Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 21
Comme un bon jobard, il s'était laissé, durant trois semaines, endormir par les félicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais, puisque précisément au moment où il désespérait, naissait l'espoir de trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il entendait bien ne la pas laisser échapper, sous quelque forme qu'elle se présentât.
Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds des explications plus ou moins scientifiques! il était son homme, fallût-il pour cela remplacer sa sévère redingote noire et son officielle cravate blanche par un vêtement baroque de clown.
Oui, oui, plus que jamais, Fédor Sharp avait honte de sa gueuserie; il voulait être riche et il le serait.
Et quand il songeait, par hasard, à Mickhaïl Ossipoff, il s'applaudissait du tour qu'il lui avait joué en le laissant en plan sur Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la sphère de sélénium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur voyage, il aurait, selon toutes probabilités, partagé leur sort; c'est-à-dire que son être serait, comme les leurs, rentré dans le grand Tout.
Tandis que, de la sorte, non seulement il était seul à récolter une gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouait _in petto_), revenait à Mickhaïl Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien fait les choses qu'elle l'avait débarrassé d'une victime gênante.
Voilà dans quel esprit se trouvait Fédor Sharp lorsque le bâtiment qui le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux «échantillon», arriva en vue de Rio.
En même temps que le pilote, qui vint à bord pour leur faire franchir les passes, arrivèrent en foule des barques remplies, à couler, de notabilités officielles, scientifiques et littéraires, pressées de rendre hommage au héros du jour et Fédor Sharp recommença à s'enivrer du parfum capiteux des flatteries et des ovations.
Avant même d'être débarqué, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder, la curiosité des nouveaux venus, faire une conférence dans laquelle il résuma, aussi succinctement que possible, les différentes phases de son voyage.
En débarquant, à l'extrémité même de la passerelle, un carrosse de l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, où Sa Majesté lui fit l'accueil le plus cordial qui se pût rêver.
En lui donnant congé, dom Pédro voulut même bien lui dire qu'il l'aurait conservé plus longtemps auprès de lui, mais qu'il ne voulait pas priver ses concitoyens du plaisir de lui présenter leurs hommages.
Dans la cour du palais, un autre carrosse, aux armes de la ville, celui-là, se trouvait pour mener le héros sur une grande place, au centre de laquelle un haut piédestal de granit se dressait, qui devait supporter quelques jours encore auparavant l'effigie en bronze d'un général brésilien quelconque.
Pour l'instant, le général brésilien gisait à terre, recouvert d'une bâche de toile et, contre le piédestal, un escalier de bois, recouvert d'un tapis écarlate, était dressé.
Alors, le président de la municipalité expliqua à Fédor Sharp que la ville, pour honorer plus particulièrement le savant, lui avait donné le titre de «citoyen de Rio» et que, pour lui faire prendre pied, à la vue de tous, la cité à laquelle il appartenait désormais avait décidé de le faire assister, du haut de ce piédestal, au défilé des sociétés savantes et corporations ouvrières, venues non seulement d'étranger, mais encore de tous les coins du Brésil.
Une cervelle, plus forte encore que celle de Sharp, eût été quelque peu déséquilibrée par de semblables honneurs; aussi lui fallut-il se raidir pour gravir, sans vaciller, les degrés de l'escalier; et, tout en montant les marches, il se demandait consciencieusement quelle attitude il allait falloir prendre sur la plate-forme.
Problème embarrassant.
Il fallait quelque chose qui donnât une haute idée de la science astronomique incarnée en sa personne et, en même temps, qui laissât percevoir une certaine modestie, toujours inséparable d'un vrai savant.
Machinalement, une fois arrivé en haut, il se campa sur ses hanches, le corps portant tout entier sur la jambe gauche, la jambe droite légèrement fléchie, la tête raide, les regards tombant à terre; une des mains, fermée, se plaça derrière le dos, l'autre à demi-cachée dans l'ouverture du gilet, un peu déboutonné...
Sans qu'il l'eût voulu, ses membres avaient eu une réminiscence de la posture favorite d'un grand homme et, ainsi que les journaux de la ville le firent remarquer le lendemain, sans aucun blâme d'ailleurs, Fédor Sharp avait _posé_ en Napoléon Ier de l'astronomie.
Le président de la municipalité demeura sur la dernière marche de l'escalier, un peu au-dessous du niveau de la plate-forme, pendant que les membres de la municipalité elle-même se groupaient en bas du piédestal.
Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimulée dans des feuillages, éclatèrent; quatre pièces d'artillerie, disposées à chaque coin de la place, tonnèrent à la fois; aussitôt, d'une large rue, dans lequel il était massé, le cortège déboucha, marchant lentement, faisant le tour du piédestal sur lequel Fédor Sharp, immobile, eût semblé véritablement coulé en bronze si, de temps à autre, il n'eût incliné la tête pour saluer les délégations que le président de la municipalité lui nommait tout bas à l'oreille, au fur et à mesure qu'elles défilaient.
Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dépit du soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de défaillance; il est vrai de dire que, suivant les instructions données par le chef de la municipalité, un domestique tout chamarré d'or était venu se mettre derrière le héros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tête, un immense parasol aux couleurs russes et brésiliennes.
La fin du cortège se composait d'une troupe innombrable d'individus des deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe masculin, vêtus, pour la plupart, d'habits de voyage en étoffes voyantes et coiffés de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (côté hommes), de robes mal coupées disparaissant sous d'amples ulsters, et coiffées de chapeaux extraordinaires de mauvais goût (côté femmes); ces individus avaient tous à la main, uniformément, un parapluie et une couverture roulée dans une courroie, comme, non moins uniformément, en bandoulière, un sac de cuir et un étui à lorgnette; cette lorgnette, ils s'en servaient pour le moment à dévisager Fédor Sharp, avec le sans-gêne qui caractérise l'Anglais en voyage.
Surpris et quelque peu choqué, le héros abandonna son immobilité de bronze, en laquelle il était figé depuis près d'une heure, pour se pencher vers le président de la municipalité et lui demander ce que c'étaient que ces gens-là.
L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'était répandu dans le monde entier la nouvelle des solennités scientifiques dont Rio allait être le théâtre, les «Cooks» et les agences similaires avaient organisé de tous les points du globe des excursions pour le Brésil, à prix réduits; que, depuis huit jours, s'étaient abattus sur le pays des bandes de curieux à longues dents et à favoris jaunes, avides de contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre céleste dont la Providence avait favorisé le territoire brésilien.
--C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le président de la municipalité.
--Mais c'est aussi la ruine des musées, répondit Sharp, faisant allusion au sans-gêne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur possible pour emporter «des petits souvenirs».
En dépit de ces mots plein de méfiance, notre héros ne put faire autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.
Le défilé une fois terminé, Sharp fut reconduit en grande pompe à son hôtel, où il eut juste le temps nécessaire de changer ses vêtements poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert par le gouvernement aux délégations scientifiques.
Le banquet fut ce que sont tous les banquets officiels, c'est-à-dire une suite non interrompue de plats refroidis où des viandes déguisées flottent dans des sauces poivreuses et innommables, arrosées de vins généreux, soi-disant des plus hauts crus et qui n'ont coûté à leurs propriétaires que le soin de les baptiser.
Au dessert, commença la série des toasts, et Sharp se levait déjà pour répondre au déluge de compliments sous lequel une quinzaine d'orateurs le noyaient depuis une heure, lorsqu'un valet apporta au président du conseil des ministres, à la droite duquel le héros se trouvait assis, un pli cacheté.
--Urgent, dit le valet...
Le ministre déchira l'enveloppe d'un doigt nerveux.
--Diable! murmura-t-il après avoir parcouru les trois ou quatre lignes que contenait la missive.
Il réfléchit quelques secondes, tira son carnet sur l'une des feuilles duquel il griffonna en hâte quelques mots.
--Ceci, en toute hâte, au ministère de la guerre, commanda-t-il.
Ensuite, se penchant vers son voisin, il lui dit, en souriant:
--Vous ne sauriez deviner l'ordre que je viens de donner, mon cher savant.
Sharp esquissa un geste vague.
--Il me serait bien difficile, Excellence, balbutia-t-il, de deviner...
--Je viens de donner l'ordre de faire partir de suite, par train spécial, pour «las Pueblas» un demi-régiment de ligne et un escadron de cavalerie.
L'astronome eut un haut-le-corps.
--Las Pueblas!... fit-il; mais n'est-ce point le village aux environs duquel est tombé le fameux bradyte?
--Précisément...
Alors supposant, étant donné le cérémonial avec lequel il avait été reçu, que ces troupes n'étaient expédiées que pour attester de manière éclatante en quel honneur le gouvernement brésilien le tenait, Fédor Sharp balbutia avec une confusion admirablement jouée...
--C'est trop, Excellence... en vérité... c'est beaucoup trop...
Le ministre hocha la tête, tandis que ses lèvres s'allongeaient dans une moue significative.
--Heu!... murmura-t-il, je craindrais plutôt que ce ne fût pas assez; ces diables d'Anglais sont légion...
Sharp, à ces quelques mots, comprit qu'il s'était trompé et eut le pressentiment vague d'un danger.
--Que Votre Excellence daigne m'expliquer, dit-il, car je ne saisis pas très bien...
--C'est fort simple... le maire de las Pueblas me télégraphie qu'il vient d'arriver des bandes d'excursionnistes, lesquels n'ont rien eu de plus pressé que d'attaquer le bradyte à coups de canne, de parapluie... quelques-uns même ont des pics dissimulés sous leurs vêtements.
Sharp se leva, tout pâle.
--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.
--Le maire ajoute que, si l'on n'y met pas ordre avant demain, les excursionnistes auront «débité», c'est l'expression dont il se sert, le bradyte entier... Et voilà pourquoi j'envoie des troupes...
Son interlocuteur lui saisit les mains, et, d'une voix émue:
--Ah! merci, Excellence!... balbutia-t-il, merci au nom de la science...
--Mais où allez-vous?... Vous partez!... et votre discours...
--Ce n'est pas le moment des discours, répondit le savant en proie à un inexprimable émoi... Je vous demande la permission de partir par le train qui emporte les troupes... Ma place est là-bas... les intérêts dont il s'agit sont trop considérables... En restant ici, je déserte mon poste qui est à l'endroit du danger...
Ces dernières paroles, il les avait prononcées à haute voix, en sorte qu'au milieu du silence général provoqué par sa surprenante attitude, tout le monde les entendit.
Promptement mis au courant par quelques mots que le ministre jugea de dire pour excuser Sharp, les délégués des sociétés scientifiques se levèrent comme un seul homme et déclarèrent qu'ils accompagnaient leur chef et que les Anglais leur passeraient sur le corps avant de porter leurs mains sacrilèges sur le bradyte.
Seuls, les représentants des académies de Londres s'abstinrent, expliquant dans un langage fort sensé et plein de modération que, tout en blâmant, au nom de la science, l'attitude de leurs compatriotes, ils ne pouvaient cependant risquer de se trouver mêlés à des actes d'hostilité contre eux.
Deux heures plus tard, le train spécial, bondé de troupes et de savants, s'arrêtait en gare à las Pueblas et, à la lueur des torches, les savants, emboîtant le pas aux fantassins, se dirigèrent vers l'endroit où gisait le précieux bloc.
La cavalerie avait pris les devants de manière à déblayer le terrain par quelques charges pacifiques et à empêcher toute effusion de sang. Sharp avait tellement supplié l'officier commandant le détachement qu'il avait obtenu la faveur de monter en croupe d'un des cavaliers.
Et c'était une chose étrange et grotesque tout à la fois que cet homme, long, maigre, en habit noir et cravate blanche, enlaçant de ses grands bras la taille du soldat, tandis que son pantalon, remonté jusqu'aux mollets, laissait voir le bas de la jambe qu'emprisonnaient imparfaitement de tire-bouchonnantes chaussettes blanches.
Le maire, en personne, avait tenu à servir de guide et, monté sur un petit cheval plein de feu, il trottait en tête du détachement, tenant au poing une lanterne qui indiquait la route à suivre.
Bientôt, on s'engagea à travers champs et la course devint moins rapide, jusqu'au moment où le guide s'arrêtant, étendit la main devant lui, en disant:
--C'est là!...
Dans l'ombre vaporeuse de la nuit, que la pleine lune, semblable à un grand plat d'argent, éclairait, une masse sombre apparut, à environ cinq cents mètres, quelque chose comme une petite colline qui barrait le paysage, et dont la silhouette s'estompait, empêchant d'en bien saisir l'exacte conformation.
Et, très vagues aussi, se voyaient des formes humaines, les unes entourant la masse en question, les autres accrochées à ses flancs, d'autres, enfin, perchées sur sa crête, et qui s'agitaient.
--Au galop! au galop! cria Sharp.
En même temps, il appliqua sur la croupe du cheval qui le portait un coup de parapluie formidable, en sorte que la bête bondit en avant, entraînant à sa suite tout le détachement, dont les hommes crurent qu'un commandement avait été lancé par leur chef.
Ce fut une débandade: les formes humaines que l'on avait aperçues de loin prirent la fuite de toutes parts, épouvantées par l'arrivée de ces cavaliers dont on ne pouvait distinguer les uniformes, et qui empruntaient à la nuit un aspect fantastique.
Quand les premiers rangs firent halte, et, à leur tête, bien entendu, à vingt mètres au moins en avant, le cavalier qui portait Sharp en croupe, la place était nette; de-ci de-là, à terre, des objets abandonnés par les fuyards, dans la précipitation de leur fuite: lorgnettes, couvertures, chapeaux et casquettes de voyage.
Avec une agilité que l'on n'eût osé soupçonner de sa part, Sharp sauta à terre, et se mit à courir comme un fou, contournant la base du bolide, s'arrêtant par moments pour passer ses mains sur les parois rocailleuses, tel un avare caressant son trésor.
Quand il fut revenu à son point de départ, il commença à escalader le roc, s'aidant de son parapluie comme d'un alpinstock, s'accrochant des mains à la moindre anfractuosité, lorsque l'ascension était par trop rude.
Enfin, après avoir manqué de se rompre le cou au moins vingt fois, il parvint à la crête, et, lorsque les délégués scientifiques arrivèrent, derrière le détachement d'infanterie, ils aperçurent, argentée par un rayon de lune qui la frappait en plein, la silhouette démesurée de Fédor Sharp, se détachant, ainsi qu'une apparition fantastique, sur le fond sombre de la nuit.
Alors, il dressa au-dessus de sa tête son parapluie, dont l'ombre parut s'allonger jusqu'au disque étincelant de la Lune, et il cria à tue-tête:
--Vive la science!...
D'en bas, dans un hurra formidable poussé par toutes les langues du monde entier, montèrent jusqu'à lui ces mots:
--Vive Fédor Sharp!
Il salua gravement; puis, tandis que l'officier sous le commandement duquel se trouvaient placées les troupes, prenait les dispositions nécessaires pour faire respecter l'intégralité du bolide, c'est-à-dire plaçait tout autour, à une distance de cent mètres, une série de petits postes, lesquels détachaient en avant d'eux des sentinelles; puis envoyaient des patrouilles de cavalerie et d'infanterie afin de battre au loin la campagne et d'empêcher le retour offensif des touristes de l'agence Cook, les savants, eux, s'arrangeaient pour camper tant bien que mal sur le champ de bataille.
Nul doute que plusieurs d'entre eux--un grand nombre même, peut-être--ne pensassent, à part eux, qu'il était exagéré de compromettre ainsi la santé de la fleur des pois des savants du monde entier, en passant la nuit à la belle étoile, après un repas plantureux; la tête échauffée par les vins, l'estomac surchargé de mets épicés, on a grande chance d'attraper une bonne congestion.
Aussi, chacun de ceux qui étaient là, livré à lui-même, se fût empressé de retourner au village, et de s'accommoder tant bien que mal dans l'unique hôtellerie qui s'y trouvait; mais le respect humain faisait paraître les plus vaillants ceux précisément qui avaient le plus de velléités de retraite, personne ne voulant être le premier à attacher le grelot.
Au demeurant, une mauvaise nuit est bientôt passée, et les soldats ayant prêté leurs propres manteaux aux savants, ceux-ci s'y enroulèrent, et, étendus sur le sol, les pieds tenus chauds par des feux allumés de distance en distance, ne tardèrent pas à s'endormir, durant que les officiers fumaient force cigares et buvaient force verres d'aguardiente.
Aux premières lueurs de l'aube, clairons et trompettes sonnèrent. Ce réveil en campagne effaroucha dans les maïs et les caféiers les petits oiseaux qui sommeillaient encore; quand les savants se furent bien étiré les bras et bien distendu les mâchoires, les reins quelque peu courbaturés par la dureté du sol, et la tête un peu lourde des libations de la veille, ils s'avisèrent de regarder, et demeurèrent véritablement stupéfaits.
Certes, le gouvernement brésilien n'avait pas exagéré les choses, lorsque, par l'organe de ses représentants officiels, il avait annoncé au monde savant de l'Univers qu'il était tombé sur son territoire le plus extraordinaire spécimen de terre céleste qui pût se voir, et ceux qui, sur la foi d'une semblable affirmation, avaient fait le voyage, ne pouvaient sincèrement pas regretter leur déplacement.
Qu'on s'imagine un bloc qui, de face, présentait une superficie d'environ 1,300 mètres carrés, ne mesurant pas moins de quarante mètres de longueur sur une trentaine de mètres de haut, gigantesque caillou, tombé de l'infini sur la terre, et qui, dans sa chute, s'était enfoncé dans le sol d'au moins une demi-douzaine de mètres.
Alentour, c'était une véritable dévastation, à croire qu'un gigantesque incendie avait passé sur les champs et sur les bois: ce n'était que troncs d'arbres calcinés, que moissons détruites; on eût même dit que les flammes avaient pénétré jusque dans le sol, pour s'en aller détruire les racines, que l'on apercevait, dans des crevasses, tordues et noirâtres.
Sur la terre, une épaisse couche de cendres, fine et impalpable, se soulevait en tourbillon sous le moindre souffle d'air, empuantissant l'atmosphère et obscurcissant le ciel bleu.
Et la troupe des savants, aussitôt que les yeux avaient été suffisamment ouverts pour regarder, et les cervelles suffisamment désembrumées pour comprendre, s'était ruée à l'assaut du bolide, pour l'examiner, le palper, l'ausculter en tous ses coins et recoins.
Tandis que les uns en photographiaient les différentes faces, les autres arpentaient ces mêmes faces, en prenaient les dimensions, engageant entre eux des discussions à n'en plus finir sur un écart de quelques centimètres à peine entre leurs différentes mensurations; d'autres, encore, en faisaient l'escalade, pour en calculer la hauteur.
Bientôt, il arriva un moment où tout le monde se trouva réuni sur une sorte de plateau qui formait, pour ainsi dire, la cime de cette montagne minuscule, et alors, sous la conduite de Fédor Sharp, commença la visite en détail du bolide.
Le savant semblait faire les honneurs de chez lui, et avec cette même passion effrénée qui l'avait soutenu au milieu des plus terribles épreuves, il conduisit, pendant plusieurs heures, ses invités à travers toutes les sinuosités du bloc rocailleux, s'arrêtant presque à chaque pas pour leur faire admirer tel détail, leur faire constater telle particularité, les intéresser à telle curiosité.
Montant, descendant pour remonter encore, allant à droite pour aller à gauche, et ensuite revenir sur ses pas, Fédor Sharp était infatigable, semblant se soucier peu de l'éreintement, visible, cependant, de ses collègues qui se traînaient à sa suite, suant, soufflant, s'épongeant le front et tirant la langue.
--C'est le tour du propriétaire, ricana l'un des délégués français, membre de l'Académie des sciences et homme de beaucoup d'esprit.
À tout instant, c'était pour Sharp l'occasion d'une nouvelle conférence, traitant tantôt de minéralogie, tantôt de géologie, tantôt d'astronomie, et le tout avec une assurance qui stupéfiait ses interlocuteurs.
Ce diable d'homme--canaillerie à part--était universel.
Cependant, il arriva un moment où le «tour du propriétaire» étant fait, et plus que fait, car plusieurs fois on était revenu sur ses pas, le président du conseil qui, tout le temps, s'était attaché à la personne du savant, lui insinua timidement à l'oreille, que, peut-être, serait-il temps de se reposer; en déjeunant, on pourrait arrêter l'ordre et la marche des travaux du congrès.
Une très agréable surprise attendait l'assistance: pendant que Fédor Sharp faisait visiter à la société dans tous ses coins et recoins le fameux bolide, les hommes de troupes élevaient, sur la crête, une tente immense, sous laquelle des tables étaient dressées, et ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place pour se réconforter un peu.
Pour dire vrai, pendant presque toute la durée du repas, la science fut laissée de côté, et Sharp eut beau continuer ses conférences, on ne l'écouta que d'une oreille fort distraite--ventre affamé n'ayant point d'oreilles. En outre, par une attention délicate du maire de las Pueblas, la fanfare du village était venue rehausser de l'éclat de ses cuivres celui de cette cérémonie, et les fanfares couvraient la voix de l'orateur.
Au dessert, cependant, il put prendre sa revanche: c'était l'heure réglementaire des toasts, et les musiciens, ayant le gosier complètement desséché, furent se rafraîchir, ce qui permit à Sharp de faire entendre à ses auditeurs repus sa voix quelque peu éraillée.
Il commença par affirmer que le fragment pierreux qui l'avait déposé aux environs de Pétersbourg et celui-là même sur lequel il se trouvait présentement en si éminente compagnie, appartenaient, l'un comme l'autre, au bradyte détaché de la comète de Tuttle, sur lequel il avait traversé, plusieurs mois durant, une notable partie de l'espace...
Il n'en voulait pour preuves que les éléments constitutifs de l'un, qui se trouvaient être exactement les mêmes que chez l'autre; au point de vue minéralogique, identité semblable, comme aussi au point de vue géologique, ainsi que pouvaient le prouver les différentes couches constatées chez l'un et chez l'autre.