Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 2
D'un bond, Fricoulet se précipita à l'arrière, colla, durant un long moment, son visage à la lunette en permanence contre le hublot et regarda: là-bas, tout là-bas, dans la nuit stellaire, des points lumineux piquetaient, l'espace, et, avec sa connaissance approfondie de la carte céleste, en dépit de l'invraisemblance avec laquelle la vérité s'offrait à lui, il ne tarda pas à s'orienter.
--Ah! le misérable! le misérable! grommela-t-il entre ses dents, tandis que son poing crispé s'élevait au-dessus de sa tête, menaçant un invisible ennemi, c'est lui qui a fait le coup!
Ces paroles étaient trop indistinctement prononcées pour qu'elles fussent comprises de ceux qui l'entouraient; ceux-ci, d'ailleurs, ne songeaient pour l'instant qu'à une chose: savoir où l'on se trouvait.
Fricoulet, heureusement, n'était pas un garçon à se démonter, même devant les événements les plus graves; et apitoyé par la physionomie apeurée de Séléna, aussi bien que par la mine contristée de Gontran, il réussit à recouvrer son sang-froid et dit à son ami d'un ton de bonne humeur:
--Je crois, parbleu bien! que tu ne trouvais pas la Terre, en regardant à l'avant du wagon!... La Terre!... mais elle est par là, mon pauvre vieux.
Et il étendait la main vers le hublot.
--La Terre!... par là!... grommela Farenheit, dans les yeux duquel une flamme folle s'était allumée subitement.
--Oui, mon cher monsieur, ne vous en déplaise, la Terre est par là... et tout notre système solaire également.
--Mais qui? qui a fait cela?
--Dame, répondit l'ingénieur, c'est M. Ossipoff qui a été chargé, cette nuit, de surveiller la machinerie...
--Oh! monsieur Fricoulet! s'écria Séléna en joignant les mains, pourquoi accuser mon père, plutôt que d'attribuer ce qui nous arrive à quelque incident indépendant de sa volonté.
--En effet, dit à son tour Gontran, ému des regards suppliants que la jeune fille attachait sur lui, n'arrive-t-il pas fréquemment sur Terre, que des transatlantiques s'égarent au milieu de l'Océan?... à plus forte raison l'_Éclair_ ne peut-il pas avoir dévié de la vraie route, sans que celui qui était de quart s'en aperçût.
L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein de scepticisme et répondit avec assurance:
--Inadmissible... Admettriez-vous qu'un transatlantique allant à New-York, se trouvât, d'une heure à l'autre, le cap tourné vers Le Havre?... Eh bien! c'est ce qui nous arrive; le Soleil, que nous avions hier en proue, nous l'avons maintenant en poupe. L'_Éclair_ a viré bord pour bord, ce qui n'aurait pu se produire, si une main n'avait touché au gouvernail; et cette main ne peut être que celle de M. Ossipoff, qui, en dépit de sa promesse, n'a pu résister à la tentation de soulever le voile mystérieux qui enveloppe l'existence d'Hypérion.
Un silence profond accueillit tout d'abord ces paroles que Fricoulet avait prononcées d'une voix nette et calme, absolument comme s'il eût été désintéressé dans la question: Séléna avait caché son visage dans ses mains et, aux petits tressaillements nerveux qui la secouait, il était facile de deviner qu'elle pleurait; quant à Gontran, la tête perdue, il était tombé, accablé, sur un siège où la stupeur l'immobilisait: évanoui, le délicieux espoir qu'il avait eu de voir enfin, dans un avenir prochain, la main de Séléna tomber dans la sienne! C'en était fini des rêves de bonheur qu'il avait faits, et qui, pendant les années qui venaient de s'écouler, s'étaient tour à tour brisés et reformés, suivant que se faisait plus ou moins problématique la perspective du retour sur la planète natale.
Brusquement, la fureur de l'Américain, contenue durant quelques secondes, éclata: ce fut d'abord comme un torrent de jurons qui s'échappa de ses lèvres contractées; puis, roulant autour de lui des regards terribles, il s'écria:
--Où est-il?... où est-il que je l'étrangle!...
Séléna poussa un cri désespéré: elle savait par expérience jusqu'à quelles extrémités le caractère violent de Farenheit pouvait l'emporter, et elle se précipita devant lui, barrant de son corps frêle l'escalier qui conduisait à la cabine dans laquelle le vieillard s'était réfugié.
--Laissez-moi, laissez-moi! rugissait Farenheit, qui saisit la jeune fille par les poignets pour se faire livrer passage.
Mais, d'un bond, Flammermont fut sur lui et, avec l'aide de Fricoulet qui s'interposa également, le repoussa en arrière.
--Ah! ces gens d'Europe! gronda l'Américain, maintenu en respect par ses deux adversaires, ce n'est pas du sang, c'est du jus de carotte qu'ils ont dans les veines!... Voilà un vieux fou qui, non content de nous avoir entraînés dans la plus invraisemblable des aventures, se moque de ses serments et compromet notre vie au moment où nous allions être sauvés...
Il se croisa les bras, hurlant:
--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui casser les reins avant de mourir?
Séléna poussa un gémissement et Fricoulet répondit avec sérénité:
--À vous dire vrai, mon cher monsieur Farenheit, non; cela ne me causerait aucune satisfaction, car je ne sais si vous avez eu occasion de le remarquer, je suis un esprit pratique, moi, et, dans la vie, je m'efforce de ne rien faire qui ne puisse avoir pour moi une conséquence utile ou agréable... or, je vous demande un peu de quel adjuvant pourraient être, en la circonstance, les os de M. Ossipoff.
--Et la vengeance!
--Oui, je sais, on a prétendu que c'était le plaisir des Dieux; moi je prétends que tout plaisir platonique n'est digne que des imbéciles.
Farenheit sursauta.
--Et je le prouve, ajouta l'ingénieur imperturbablement.
Il tira sa montre et en consulta le cadran qu'il mit, d'un air narquois, sous le nez de l'Américain.
--Voilà près d'un quart d'heure--13 minutes, pour être tout à fait exact,--dit-il, que vous nous faites perdre avec vos fureurs et vos emportements... or, savez-vous ce que représente chacune des secondes de ce quart d'heure?... non! oh! mon Dieu, presque rien, la bagatelle de 500,000 lieues... Vous voyez de quelle distance, grâce à vous, nous sommes enfoncés davantage encore dans le désert intersidéral où nous a lancés la folie de M. Ossipoff.
Bien que l'Américain ne fût point fort en calcul, il vit instantanément danser devant ses yeux une longue kyrielle de chiffres représentant la distance dont parlait Fricoulet et une lueur effarée brilla dans ses regards.
--Après tout, balbutia-t-il au bout de quelques secondes, mourir ici ou mourir plus loin...
--Mais qui vous parle de ça? clama l'ingénieur; nous sommes perdus, mais ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes morts... n'est-ce pas, Gontran?
Celui-ci, qui avait fini par prendre son parti de la situation, plaisanta d'un ton cependant amer:
--Si encore M. Ossipoff s'était inspiré de l'exemple du Petit-Poucet et avait semé des cailloux sur la route parcourue par l'_Éclair_.
Fricoulet étendit le bras vers le hublot, montrant les points brillants qui scintillaient dans le ciel noir.
--Mais les voilà, les cailloux qui nous aideront à retrouver notre chemin, s'écria-t-il, et des cailloux lumineux encore!... qu'est-ce qu'il faut de plus?
--Est-ce que tu croirais vraiment possible, interrogea Gontran, de réparer la folie de M. Ossipoff?
En ce moment l'ingénieur vit Farenheit qui, depuis un instant griffonnait hâtivement sur un carnet tiré de sa poche, s'arracher les cheveux avec désespoir.
--Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur, interrogea-t-il.
--J'ai... j'ai... tenez, regardez un peu ça...
Il lui montra le feuillet de son carnet, que des chiffres noircissaient du haut en bas, ajoutant d'un ton navré:
--Et je n'ai pas fini!
C'étaient les calculs destinés à établir ce qu'à raison de 500,000 lieues par seconde, représentait le quart d'heure perdu par sa faute.
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et lui dit:
--Baste! ne vous désolez pas ainsi; la distance faite n'est pas perdue. Nous n'avons marché que durant un quart d'heure, et il faut que nous continuions à filer de la sorte, en droite ligne, pendant douze heures.
Ce fut un ahurissement chez l'Américain, égal d'ailleurs chez Gontran et chez Séléna: douze heures! à raison de 500,000 lieues à la seconde! mais cela représentait une distance invraisemblable!
Ah çà! est-ce que Fricoulet, lui aussi, aurait été frappé d'insanité?
--Comment! s'écria Gontran, tu prétends que le Soleil vers lequel nous voulons nous diriger est dans notre dos, et tu parles de nous en éloigner encore de plusieurs millions de lieues.
--Tenez-le bien, déclara Farenheit, pendant que je cours au gouvernail pour virer de bord.
Flammermont regarda son ami: celui-ci, hochant la tête, souriait d'un air narquois.
--À votre aise, dit-il, seulement vous ne devez pas ignorer qu'un des principes élémentaires de la navigation est que le pilote mette le cap de son navire sur un point désigné à l'avance... Or, sans être indiscret, je voudrais bien savoir quel point de direction vous allez prendre?
--Eh! _By God!_... le Soleil!... N'avez-vous pas déclaré, tout à l'heure, que cette étoile si brillante, là, à l'arrière du wagon, c'était le Soleil.
--Oh! pardon, j'ai déclaré qu'il me semblait que... mais je n'ai pas été aussi affirmatif, surtout alors que les circonstances m'interdisent de l'être.
Ces quelques mots, prononcés froidement, produisirent sur l'emballement de Farenheit le même effet qu'un seau d'eau froide sur un brasier ardent.
--Mais alors, fit-il, avouez donc franchement que nous sommes perdus.
--Sapristi! s'exclama Fricoulet, je me tue à vous le dire depuis une demi-heure;... oui... nous... sommes... perdus. Mais j'espère que nous ne le serons plus si vous me laissez établir la parallaxe de l'étoile que Gontran prenait pour Vénus: cela me fixera en même temps sur l'identité de l'astre qui se trouve à l'arrière et dans lequel il me semble bien reconnaître le centre de notre système planétaire.
--La parallaxe! répéta Farenheit dont les yeux s'étaient démesurément ouverts et trahissaient l'ahurissement que lui causait cette expression, toute nouvelle pour lui.
--Oui, fit alors l'ingénieur, c'est ainsi qu'on appelle l'opération mathématique à l'aide de laquelle les astronomes terrestres essayent de déterminer la distance des étoiles.
Quelque préoccupé qu'il fût par la situation critique dans laquelle il se trouvait, l'Américain ne put retenir un homérique éclat de rire.
--Vous voudriez me faire croire, déclara-t-il, qu'il est possible d'estimer les espaces considérables qui séparent entre eux les mondes de l'infini stellaire?
--Notez bien, répondit Fricoulet, que j'ai dit «essayent», ce qui signifie que les savants n'ont pas la prétention de donner des mesures aussi exactes qu'un employé du cadastre en peut donner avec sa chaîne d'arpenteur.
--La preuve, ajouta alors Gontran, ce sont les différences résultant des observations de plusieurs savants sur la même étoile.
--Fort juste, dit Fricoulet, et pour n'en citer que deux, il y a d'abord Sirius, la plus brillante des étoiles que les Terriens puissent admirer, qui a donné les résultats suivants: 34 centièmes de secondes à Henderson, 16 centièmes à Maclear, 19 centièmes à Gylden et 27 centièmes à Abbe.
Séléna, qui avait repris ses esprits depuis que s'était apaisée la colère de Farenheit, dit alors avec un petit ton malicieux:
--Vous oubliez d'ajouter, monsieur Fricoulet, que Henderson et Maclear, observant ensemble Sirius, ont trouvé, eux, 23 centièmes de secondes, alors qu'ils avaient trouvé séparément, l'un 34 et l'autre 16... Je me rappelle même que toutes les fois qu'à Pétersbourg la conversation venait sur ce sujet, entre ces messieurs de l'Observatoire, mon pauvre père rentrait à la maison dans un état d'irritation inconcevable.
Farenheit se mit à rire.
--Je reconnais bien là le digne M. Ossipoff; se mettre en colère à cause de quelques centièmes de secondes! Il n'avait qu'à faire comme les caissiers des grandes banques, chez nous, qui estiment le temps à sa véritable valeur, et qui au lieu de perdre des heures à rechercher quelques centimes, comme on fait chez vous, les passent purement et simplement par profits et pertes.
--Ce que c'est que de ne pas être de la partie! ricana l'ingénieur; vous venez, sans vous en douter, de dire la plus grosse énormité qui soit jamais tombée des lèvres d'un homme sérieux... Tenez... c'est absolument comme si vous conseilliez à l'un de ces caissiers, dont vous parliez tout à l'heure, de passer par profits et pertes une erreur de plusieurs millions.
L'Américain sursauta, attachant sur son interlocuteur un regard effaré, balbutiant:
--Plusieurs millions!
--Dame, dit Fricoulet gouailleur, savez-vous ce que représente cette seconde qui est employée par les astronomes comme base pour mesurer entre elles la distance des étoiles? Tout simplement une distance égale à 200,000 fois celle du Soleil à la Terre.
Et, pour augmenter davantage encore l'ahurissement dans lequel cette révélation venait de plonger l'Américain, il ajouta:
--Ce qui représente une course de la Lumière, pendant trois ans et trois mois.
Farenheit se grattait le bout du nez d'un air perplexe, tandis que Gontran disait railleusement:
--Je parierais un sou contre un louis qu'il s'est trouvé des gens jouissant d'un loisir suffisant pour calculer la distance parcourue par la lumière pendant un an!
--Et tu gagnerais ton pari: ce sont deux physiciens français, Fizeau et Cornu, qui se sont livrés à ce petit travail qui leur a donné les résultats suivants: la distance parcourue par la lumière étant, pour une seconde, de 300,400 kilomètres, soit 75,000 lieues, cela donne, pour l'année composée autant que je puis me le rappeler de 32 millions 266,000 secondes, un total de 2 trillions 420 milliards de lieues.
L'Américain prit sa tête à deux mains, dans un geste véritablement effaré, et Fricoulet l'entendit murmurer:
--Incommensurable...
--C'est donc trois fois cette distance de 2 trillions, etc., etc., que représente une seconde... vous voyez maintenant que même un centième de seconde représente une distance appréciable, et que les astronomes ont lieu de s'émouvoir lorsqu'il se trouve, entre leurs travaux respectifs, une différence même minime.
--Et c'est à une opération aussi délicate, qu'il faut que vous vous livriez pour établir où nous sommes? interrogea l'Américain avec quelque inquiétude.
--Mon Dieu oui, car je ne connais pas d'autre moyen.
En ce moment, Gontran prit son ami par le bras, et l'attirant un peu à l'écart, lui dit tout bas:
--Tu viens de nous donner la signification du mot parallaxe, c'est fort joli; mais ce que je voudrais bien savoir, c'est ce en quoi consiste l'opération. Je ne me rappelle pas avoir lu, dans les _Continents Célestes_, rien qui ait trait à cela, et il se pourrait très bien que le père Ossipoff me poussât une «colle» à ce sujet-là.
Fricoulet se mit à sourire.
--Suppose, dit-il, que je représente par l'enceinte des fortifications de Paris l'orbite de Neptune, la dernière planète connue du système solaire l'orbite de la Terre occupera, au centre de cet espace, une aire à peu près égale à celle de la place de la Concorde; or, à cette échelle comparative il faudrait, pour atteindre l'étoile la plus voisine du système solaire, nous éloigner de plus de 30,000 kilomètres, c'est-à-dire à la distance de la Chine, en passant par le cap Horn.
--Nous éloigner! répéta Gontran, tout ahuri, pourquoi faire?
--Mais pour établir la parallaxe, malheureux!
Et Fricoulet, se croisant les bras, regarda son ami d'un air de pitié méprisante.
--Qu'est-ce qu'on vous apprend donc, grand Dieu! dans la diplomatie pour que tu ne saches pas qu'établir une parallaxe consiste à prendre aux extrémités d'une ligne de longueur déterminée, deux visées sur le point considéré, de façon à former un triangle...
Gontran l'interrompit en riant.
--Je me rappelle maintenant, dit-il, on nous a appris ça au lycée: un triangle, dont on connaît un côté, et deux angles adjacents, ce qui permet d'en calculer aisément les autres éléments, et entre autres la bissectrice...
--...Dont la hauteur représente l'éloignement du point visé. C. Q. F. D... Seulement tu te rends compte alors,--l'orbite de la Terre étant représenté par la place de la Concorde,--de la petitesse des angles obtenus si, des deux coins de la place on braque une lunette sur un phare situé en Chine.
--Surtout, ajouta en riant le jeune diplomate, si, avant d'arriver en Chine, le rayon visuel doit passer par le cap Horn!... gymnastique oculaire à laquelle, d'ailleurs, la nature est absolument réfractaire.
Puis, frappant sur l'épaule de l'ingénieur, il ajouta.
--Mon vieux, c'est compris; et si, par hasard, il prenait fantaisie, au vieil Ossipoff de m'interroger là-dessus, je pourrais tirer à ses yeux un véritable feu d'artifice d'érudition.
Cependant Farenheit donnait, depuis quelques instants, les signes d'une visible impatience: le visage collé au hublot, les regards fixés sur l'espace, il piétinait sur place, tandis que ses mains, croisées derrière le dos, se crispaient dans des contractions nerveuses.
--Et alors, dit-il en se retournant brusquement, nous allons marcher comme ça pendant 12 heures?
--Mon Dieu, oui; tout à l'heure, sans que vous vous en aperceviez, j'ai pris la visée de la soi-disant Vénus, remarquée par M. de Flammermont. Au bout de 12 heures, je prendrai une nouvelle visée, et ayant ainsi un triangle dont je connaîtrai la base et deux des angles, il me sera facile de déterminer la distance qui nous sépare de l'astre en question, et par suite de connaître son identité. Alors, sachant où nous sommes, et ayant cet astre comme point de repère, nous pourrons retrouver notre route.
Les sourcils de l'Américain se contractèrent.
--Mais cela va nous emmener aux cinq cent mille diables! vociféra-t-il, et c'est un singulier système qui consiste à se perdre davantage pour se retrouver ensuite plus facilement.
--En avez-vous un autre, de système? interrogea narquoisement l'ingénieur; pour ma part, je suis prêt à le suivre, au cas où il serait meilleur que le mien.
--Oui, j'en ai un! déclara Farenheit.
Fricoulet et Gontran firent un haut-le-corps de surprise.
--Ah bah! murmura l'ingénieur tout ébahi, et ce moyen?...
--Consiste tout simplement à demander à ce misérable Ossipoff ce qu'il a fait de nous pendant notre sommeil.
Séléna, alors, intervint.
--Oh! monsieur Farenheit, s'exclama-t-elle, croyez-vous vraiment que mon père?...
L'Américain bondit et, d'un geste circulaire du bras, indiquant la machinerie.
--Sa disparition, répliqua-t-il avec un mauvais ricanement, n'est-elle pas la meilleure preuve de la trahison infâme dont il s'est rendu coupable vis-à-vis de nous.
Il bondit jusqu'à l'escalier dont il gravit les marches en quelques enjambées, et se mit à frapper comme un forcené à coups de poings contre la paroi de lithium qui servait de porte à la cabine du vieux savant.
--Son moyen est en effet le plus simple, murmura tout bas Gontran à l'oreille de Fricoulet, et je m'étonne qu'aucun de nous.....
--C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb, répondit l'ingénieur en haussant les épaules... il fallait y songer.
Il ajouta avec un sourire sceptique:
--Le tout maintenant est de savoir quel accueil le vieil Ossipoff va faire à l'interview de Farenheit.
Il tendit la main vers l'escalier par lequel arrivait l'écho d'un tapage infernal, et il ajouta:
--Jusqu'à présent le résultat est plutôt négatif... Écoute-moi ça!...
L'_Éclair_ était secoué dans toute son armature par les poings puissants de l'Américain qui battaient la porte, ainsi que des catapultes.
Dans un coin, Séléna, les mains jointes, ne cessait de répéter:
--Mon Dieu!... mon Dieu!
Gontran, ému de l'attitude pitoyable de sa fiancée, dit alors à Fricoulet:
--Il faut monter, cet enragé serait capable de donner un mauvais coup à Ossipoff.
En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit, le visage congestionné et ruisselant de sueur, les yeux hors de la tête, qui s'acharnait vainement contre la porte de métal; il s'était ensanglanté les poings sans arriver seulement à ébranler l'un des gonds, d'apparence si fragile.
--_By God!_ rugit-il en les apercevant, il est terré là-dedans comme un colimaçon dans sa coquille, et si l'on ne peut emporter la cabine d'assaut, il faudra le prendre par la famine.
--Vous êtes fou! voilà un moyen qui serait autrement plus long que le mien, riposta Fricoulet, l'homme peut résister à la faim pendant trois jours; on a même vu des sujets capables de prolonger leur endurance plus longtemps encore... vous voyez où ça nous mènerait, à raison de 500,000 lieues par secondes...
--Sans compter, dit alors Gontran, en prenant devant l'Américain une pose agressive, que jamais, moi vivant, je n'autoriserai qui que ce soit à porter préjudice à M. Ossipoff.
--Laissez-moi faire, je m'en vais tâcher de parlementer.
Ayant dit, Fricoulet s'approcha de la porte, y heurta doucement du doigt.
--Monsieur Ossipoff, fit-il avec une douceur engageante, voulez-vous, s'il vous plaît, me recevoir chez vous? J'aurais un simple renseignement à vous demander.
Il attendit quelques secondes qu'une réponse lui fût donnée; puis, n'entendant rien, il appliqua son oreille contre la porte et écouta.
Rien: aucun bruit; il semblait que la cabine fût inhabitée.
--Vous voyez bien! clama l'Américain, le vieux sournois ne veut rien dire... enfonçons!... enfonçons!...
Et il se préparait à se ruer de nouveau contre la porte, lorsque l'arrêtant au passage, Fricoulet lui dit:
--Eh, saperlotte! vous êtes assommant avec vos violences! pour ce à quoi elles ont servi jusqu'à présent, je vous conseille d'en user... restez donc tranquille, je vous prie...
Encore une fois, il heurta à la porte.
--Monsieur Ossipoff, je vous affirme qu'on ne vous veut aucun mal; nous désirons simplement savoir vers quel point de l'espace vous avez dirigé l'_Éclair_, et quelle est notre situation approximative dans le ciel.
Quelques secondes s'écoulèrent, quelques minutes même; mais pas plus que précédemment, aucune réponse ne parvint à l'ingénieur.
Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent en une moue significative.
--Hum! murmura-t-il, pas bavard le père Ossipoff, ce matin...
Et, s'adressant à Farenheit:
--Je commence à croire que nous serons obligés de revenir à mon idée de la parallaxe.
Farenheit poussa un rugissement, et tirant sa montre:
--Trois quarts d'heure déjà! à raison de 500,000 lieues à la seconde? encore 11 heures et quart à marcher de la sorte... jamais! jamais!
Et, à ses compagnons:
--Tentons toujours d'enfoncer la porte! si nous parvenons à faire parler le vieux, ce sera toujours quelques millions de lieues de gagnées.
Et, sans attendre leur réponse, il empoigna un escabeau avec lequel il se mit à battre la paroi de lithium, comme si c'eût été un bélier.
Fricoulet et Gontran secouèrent la tête.
--Ça ou rien, fit l'ingénieur, c'est la même chose, le lithium a une élasticité telle que les coups rebondissent sur sa surface sans réussir à l'ébranler... On s'userait vainement les muscles, que l'on serait impuissant à faire bouger cette porte d'une ligne.
--Sais-tu, dit alors Gontran en s'adressant à Fricoulet, que je commence à être inquiet; ce silence de la part d'Ossipoff me paraît inexplicable; je le connais assez pour ne pouvoir le croire intimidé par les menaces de Farenheit, et, d'autre part, il nous connaît assez tous les deux pour nous savoir hommes à ne pas permettre qu'on lui fasse le moindre mal.
--Que supposes-tu donc, alors?