Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 22
Enfin, ce qui prouvait, à n'en pouvoir douter, que le fragment duquel il était sorti s'était détaché de la masse énorme dont il était question, c'était la collection d'épreuves photographiques, prises par lui, de toutes les faces de son bolide, et dont l'une des faces semblait vouloir se raccorder exactement à la face droite du bradyte brésilien.
--Tout cela, messieurs et chers collègues, ajouta-t-il en terminant, est à vérifier en détail, car nous sommes en présence de l'un des plus importants problèmes qui se soient jamais présentés aux hommes de science, et je n'entends nullement poser qui ne soit contrôlé et recontrôlé par les hommes éminemment compétents que vous êtes... Je me permets seulement, étant pour ainsi dire de la maison (il sourit avec fatuité en disant ces mots), de vous donner quelques indications sur les aîtres; libre à vous, maintenant, de décider ce que vous avez à faire.
On juge si cette apparente modestie--de la part du héros du jour--produisit un effet considérable sur ces hommes de science, jaloux et infatués d'eux-mêmes; ils applaudirent à tout rompre, et l'un d'entre eux, prenant spontanément la parole, remercia le savant éminent de la confiance qu'il voulait bien avoir dans les modestes lumières de ses collègues, lesquels feraient appel à tout leur savoir et à toute leur bonne volonté pour répondre à la confiance que Sa Majesté l'Empereur avait bien voulu avoir en eux...
Ensuite, le café pris, on se mit à délibérer par groupes sur la manière dont il convenait d'organiser les travaux; ces groupes n'étaient pas formés, comme on pourrait le croire, par nationalités, mais par spécialités: instinctivement les astronomes s'étaient joints aux astronomes, les géologistes aux géologistes, etc.; et cela formait comme autant de commissions discutant la question, chacune au point de vue de sa compétence particulière.
--La première chose à faire, ce me semble, dit alors le ministre, président du conseil de Sa Majesté dom Pédro, serait de mettre en présence ce bradyte et l'échantillon que vous avez apporté de Pétersbourg. Les études comparatives seraient de beaucoup facilitées, je crois, par ce système.
On applaudit.
Sharp fit observer alors combien serait difficile le transport du colis pierreux amené d'Odessa; il ajouta qu'en outre cela occasionnerait des frais, dont il priait Son Excellence de se rendre compte, avant de s'engager dans cette opération.
Avec une grande dignité, le ministre répondit que, dans une question aussi importante pour la science, il considérait comme inconvenant de parler de dépenses; au surplus, il connaissait les intentions de l'Empereur, et pouvait affirmer qu'en cas d'insuffisance du budget, dom Pédro saurait ouvrir sa cassette particulière.
On applaudit encore.
Alors, un membre du congrès--disons tout de suite qu'il était âgé, et ne marchait qu'en s'appuyant sur des cannes--fit observer que l'endroit même où était tombé le bradyte allait rendre peut-être bien pénibles les opérations multiples et longues, assurément, auxquelles il s'agissait de se livrer.
De l'endroit où l'on se trouvait à Las Pueblas--en admettant qu'on prît le village comme domicile--il y avait une distance qu'il faudrait parcourir à pied, les moyens de transport manquant totalement; ne serait-ce pas là une bien grande fatigue pour les membres du congrès, qui n'étaient plus jeunes, la science ne venant généralement qu'avec l'âge?...
Un murmure approbatif accueillit ces paroles; mais alors Sharp se leva, et, les sourcils froncés, demanda d'une voix grondeuse:
--Comment mon honorable collègue entend-il résoudre la question? car je ne suppose pas qu'il veuille nous proposer de nous en retourner sans avoir tout mis en oeuvre pour parvenir au but que nous nous sommes proposé en venant au Brésil?
Ainsi interpellé, l'«honorable collègue» s'empressa de répliquer que c'était lui faire injure que de lui prêter de semblables intentions; la vérité, c'est qu'à son sens, il serait plus pratique et pour la santé des éminents savants, ses collègues, et pour le résultat à obtenir, de mettre le centre des opérations à Rio.
Ce fut un tollé général: habiter Rio, alors que le pivot des opérations était ici!... quelle perte de temps!... et aussi quelle fatigue!... c'était déraisonnable, au possible...
Mais l'orateur avait son idée.
--Vous ne me comprenez pas, messieurs et chers collègues, répondit-il avec un grand calme. Si j'émets la proposition de faire de Rio le centre de nos opérations, c'est qu'il ne me semble pas impossible d'y transporter...
--Le bradyte, peut-être! s'exclama-t-on de toutes parts.
Sans se déconcerter, l'autre répondit:
--Parfaitement.
On juge des rires, des plaisanteries que ce «parfaitement» souleva dans l'assistance entière.
Mais le savant qui, avant de prendre sa retraite à l'Académie des Sciences, avait fait partie, durant quelque temps, du Parlement de son pays, était par conséquent accoutumé à ne point s'effaroucher du bruit, ni des railleries, voire même des injures.
Imperturbable, il demeura debout, attendant que fût passé l'accès d'hilarité folle dont ses paroles avaient été accueillies, et alors, il ajouta:
--Toute modestie à part, n'est-ce pas, messieurs et chers collègues, je puis dire que mon nom est honorablement connu de vous tous comme celui d'un homme auquel sont familières les questions de mécanique...
Cela était tellement indéniable que tout le monde fut unanime à répondre par un murmure approbateur.
--Donc, vous me croirez quand je vous affirmerai que je crois possible le transport que je vous propose...
--Mais, en admettant que vous arriviez à trouver un moyen de soulever le bradyte de l'alvéole qu'il s'est creusée en tombant, quel système de traction emploierez-vous pour l'amener à vingt kilomètres d'ici?... lui cria-t-on de toutes parts.
Le savant hocha la tête.
--C'est un des petits côtés de la question, répondit-il avec un sourire de mépris; permettez-moi d'abord de vous dire que certainement Son Excellence monsieur le Président du Conseil ne refuserait pas de faire exécuter d'ici à Las Pueblas une voie se raccordant avec la ligne ferrée de Rio et qu'une locomotive... deux au besoin... ou même trois... se chargeraient de traîner ce caillou...
Ce mot atteignit Sharp au plus vif de son amour-propre: il se leva et, le visage blême, l'oeil chargé d'éclairs, il riposta d'une voix mauvaise:
--Je regrette que notre honorable collègue ait cru devoir appliquer une semblable expression à ce fragment de terre céleste qui va servir de plate-forme aux études approfondies de l'élite intellectuelle du genre humain...
Ici, l'orateur fut interrompu par un murmure très approbateur: les mots «élite intellectuelle» avaient porté. Sharp salua de droite et de gauche avec condescendance et poursuivit:
--Mais enfin, puisque «caillou» il y a, et que notre honorable collègue estime pratique le transport à vingt kilomètres d'ici d'une semblable masse, j'estime, pour ma part, que cette tentative est assez intéressante à tous points de vue, pour que nous priions Son Excellence--et, se disant, il se tourna vers le Président du Conseil des ministres--de mettre tout en oeuvre pour qu'un semblable résultat puisse être atteint.
Le ministre se leva à son tour et déclara que Sa Majesté l'Empereur serait trop heureuse de coopérer dans la limite de ses moyens à une opération aussi intéressante... mais que malheureusement sa cassette particulière n'était pas inépuisable;... quant au budget du pays, il était dans un état de déséquilibre tel qu'il ne voyait guère le moyen de prendre dans les fonds publics la plus petite somme qui permît au gouvernement de prêter une collaboration efficace à un si hardi projet... que, cependant, il allait en causer à ses collègues, examiner de concert avec eux, et de manière très approfondie, la question et que, si le gouvernement trouvait le moyen de frapper un nouvel impôt qui mît de nouvelles ressources à sa disposition, on pouvait compter sur lui.
Comme il achevait ces mots, voilà que, au pied du bolide, un mouvement inusité se produisit... les soldats couraient aux armes, les cavaliers sautaient en selle, des commandements brefs éclataient.
Tout le monde se leva de table et s'en vint au bord de la crête pour mieux voir ce qui se passait.
Un demi-escadron, sabre au clair, partit au grand trot.
Alors chacun se tourna vers le ministre, pour savoir, comme si le pauvre homme n'était pas aussi ignorant que ses convives.
--Regardez donc là-bas! dit tout à coup quelqu'un, en étendant le bras vers l'extrémité de la plaine.
Un nuage de poussière flottait à ras de terre, comme soulevé sous les pieds d'une troupe nombreuse en marche; mais bientôt cette poussière se confondit avec celle qui enveloppait l'escadron; celui-ci, maintenant, avait pris le galop et on apercevait les lames de sabres qui brillaient au grand soleil comme des éclairs.
--On dirait qu'ils chargent! observa une voix.
Les savants s'entre-regardèrent et leur physionomie exprimait un étonnement auquel un peu d'inquiétude se mêlait.
Mais brusquement, là-bas, les cavaliers firent halte; la poussière se dissipa un peu et l'on put voir une troupe nombreuse de gens arrêtés par les soldats avec lesquels ils semblaient parlementer.
--Qu'est-ce que cela peut bien signifier? murmura le Président du Conseil des ministres.
Et il se tournait déjà vers un valet pour lui donner l'ordre d'envoyer aux renseignements, lorsque quelques cavaliers furent aperçus, tournant bride, et revenant vers le campement de toute la vitesse de leurs montures.
En moins de dix minutes, ils furent assez près pour que l'on distinguât en croupe de l'un d'eux un individu, les yeux bandés et tenant par la taille le soldat, à cheval devant lui.
La surprise générale ne fit, comme bien on pense, qu'augmenter.
Enfin le petit détachement, parvenu au pied du bolide, fit halte; l'officier qui commandait, sauta à bas de sa selle, fit mettre pied à terre à l'individu dont les yeux étaient bandés et, le tenant par la main, se mit à grimper sur le flanc escarpé du bloc pierreux.
--Excellence, dit-il en s'arrêtant devant le ministre, monsieur vous est envoyé en parlementaire.
La surprise, à ces mots, se transforma en stupéfaction.
Un parlementaire! cet homme vêtu d'un macfarlane à carreaux blancs étranges, coiffé d'un casquette de voyage et portant en bandoulière un étui de cuir renfermant une lorgnette.
--Quelle est cette plaisanterie, monsieur? interrogea sévèrement le ministre.
L'homme aux yeux bandés répondit alors en mauvais portugais, mais avec un accent qui sentait son anglais d'une lieue:
--Excellence, je suis envoyé vers vous par mes compagnons de voyage pour vous proposer une transaction...
--Une transaction!
--Nous sommes environ un millier de touristes amenés au Brésil par les soins de l'agence Cook, pour admirer le grand voyageur intersidéral Fédor Sharp, contempler le fragment de terre céleste tombé sur votre territoire... et nous avons espéré pouvoir remporter chacun--à titre de souvenir--une parcelle de ce merveilleux caillou...
Ces mots soulevèrent dans l'assistance des savants un murmure de réprobation.
--Vos soldats nous ont chassés cette nuit, et, sans armes, nous ne pouvons avoir la folle prétention de lutter contre eux; aussi avons-nous pensé que peut-être pourrions-nous nous entendre sur un autre terrain: chacun de nous est disposé à verser au gouvernement brésilien vingt-cinq livres sterling contre la remise d'un demi-kilogramme par voyageur, de ceci...
En disant cela, il frappait le bolide du talon de son soulier jaune...
Ce fut une explosion de colère; les injures, dans toutes les langues du globe pleuvaient sur la tête du malheureux parlementaire, volontiers, les savants se seraient livrés à des voies de fait, si le président du Conseil des Ministres ne l'avait couvert de son corps.
--Messieurs... messieurs, déclara-t-il, la personne d'un parlementaire est sacrée.
Alors, Fédor Sharp s'avança, et d'une voix qui tremblait d'indignation:
--Allez dire à vos compagnons, déclara-t-il, que vous êtes des vandales! et qu'avant de porter vos mains sacrilèges sur le sol que voici, il vous faudra passer sur nos cadavres...
Des applaudissements éclatèrent.
L'Anglais inclina la tête très flegmatiquement et répondit:
--Je ferai votre commission; mais le trésor du Brésil n'est pas si riche pour qu'il repousse aussi facilement une somme de vingt-cinq mille livres...
Il tourna les talons et se retira, emmené par l'officier qui lui servait de guide.
--Excellence, dit alors Sharp, je vous supplie de faire faire bonne garde, car il n'y a rien d'entêté comme un Anglais et les touristes de l'Agence Cook ne vont pas désarmer.
--N'ayez crainte... mais ceci nous prouve qu'il est urgent de prendre des dispositions pour mettre le bolide en lieu sûr.
--Et d'aviser aux moyens de le déménager d'ici au plus tôt, dit alors celui de ces messieurs qui avait proposé de transporter à Rio le précieux caillou.
Le président du Conseil demanda le silence et dit alors:
--Messieurs... je m'en vais, sans tarder, m'occuper de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien cette gigantesque opération; je vous laisse le soin d'en trouver le moyen pratique.
Il ajouta avec un sourire plein de politesse:
--Et je ne doute pas que vous arriviez bons premiers...
Il salua à la ronde et dégringola le long de la pente abrupte, se disant _in petto_:
--La gloire, c'est très joli... mais c'est bien cher quand il faut la payer...
Et, en regagnant la gare de Las Pueblas, il se mit l'esprit à la torture pour trouver un moyen de toucher les vingt-cinq mille livres proposées par les Anglais.
CHAPITRE XI
LA BOÎTE À SURPRISE
Depuis trois semaines, on travaillait ferme au village de Las Pueblas: la présence des membres du Congrès avait mis dans la contrée une animation extraordinaire: tout alentour du bolide, des constructions étaient sorties du sol, comme par enchantement; guinguettes, restaurants faits de planches et de papier goudronné pour les ouvriers, hangars métalliques servant d'ateliers, tentes de toile pour les soldats, hôtel bâti en moins de trois jours pour abriter messieurs les savants.
Les hommes de troupe étant en nombre insuffisant, on avait réquisitionné tous les gens de la contrée pour manier la pelle, la pioche et pousser la brouette. Aussi, alléchés par la promesse d'une prime, les paysans avaient abandonné momentanément les travaux des champs, laissant en plan la famille et la charrue.
C'est que ce n'était pas une mince besogne, que celle qui consistait à arracher du sol, dans lequel il était encastré, ce bloc pierreux et à le soulever à hauteur suffisante pour le déposer sur l'énorme plate-forme qu'il fallait ensuite traîner jusqu'à Rio-de-Janeiro...
Le ministre avait pronostiqué juste, en disant aux membres du Congrès qu'ils trouveraient les moyens mécaniques de transport avant qu'il en eût trouvé, lui, les moyens pécuniaires.
Dès le lendemain du fameux déjeuner qui s'était terminé par l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'idée avait fait tous ses calculs, dressé tous ses plans et avait provoqué une réunion de tous ceux de ses collègues faisant partie de la Commission de mécanique et de mathématiques appliquées à l'industrie.
Le plan qu'il leur soumit était d'ailleurs d'une simplicité enfantine: il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide des grues à vapeur, accouplées trois par trois pour augmenter leur force, et de les faire haler, au moyen de chaînes d'acier passées sous lui, le bloc énorme, jusqu'à ce que sa base s'élevât à cinquante centimètres du sol; un fois là, les grues devaient se mettre en marche, parallèlement, de manière à déposer leur chargement sur une plate-forme faite d'énormes madriers de chêne, montés sur des trucks d'acier munis de roues fort basses, mais, par contre, très larges.
À ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mètres de large sur trente mètres de longueur, quatre cents boeufs devaient être attelés, par dix de front, tandis qu'un système de crics électriques devait pousser par derrière.
Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des boeufs, quelques courants dans les crics... et en route...
Ce moyen, par sa simplicité même, avait enthousiasmé les collègues de l'inventeur... à première vue; car il leur fallut ensuite passer au crible tous les calculs sur lesquels le spécialiste avait échafaudé son projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chaînes, force de traction des grues, élasticité des ressorts de la plate-forme, résistance des efforts combinés des boeufs et résistance des roues...
Tout cela bien examiné, bien pesé, bien vérifié, on avait convoqué d'urgence le président du Conseil et on lui avait soumis le résultat des études, en lui présentant un devis approximatif des dépenses nécessitées.
On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.
C'était une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils étaient arrivés à établir ce chiffre, avaient de grandes inquiétudes: les gens du village avaient causé et de leur conversation était ressortie, claire comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le délégué des touristes anglais: le budget brésilien manquait totalement d'équilibre et, en dépit d'impôts ordinaires et extraordinaires, les caisses de l'État étaient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en plus intense.
Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trésor fournir aux besoins de l'entreprise et encore bien moins pouvait-on espérer y arriver au moyen d'un nouvel impôt.
Cette perspective seule suffisait à jeter les habitants dans une fureur épouvantable, et ils ne parlaient de rien moins que de recevoir les percepteurs les armes à la main.
Or, une révolution pour le transport d'un caillou, fût-il céleste... En dépit de l'enthousiasme de l'empereur pour l'astronomie, les savants étaient bien obligés de douter qu'il poussât l'enthousiasme jusqu'à vouloir égorger son peuple...
Restait la cassette particulière de Sa Majesté: mais Sa Majesté était connue pour être foncièrement bonne et généreuse, et, à cette époque de l'année, il était fort à craindre que cette cassette fût à peu près dans le même état que les coffres du gouvernement.
Aussi, les savants avaient-ils senti une douce joie baigner leurs âmes, lorsque, après avoir jeté un coup d'oeil sur le devis,--ce fut même par là qu'il commença,--le président du Conseil des Ministres avait souri d'un air plein de condescendance et avait murmuré:
--Bien... très bien... la somme est raisonnable... et, du moment que vous garantissez le succès...
--Alors, monsieur le Ministre, avait demandé Fédor Sharp d'une voix étranglée par l'émotion...
--Alors, messieurs, vous pouvez marcher... Le gouvernement se charge des dépenses...
Ce fut une explosion de joie; on s'arrachait les mains du ministre pour les serrer; pour un peu on les eût baisées...
Et on avait marché.
Pendant que les hommes de troupe, secondés par les paysans recrutés à cet effet, creusaient, autour du bolide, un large fossé pour dégager sa base, des mécaniciens s'occupaient à monter les grues à vapeur et tout le matériel nécessaire à l'extraction, amené de Rio par trains spéciaux.
En même temps, sous des hangars rapidement élevés, se construisait la gigantesque plate-forme et se forgeaient les trucks et les roues, destinés à compléter cet étonnant chariot...
À la hâte, on avait établi des parcs pour recevoir les boeufs que des maquignons allaient, non pas acheter, mais louer dans la contrée et qu'il s'agissait ensuite de dresser à porter le joug et à tirer...
Au bout de trois semaines, la base du bolide se trouvait dégagée suffisamment pour que l'on pût creuser, de distance en distance, des galeries souterraines afin d'y passer les chaînes d'acier dont les maillons avaient été, au préalable, vérifiés soigneusement, un à un.
À ce moment-là, les grues étaient montées, la plate-forme construite et hissée sur ses trucks, prête à recevoir sa formidable charge et à être attelée.
C'était assurément une grosse besogne de faite; mais ce n'était rien, comparativement à ce qui restait à faire.
Que l'auteur du projet eût fait une infinitésimale erreur, que l'épaisseur des chaînes ne fût pas suffisante pour résister à la terrible tension qu'elles allaient avoir à supporter, qu'un madrier éclatât, qu'un ressort se faussât, qu'une roue se brisât... et c'en était fait de tant d'efforts, de tant de peine, de tant d'argent...
Aussi, peut-on croire que les membres du Congrès ne dormirent guère cette nuit-là: c'était au lever de l'aurore que les grues à vapeur devaient commencer à fonctionner et, bien avant l'aube, les savants étaient debout, rôdant autour du bolide, soupesant les chaînes, palpant les madriers de la plate-forme, allant même jusqu'à inspecter les boeufs qui dormaient tranquillement, vautrés dans l'herbage.
Enfin, les clairons résonnèrent, envoyant aux quatre coins de la campagne les notes alertes du réveil et, en un clin d'oeil, une animation extraordinaire régna dans le village et ses environs.
Les mécaniciens allumèrent les chaudières, les bouviers se mirent à accoupler les boeufs dont l'attelage, fort compliqué, demandait au moins plusieurs heures, et les savants se mirent en marche dans la direction du bolide, escortant le président du Conseil qui, bien entendu, avait demandé à assister à la fête.
Lui seul avait une mine réjouie; tout autour de lui ce n'étaient que visages blêmes, portant toutes les traces d'une anxiété profonde; certainement que beaucoup de ceux qui se trouvaient là poussaient l'amour de la science assez loin pour préférer sacrifier,--si cela eût été possible,--l'un de leurs membres à l'éventualité d'un risque survenant à leur cher «caillou».
Malheureusement, c'étaient là des combinaisons impossibles à réaliser et force leur était de demeurer immobiles, inactifs et inutiles, formant un groupe compact, à quelques pas derrière le ministre.
Fédor Sharp, cependant, lui, se donnait un mal énorme, allant des mécaniciens aux bouviers, des soldats aux terrassiers, activant ici le jeu des machines, rectifiant le joug d'un boeuf, encourageant ceux qui maniaient la pioche, suppliant les soldats de faire bonne garde.
Ce bolide était son bien, sa chose, et il en soignait le départ comme s'il se fût agi d'un membre de sa propre famille... bien plus même.
La difficulté, dans cette opération hardie, c'était d'obtenir, de la part des dix-huit grues chargées d'arracher du sol ce bloc énorme, un ensemble parfait; il eût suffi d'une différence de niveau de seulement un centimètre pour qu'une chaîne supportant, de ce fait, un poids plus considérable que la chaîne voisine, se rompît.
Cette rupture partielle pouvait entraîner une rupture générale et d'une chute à faux résultait forcément, fatalement, une cassure dans le précieux caillou.
Rien que d'y penser, l'aréopage des savants en avait le frisson.
Cependant, les chaudières étaient en pleine activité et la vapeur circulait dans les tuyaux de chauffe, donnant sur les pistons leur maximum de pression.
Le moment était venu.
Peu à peu, avec une méticuleuse prudence, les chaînes se tendirent; mais, avant de donner le signal auquel le grand effort devait être tenté, Fédor Sharp, escorté de la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie», visita chacune des grues, frappant d'un marteau d'acier sur chacune des chaînes, s'assurant que toutes rendaient bien, sous le heurt, un son égal; c'était là le seul moyen que l'on eût trouvé de vérifier si la tension était égale partout.