Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 20

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À la vue de cet être à face étrange, minable d'allure, l'immortel qui tenait la parole s'arrêta net, tandis que, suivant la direction de ses regards, l'assemblée entière se retournait.

Ce fut un cri de stupéfaction et d'horreur, en même temps que le président, désignant à l'appariteur, d'un doigt nerveux, l'intrus, commandait de le jeter à la porte.

Mais Sharp, continuant de s'avancer de son même pas tranquille et pour ainsi dire automatique, écarta l'appariteur et marcha vers l'estrade où se tenait l'orateur.

Celui-ci, peu rassuré, croyant avoir affaire à un fou, jugea prudent de regagner sa place.

Fédor Sharp monta imperturbablement les trois degrés de la tribune et, redressant sa haute taille, que sa maigreur famélique faisait paraître démesurée, il promena, durant quelques secondes, ses regards assurés sur l'assemblée, dont les yeux ahuris, apeurés, convergeaient vers lui.

Puis, il prit en main les notes laissées sur la tribune par le savant qu'il en avait chassé, et un sourire de triomphe éclaira son visage, le rendant plus sinistre encore.

--Messieurs et chers collègues, dit-il enfin d'une voix dont l'accent métallique fit passer un frisson dans le dos de tous ceux qui se trouvaient là, permettez-moi de me féliciter d'arriver juste à temps pour pouvoir apporter dans la discussion que j'ai interrompue, une lumière éclatante...

Ici, Sharp fit une pause et put constater dans quelle stupeur ces mots: «chers collègues», avaient jeté les membres de l'Académie.

--Je vois que vous vous occupiez du bolide qui a traversé le ciel de la Russie, pendant l'avant-dernière nuit et je me permets de vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus complète.

Un murmure vague s'éleva, coupé net par la voix stridente de l'orateur.

--J'ose même dire, déclara-t-il d'un ton qui décelait en quelle supériorité il se tenait vis-à-vis de ces gens-là, que vous pataugez...

Cette expression mit les savants hors d'eux-mêmes et, de tous côtés, des voix s'élevèrent, violentes:

--À bas!... à la porte!...

Mais, imperturbable, Fédor Sharp, cramponné de ses doigts osseux au rebord de la tribune, défiait les efforts de l'appariteur suspendu aux basques de sa redingote délabrée.

--Messieurs et chers collègues, le bolide qui vous a été signalé est un fragment de la comète de Tuttle et j'ai l'honneur de déposer sur votre bureau une pièce signée par le pope de Priajenskoï, contresignée par les autorités d'Olonetz, pièce établissant que l'avant-dernière nuit, vers trois heures du matin, les habitants ont constaté aux environs du village la présence d'une masse rocheuse; or, cette masse rocheuse n'est autre que l'un desdits débris du corps dont vous avez étudié l'apparition vers dix heures du soir...

Ce langage assuré imposa aux savants et le président, après avoir, d'un regard, consulté ses collègues, demanda:

--Mais sur quoi vous basez-vous monsieur, pour affirmer que le bolide en question émanait de la comète de Tuttle...

À cette question, Sharp se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix éclatante, répondit:

--Nul ne peut le savoir mieux que moi!... Je l'ai habité pendant quinze mois.

Ce fut une stupeur et, en ce moment, toute l'assistance fut convaincue qu'elle avait affaire à un fou.

L'autre poursuivit:

--J'ai également l'honneur de déposer sur la tribune ce cahier de notes écrites au jour le jour, durant le voyage que je viens de faire, pendant trois ans, dans les espaces planétaires...

L'ahurissement atteignait son comble.

--Je prie l'Académie de vouloir bien, séance tenante, nommer ceux de ses membres appartenant à la section astronomie, commissaires extraordinaires, à l'effet d'examiner ces notes de concert avec moi, et d'adresser un rapport à M. le Président.

Alors, se levant d'un seul mouvement, les académiciens, énervés de ce qu'ils croyaient être une mauvaise plaisanterie, crièrent:

--Qui êtes-vous? qui êtes-vous?...

--Je suis votre ancien secrétaire perpétuel! Je suis Fédor Sharp!

Cela dit, le voyageur descendit de la tribune et, courant vers ses collégues ahuris, il leur prit les mains, les appelant par leur nom, faisant allusion à certains détails de leur existence ou de leurs travaux.

Alors, la défiance se changea en délire; un enthousiasme incroyable s'empara de ces gens, tout à l'heure hostiles, et une clameur emplit la vaste salle.

--Vive Fédor Sharp!...

Cependant, le président, après avoir délibéré à voix basse avec ses assesseurs, frappa sur son bureau à petits coups de son couteau à papier, et, ayant obtenu un peu de silence:

--Messieurs et collègues, dit-il d'une voix qui tremblait, je vous propose de continuer la séance et de donner la parole à notre collègue Fédor Sharp, pour le récit de ses aventures et de ses travaux.

CHAPITRE X

LE TRIOMPHE DE SHARP CONTINUE

Depuis trois semaines, Fédor Sharp menait une existence tout à fait extraordinaire; c'était une suite non interrompue de réceptions scientifiques, de réunions mondaines dont il était nécessairement le héros.

Cela avait commencé par les journaux qui, tous, avaient voulu être favorisés, chacun à titre exceptionnel, d'une visite-conférence du célèbre explorateur et à laquelle ils avaient invité un petit clan d'amis triés sur le volet.

Puis les personnages officiels, qui n'avaient pas voulu demeurer en reste avec l'Empereur, avaient tenu à recevoir dans leurs salons celui que Sa Majesté Impériale avait honoré d'une audience particulière.

Enfin, les gens du monde, par «chic» et «pour être dans le train»--suivant les expressions ramassées à Paris, sur le boulevard des Italiens,--n'avaient eu de cesse qu'ils eussent exhibé chez eux l'homme du jour.

Et c'était vraiment un curieux spectacle que celui des élégants en habits noirs, de coupe irréprochable, de ces mondaines aux toilettes délicieuses, entourant, câlinant presque ce vieil homme, à la mine renfrognée, aux membres secs, auquel des vêtements noirs, ridicules de forme et peu propres d'aspect, donnaient une silhouette peu engageante et grotesque.

Mais cette existence--si inusitée pour un homme qui, depuis trois ans, vivait seul, replié sur lui-même--n'aurait pu durer longtemps; aussi, n'avait-ce pas été sans un réel soulagement qu'il avait vu diminuer un peu l'engouement dont il avait été «victime»--c'était ainsi qu'il s'exprimait, maintenant que ses oreilles étaient rabattues des ovations et sa gorge desséchée par les conférences.

C'était à peine si, aujourd'hui, on le conviait à une réunion scientifique organisée en son honneur, dans l'après-midi, et si, le soir, entre une valse et un cotillon, il était contraint de se faire voir dans un salon, traversant rapidement les groupes vaporeux de danseuses, comme la sombre hirondelle traversant les essaims de moustiques dorés,--dont parle Bernardin de Saint-Pierre.

Seulement, maintenant qu'était passé l'enivrement des premiers jours et que les admirateurs et les curieux lui laissaient le temps de la réflexion, il commençait à regretter de n'avoir pas eu affaire à un peuple moins enthousiaste, mais plus pratique.

On avait parlé--dans il ne se souvenait plus quelle réunion,--de lui élever une statue en argent; volontiers, s'il eût osé, il eût fait comme Philippe-Auguste auquel un de ses sénéchaux communiquait semblable projet et qui tendit la main, de façon fort significative, disant:

--Voici le piédestal de la statue.

Ah! combien il regrettait que le hasard, au lieu de le faire tomber en Russie, ne l'eût pas fait tomber en Amérique; là, au moins, les gens ont un sens absolument juste de la vie et, lorsqu'ils éprouvent une admiration véritable pour un individu, ils traduisent cette admiration par autre chose que par des acclamations, voire même par des bouquets de fleurs.

Au point de vue honorifique, il est certain que le savant n'avait rien à ambitionner: sur sa table de travail s'empilaient les journaux dont presque toutes les colonnes lui étaient consacrées, et les bulletins des sociétés savantes enregistrant des ordres du jour plus élogieux, plus flatteurs les uns que les autres.

S'il lui avait fallu assister aux séances de toutes les sociétés savantes ou autres qui avaient tenu à «s'honorer» en le recevant dans leur sein, ils n'y aurait jamais suffi, même en se divisant en dix ou quinze personnalités différentes; de même que s'il lui avait fallu prendre au sérieux le titre de «correspondant» que les sociétés de l'Univers entier lui avaient décerné, il lui aurait fallu commander à une armée de secrétaires, lesquels, par surcroît, auraient dû user de la machine à écrire.

Mais quand il eut épuisé des centaines de cartes de visite, pour remercier de tous les honneurs qui lui avaient été décernés, et de tous les repas auxquels il avait été convié, et qu'il se trouva seul, désoeuvré, en présence du premier feuillet de papier blanc sur lequel il devait commencer à écrire ses relations de voyage, il fut saisi d'une sorte de dégoût des hommes, qu'il accusa d'ingratitude.

Certainement que si le mondain Gontran de Flammermont eût été appelé à traduire dans son langage de boulevardier les sentiments intimes du vieux Sharp, il n'eût pas manqué d'évoquer le souvenir de l'acteur Baron, incarnant dans «la Belle Hélène» le légendaire personnage de Calchas et disant, en visitant les offrandes.

«Trop de fleurs!... trop de fleurs!...»

Oh oui, trop de fleurs!... trop de discours! trop de repas! combien le moindre grain de mil--suivant la parole du fabuliste--eût mieux fait son affaire! pour l'instant, du moins; car pendant les quelques jours qui avaient suivi son retour, il s'était gonflé, comme le geai paré des plumes du paon, aspirant avec ivresse l'encens des flatteries.

Mais maintenant...

On lui avait bien promis qu'aussitôt la mort du directeur actuel de l'observatoire de Poulkowa, on lui donnerait ce poste, auquel, plus que tout autre, il avait droit.

D'un autre côté, un grand seigneur, propriétaire de plusieurs centaines de villages et d'une quantité de mines, en Sibérie, lui avait déclaré mettre à sa disposition le nombre de millions nécessaires à la construction du plus grand observatoire du monde entier.

Mais, en attendant que le directeur de Poulkowa fût décédé et que le nouvel observatoire fût construit, qu'allait-il faire?

Et des mouvements de rage lui crispaient les poings sur son bureau, quand il songeait que tant de fatigues, tant de misères, tant de périls n'aboutissaient qu'à un peu de gloire... et encore gloire éphémère... puisque déjà les journaux cessaient de parler de lui et que, dans les soirées, les comédies de paravent et les monologues avaient recouvré leur vogue d'autrefois.

De ce train-là, il serait oublié dans huit jours, et il n'avait rien gardé pour battre monnaie: dans les premiers jours d'emballement, il avait fait cadeau au musée de Pétersbourg de ce qui restait de l'appareil qui avait emporté Mickhaïl et ses compagnons du cratère du Cotopaxi dans la Lune.

Aussi lorsque, tout récemment, un barnum allemand était venu lui offrir une somme relativement forte, pour acquérir le vieil obus--aujourd'hui célèbre, en raison de ses pérégrinations intersidérales,--se proposant de le promener à travers l'Europe, Sharp regretta-t-il amèrement d'avoir gaspillé, si à la légère, ce qui représentait une petite fortune.

Un autre barnum--un Américain, celui-là--était venu lui proposer une combinaison magnifique et qui devait, forcément, donner des résultats inespérés: il ne s'agissait de rien moins que de l'engager, lui Fédor Sharp, à raison de deux cent cinquante roubles par jour, pour exhiber, tout comme un dompteur fait d'une bête féroce, l'aérolithe sur lequel il avait voyagé.

--Nous ferons de l'or, avait déclaré le barnum, et, si vous voulez, je vous donnerai 25% sur les recettes...

Malheureusement, cet individu avait fait sa proposition trop prématurément. Sharp était encore dans toute l'ivresse du triomphe et la pensée de s'exhiber ainsi qu'un bateleur avait fait se hérisser ses cheveux sur sa tête.

Il avait congédié l'homme avec mépris et avait renoncé, en faveur de l'observatoire de Poulkowa, à la part de propriété qu'il pouvait avoir sur le _Bradyte_.

Le lendemain même de cet acte de générosité, il recevait la visite d'un des plus gros bijoutiers de Pétersbourg, qui venait lui soumettre une idée de génie, qui pouvait être pour lui la source d'un gain considérable: le bijoutier en question voulait morceler le bradyte pour en fabriquer des presse-papier à chacun desquels serait joint un certificat d'origine signé de Fédor Sharp.

Le savant aurait un rouble seulement par signature; mais le bijoutier, qui avait pris ses mesures, affirmait que le bradyte ne cubait pas moins de cent mille presse-papiers...

C'était en effet une belle somme pour Fédor Sharp; mais, outre que l'aérolite ne lui appartenait déjà plus, il était encore dans la période d'enivrement et nul doute que cette nouvelle proposition n'eût eu le même sort que les précédentes.

Ainsi, non seulement, il ne résultait aucun résultat pratique de ses extraordinaires excursions, mais encore la gloire qu'il en avait récolté s'était déjà évanouie, telle une fumée!

Donc Fédor Sharp était dans son cabinet de travail, le dos appuyé dans son fauteuil, les paupières mi-closes laissant filtrer un regard haineux vers le papier immaculé sur lequel son porte-plume reposait.

Soudain, la voix d'un vendeur de journaux monta jusqu'à lui, apportant confusément des mots que l'oreille du savant ne saisit qu'imparfaitement, mais dans lesquels il lui parut cependant y avoir des syllabes qui surexcitèrent sa curiosité.

Il se dressa d'un bond, saisit en courant son chapeau, ouvrit la porte à la volée et se précipita dans l'escalier.

Une fois dans la rue, indifférent aux récriminations des gens qu'il bousculait, il se rua sur les traces du marchand, auquel il arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main, lui abandonnant--sans réclamer de monnaie, tellement il était ému--dix fois la valeur du journal.

Une porte cochère se trouvait à proximité, il s'y enfonça sans reprendre possession de lui-même, s'adossant au mur, car ses jambes flageolaient sous lui; à peine, en effet, avait-il jeté les yeux sur le journal, qu'au-dessous du titre en «manchette» suivant l'expression technique, imprimés en lettres énormes, il avait vu ces mots:

UN NOUVEAU BRADYTE.--FÉDOR SHARP AU BRÉSIL

Rapidement il avait parcouru l'article que concernaient ces mots. Cet article, fort court d'ailleurs, se composait d'une dépêche envoyée de Rio de Janeïro, par le correspondant du journal, annonçant «qu'un aérolithe énorme était tombé à une vingtaine de kilomètres de Rio, aérolithe de dimensions colossales, cubant environ quinze cents mètres; qu'en présence de ce phénomène scientifique, l'empereur dom Pédro avait résolu de réunir le plus rapidement possible à Rio un congrès de savants, composé de délégués de toutes les académies astronomiques du monde entier; qu'en outre, il se proposait de prier le très célèbre Fédor Sharp de venir lui-même à Rio, afin d'examiner s'il n'y aurait pas des liens de parenté entre cet aérolithe et son propre bradyte.»

À la suite de cette dépêche, le journal ajoutait que le chargé d'affaires du Brésil à Pétersbourg avait prié le président des Académies de réunir d'urgence ses membres, à l'effet d'écouter un message que l'empereur son maître lui avait fait «câbler», dans la matinée.

Presque tout de suite, Sharp revint à lui, reprenant l'usage de ses jambes en même temps qu'une grande joie lui gonflait le coeur; décidément, il avait eu tort de désespérer, la chance ne l'avait pas abandonné; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus fortunée que jamais, sous la forme de cette courte dépêche.

L'Amérique, pays des gens pratiques! le Brésil, pays des gens aux emballements prompts!

C'était la gloire!... c'était la fortune!...

Son premier mouvement fut de se précipiter vers le monument où se tenaient les séances des Académies. Mais il réfléchit que, n'appartenant pas à ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu excessif et qu'il serait plus décent à lui d'attendre que le ministre du Brésil vînt, par une démarche officielle, confirmer la nouvelle donnée par le correspondant du journal.

Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui, s'efforçant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosité des passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une fois rentré, il serait furieusement talonné par la curiosité.

Mais du plus loin qu'il aperçut sa maison, il fut tenté de se mettre à courir; une foule considérable envahissait la rue et il se douta que quelque chose se passait là, le concernant.

Il ne se trompait pas; dès qu'il fut reconnu, les vivats éclatèrent; et enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient là lui frayèrent un passage jusqu'à sa porte; l'escalier même était plein de monde: personnages officiels, notabilités scientifiques, journalistes de marque se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine à percer pour arriver à son modeste logement.

Le ministre du Brésil l'attendait, entouré des bureaux des différentes Académies, afin de communiquer à l'intéressé, avec le plus d'apparat possible, le cablegramme expédié par dom Pédro.

Quand le savant eut remercié, avec une émotion admirablement jouée, du grand honneur qui lui était fait, un attaché à la maison de l'Empereur annonça à Fédor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la Marine avait télégraphié à Odessa pour que, dans les huit jours, un navire fût prêt à partir pour le Brésil, et qu'en même temps le ministre des Affaires Étrangères avait télégraphié aux ambassadeurs d'informer les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités que la Russie offrait gratuitement le transport aux délégations de toutes les Sociétés scientifiques.

Cela fait, le Président des Académies instruisit Sharp que les votes avaient eu lieu d'urgence pour désigner les délégués chargés de l'accompagner à Rio et que ces délégués se tenaient à sa disposition pour s'entendre avec lui sur les mesures à prendre.

Pendant six jours, les réceptions, les repas recommencèrent avec accompagnement d'ovations et de fleurs: de nouveau, Fédor Sharp redevint le héros du jour, mais il n'écoutait plus les compliments flatteurs que d'une oreille distraite et les parfums des fleurs laissaient ses narines insensibles.

Il songeait au Brésil, à cette terre que les légendes se plaisent à dorer et à endiamanter sur toutes les faces, et il se disait que, là-bas, les honneurs avaient chance de le mener à la fortune.

Le sort de l'homme est de vivre d'espérance, et, l'espérance aidant, il se fit dans la manière d'être de Sharp une révolution radicale: aimable, souriant, il se montra plein d'entrain dans les préparatifs du départ.

D'abord, il s'agit de scier une assez notable partie de son propre bolide, afin d'avoir un point de comparaison pour étudier celui dont il allait, par delà les mers, dresser l'état civil; et ce ne fut pas une petite affaire, car il fallut procéder, comme on procède pour les pierres de taille, le corps savant ne voulant entendre parler ni de pioches, ni de pics, encore moins de mines.

Ensuite, il s'agit de procéder à un emballage minutieux, car il fallait que l'«échantillon», ainsi que disait Sharp, arrivât non brisé; il était par-dessus tout urgent de mettre les différents éléments constitutifs du précieux bradyte à l'abri des principes dissolvants de la brise marine; et cela donna lieu à un emballage d'un genre spécial et coûteux.

Puis, il fallut transporter de Pétersbourg à Odessa cet encombrant colis, et quatre trucks accouplés par un système de passerelle furent nécessaires pour le contenir; ces trucks furent attelés au train spécial que le ministre des Voies et Communications mettait à la disposition de Sharp et de ses compagnons.

Une fois à Odessa, où l'on arriva l'avant-veille du départ, l'explorateur céleste dut partager son temps entre les réceptions auxquelles il lui fallut prendre part, et les soins nécessaires au transbordement de l'«échantillon» du train sur le pont du navire.

Enfin, on appareilla, et ce fut vraiment un beau spectacle que ce steamer pavoisé aux multiples couleurs de toutes les nations dont les représentants se trouvaient à bord, franchissant la jetée aux acclamations d'une foule en délire qui ne cessait d'applaudir et de crier, que pour écouter, tête nue, toutes les fanfares de la ville exécutant à l'unisson le «Boje Tsara Krani!...»

Une multitude d'embarcations firent même, pendant très longtemps, la conduite au navire qu'elles n'abandonnèrent que fort avant, en pleine mer, et parce que la nuit s'approchait et les contraignait à rejoindre le port.

À partir de ce moment, Sharp mena une existence relativement tranquille; bien qu'il lui fallût, tous les soirs, absorber du champagne, plus peut-être que ne l'eussent comporté son caractère et sa dignité de savant,--les délégués de chaque nation recevant leurs collègues à tour de rôle--il avait encore suffisamment de temps pour se recueillir, dans sa cabine, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves.

Car, plus il y pensait, et plus il demeurait persuadé que c'était la Providence qui avait machiné la féerie dans laquelle il jouait actuellement le rôle principal: de temps en temps, il est vrai, passaient devant ses yeux, mais tellement vagues, tellement estompées, qu'avec un peu de bonne volonté il ne les aurait pas reconnues, les silhouettes de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons de voyage.

Les crimes dont il s'était rendu coupable à leur égard, lui semblaient maintenant tellement lointains qu'à peine s'il conservait précis le souvenir de quelques détails: sans doute eût-il été plus correct de ne pas envoyer Ossipoff aux mines et, l'ayant retrouvé dans les solitudes lunaires, de ne pas voler l'engin métallique sur lequel il comptait pour continuer son voyage.

Mais, outre qu'il était de la catégorie des gens qui, dans la vie, n'entrevoient que le but à atteindre, sans se préoccuper des moyens employés pour y parvenir, il se disait, pour alléger sa conscience--oh! pas bien chargée, on peut le croire--que ce n'était pas dans un intérêt personnel de gloire ou de fortune qu'il avait agi.

Et cela était vrai, tout d'abord; lui aussi, tout comme son collègue de l'observatoire de Poulkowa, était un affolé de science, un emballé des astres, et le souci seul d'être utile à l'astronomie l'avait poussé à se débarrasser d'Ossipoff.

On dira logiquement qu'il eût mieux fait de joindre ses efforts à ceux de son collègue; à cela, il eût répondu que Mickhaïl Ossipoff était plutôt un rêveur qu'un homme d'action et que, avant de passer de la théorie à la pratique, des années et des années se fussent écoulées; en outre, le père de Séléna était un exclusif, un jaloux de sa propre science, et avec lui aucun accommodement n'eût été possible.

Tel avait été le sentiment premier qui avait fait germer dans la cervelle de Sharp l'idée de se débarrasser de son collègue; puis, très rapidement, sur le souci de l'intérêt de la science, en général, était venu se greffer le souci de son intérêt propre, de sa gloire, de sa fortune, et lorsqu'il avait réussi à convaincre Jonathan Farenheit, Sharp était bien décidé à gagner la grosse somme, grâce aux actions d'apport qui lui avaient été consenties lors de la formation de la «Selene Company limited».

Maintenant, il lui avait fallu en rabattre de ses espérances premières; les mines de diamants de la Lune étaient une chimère, comme aussi la possibilité de jamais recommencer le hardi voyage qu'il venait de terminer.