte.
Sharp, en dedans de lui-même, jubilait; sa gloire, à lui, demeurait intacte, et celle de son collègue et concurrent s'évanouissait.
Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de plus, les événements se chargèrent de démontrer l'exactitude de ce proverbe: au bout des trois cents mètres, une haie se trouvait, clôturant la propriété dans laquelle venait de se produire l'accident, et cette haie côtoyait une excavation de terrain formée par une carrière de pierres en exploitation.
Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mètres de profondeur.
Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux épouvantés des savants; puis, presque aussitôt, il y eut un bruit sourd, comme la détonation lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant à la fois, et un immense nuage de poussière s'éleva de l'excavation, masquant le paysage.
Moins de cinq minutes plus tard, une foule énorme était réunie au fond du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence Cook, accourus dès qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe, étaient là, considérant, d'un air accablé et stupéfait, la masse pierreuse, les flancs ouverts.
Les Anglais, gens pratiques, leur premier étonnement passé, commençaient à ramasser les débris, lorsque Sharp, tiré, à cette vue, de son anéantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire évacuer la place et de former un cordon de sentinelles assez serré pour que nul importun ne pût le franchir.
Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilité de l'accident; Sharp l'avait belle en main pour écraser celui qui avait failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et ses collègues de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie».