Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 18
Et ce danger devenait à chaque instant de plus en plus inévitable: maintenant le globe de feu offrait les dimensions de la pleine Lune vue de la Terre, et une lueur d'un rouge sanglant inondait l'intérieur de l'_Éclair_.
Le thermomètre qui, deux heures à peine auparavant, marquait 10 degrés centigrades, en marquait alors près de 45!
Qu'est-ce que cela allait être, quand l'appareil aurait pénétré dans la photosphère!
Malgré eux, les terriens étaient sortis de leur torpeur, et le visage collé aux hublots, les lèvres closes, ils considéraient cette gueule de four effroyable qui s'ouvrait, incandescente, pour les engloutir.
En même temps, la vitesse de l'appareil croissait encore et, avant que les voyageurs eussent pu s'en rendre compte, l'_Éclair_ était emporté dans un véritable tourbillon d'incendie.
Mais alors, comme ils se croyaient perdus, le tableau changea soudain: une épaisse nuée bleuâtre s'interposa entre le gouffre et l'appareil qui se trouva baigné d'une lueur violacée: on venait de pénétrer dans la grande nébuleuse de l'_Écu_ et on la traversait avec la rapidité de l'ouragan, tombant vertigineusement vers le centre d'attraction, tandis que des étincelles électriques, bleuâtres et livides, rayaient la nébulosité phosphorescente.
Spectacle grandiose et sinistre, dont les terriens, fascinés, ne pouvaient arriver à détacher leurs regards.
Une éruption de flammes de cent mille kilomètres de hauteur s'élançait de la fournaise du soleil qui, maintenant, occupait tout l'horizon; une pluie de feu retombait sur ce disque incandescent, agité de mouvements tumultueux comme un océan en fusion et creusé en certains endroits par des maëlstroms de matières liquéfiées, vaporisées par l'atmosphère ambiante.
Le wagon était entouré d'étincelles et flambait comme un phare!
Cette fois, c'était bien la mort, le néant absolu et final!
Les aventures surhumaines de ces audacieux explorateurs des vides éternels allaient se terminer dans la photosphère d'une étoile encore inconnue et qui devait consumer, en moins d'une seconde, l'_Éclair_ et ceux qu'il portait.
Et les astronomes terrestres qui, cinquante mille ans plus tard, apercevraient, dans le champ de leur télescope, ce monde nouveau, ne se douteraient pas que la lumière irradiante dont elle serait nimbée était le tombeau de ces âmes glorieuses!
CHAPITRE IX
OÙ LE MONDE SCIENTIFIQUE EST DANS LA JOIE... ET FÉDOR SHARP AUSSI
Il n'est pas de météore dont l'apparition soudaine ait, de tous temps, causé à l'humanité autant d'effroi que les bolides et les comètes.
Il faut bien convenir qu'au premier aspect, l'uniformité des cieux paraît dérangée par l'arrivée inattendue de ces astres et c'est pourquoi les anciens regardaient les comètes comme des monstres effrayants, précurseurs des cataclysmes les plus épouvantables, de la mort d'un grand personnage, d'une guerre sanglante et même simplement de la fin du monde.
En ce qui concerne ce dernier fléau, on pourrait relever une douzaine au moins de prédictions dans ce sens, notamment en 1456, 1538, 1577, 1680, 1770, 1833, 1857 et jusqu'en 1872.
En 1456, il y avait trois ans que les Turcs s'étaient emparés de Constantinople, mettant tout à feu et à sang, faisant craindre que les derniers jours de la Chrétienté fussent proches, lorsqu'une immense comète apparut tout à coup, indice certain, aux yeux de tous, de la colère divine.
Pour conjurer le danger et implorer la miséricorde du Seigneur, le pape Calixte III ordonna que toutes les cloches du monde chrétien fussent sonnées à midi pour que les fidèles, réunis à la même heure, suppliassent Dieu d'un même coeur.
Ce fut là, dit-on, l'origine de l'Angelus.
Veut-on maintenant avoir quelque idée des impressions produites par la comète de 1538, sur des cerveaux qui n'étaient certes pas les plus vulgaires? voici ce qu'en dit un des hommes les plus intelligents du temps, au point de vue scientifique, Ambroise Paré:
«Cette comète estait si épouvantable et elle engendrait de si grande terreur au vulgaire, que d'aucuns moururent de peur et que d'autres tombèrent malades. Elle apparaissait être de longueur excessive, et si estait de couleur de sang: à la sommité d'icelle, on voyait la figure d'un bras courbé tenant une grande espée à la main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avait trois étoiles: aux deux côtés des rayons de cette comète, il se voyait un grand nombre de haches, de couteaux, espées colorées de sang, parmis lesquels on apercevait des fasces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux hérissez.»
On juge, d'après cette description, due à un esprit éclairé, de l'effet que devait produire sur les imaginations populaires et naturellement crédules, l'apparition soudaine dans le ciel d'un astre inconnu.
Au siècle dernier, encore, une épouvante générale secoua les esprits, à la suite de la publication, par l'observateur Lalande, d'une brochure dans laquelle ce savant annonçait les probabilités d'une rencontre d'une comète avec la Terre; l'humanité se méprit sur le sens de ce travail, crut que l'astronome prédisait la destruction de la Terre et Lalande dut, par ordre du roi, publier un second mémoire destiné au public et dans lequel il réfutait énergiquement la prédiction qu'on lui prêtait.
Même, au cours même du siècle présent, en 1833, une émotion profonde ne s'était-elle pas emparée des populations, à la suite d'une communication faite au monde scientifique par un astronome connu, M. Damoizeau: il avait calculé que la comète de Biéla couperait l'orbite terrestre le 29 octobre 1833, à minuit, et le public en avait conclu que la fin du monde était proche, la Terre devant forcément être pulvérisée dans cette rencontre.
Les calculs des savants étaient exacts; seulement M. Damoizeau avait oublié de dire--un savant ne saurait penser à tout--que, le 29 octobre, la planète ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la comète, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui mettait entre les deux mondes un éloignement assez respectable de plus de vingt millions de lieues.
Bien que le niveau général de l'instruction se soit considérablement élevé, surtout depuis la deuxième moitié de ce siècle, la crainte de la fin du monde par le choc d'une comète s'est cependant manifestée à plusieurs reprises et notamment en 1857.
Un plaisant avait annoncé, pour le 13 juin de cette année-là, le retour de la grande comète de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les populations rurales étaient réellement plongées dans l'effroi et, à Paris même, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines personnes même, prenant Vénus pour l'astre en question (lequel d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dépit des prédictions), soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comète.
Aujourd'hui, grâce à la vulgarisation toujours croissante des connaissances scientifiques, on ne se préoccupe plus guère de l'éventualité d'une rencontre cométaire, bien que--rationnellement parlant--il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'un de ces corps chevelus, à marche vagabonde, heurtât notre globe au passage, le défonçât, le pulvérisât ou tout au moins empoisonnât toute l'humanité par les exhalaisons délétères de son atmosphère caudale.
Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, même celles les plus éloignées des grands centres, se préoccupent plus des nuages noirs annonçant la pluie, au moment de la moisson, que des comètes plus ou moins chevelues signalées par les instruments puissants des observatoires, il est des contrées en Europe où les notions exactes de la science n'ont pas encore pénétré et où l'esprit populaire en est au même point où se trouvait le nôtre, à l'époque du moyen âge.
Aussi peut-on juger de l'émotion qui s'empara des provinces centrales et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signalée, dans le ciel, la présence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable éclat, suivi d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.
C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avancée et ayant quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les yeux vers la voûte étoilée, découvrit ce point brillant dans la direction du _Bouvier_.
Cette remarque n'eût peut-être eu aucun résultat scientifique, si le hasard n'avait voulu que le collège impérial d'Orenbourg eût pour recteur un homme intelligent, admirateur passionné des choses célestes, et conséquemment possesseur d'une petite lunette à l'aide de laquelle il aimait à étudier les mondes de l'Infini.
Grâce à sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre signalé par le pope était un globe planétaire, en mouvement rapide, devant appartenir au genre comète... à moins que ce ne fût tout simplement un bolide en promenade à travers le ciel.
Quoi qu'il en fût, il crut de son devoir d'appeler l'attention du monde savant sur cet événement, d'autant plus que cela ne pouvait être qu'utile à son avancement, et, sans tarder, il télégraphia à Pétersbourg les résultats de sa constatation sommaire.
Il était environ dix heures du soir et le vénérable Streiloff, directeur de l'observatoire de Poulkowa, revenant de soirée, changeait son habit noir pour les vêtements de travail avec lesquels il passait une partie des nuits, dans la coupole, lorsqu'on lui remit le télégramme du recteur d'Orenbourg.
On juge de son émoi! une comète nouvelle se lèverait à l'horizon de l'empire des tzars!... Quelle nouvelle! et de quelles conséquences pouvait être cette nouvelle! pour lui d'abord,--car nul doute que l'Empereur ne récompenserait dignement une telle découverte--pour la science ensuite.
Son premier mouvement fut de convoquer son personnel, astronomes et élèves, et, leur annonçant le fait, de leur ordonner de le vérifier; mais son second mouvement, conforme à un égoïsme bien naturel, on en conviendra, fut de ne rien dire du tout; bien au contraire, il gagna la coupole, engagea d'un ton bienveillant les élèves en étude à s'aller coucher et, demeuré seul, s'empara du grand équatorial qu'il braqua dans la direction indiquée.
Il avait observé à peine durant un quart d'heure, qu'avec sa grande expérience, il était fixé: cette prétendue comète se dirigeait en plein sur la Terre et son mouvement paraissait s'accélérer considérablement; mais ce n'était qu'un bolide, dont le noyau ne semblait pas mesurer plus d'un demi-kilomètre de diamètre, présentant une forme très irrégulière, et entouré d'une vague nébulosité.
Poursuivant son étude, il établit la trajectoire de l'astre à travers l'espace et il constata que cette trajectoire était parabolique, aboutissant au soleil, et devant couper l'orbite terrestre vers une heure du matin.
Il était certain, qu'au moment où le recteur du collège d'Orenbourg avait télégraphié, la distance du bolide ne devait pas être inférieure à plusieurs milliers de lieues de hauteur, vers la Perse, mais elle allait sans cesse diminuant et il arriverait un moment peut-être...
Un petit frisson désagréable passa dans le dos de l'astronome, à la pensée d'une rencontre possible entre ce monde errant et sa planète natale; mais c'était un véritable savant et, dégageant aussitôt son esprit de ces préoccupations intérieures, il poursuivit sa besogne.
La trajectoire s'effectuant du Sud-Est au Nord-Ouest, le respectable Streiloff estima que le bolide en question avait passé à 2200 lieues au Zénith d'Orenbourg, vers huit heures et demie; à 1380 lieues au-dessus de Sunburock, à neuf heures; à 515 lieues de Nijni-Novgorod, à neuf heures trente cinq; et à 310 lieues au-dessus de Kostroma, à dix heures dix minutes.
Le savant jeta les yeux sur l'horloge: elle marquait exactement onze heures et il inscrivit que l'astre passait en ce moment au zénith de Vologda, à moins de quarante lieues de hauteur.
Cette constatation de distance si rapidement décroissante faillit plonger de nouveau le digne homme dans un état voisin de la terreur: il serait minuit quarante-cinq, quand le bolide passerait au-dessus d'Olonetz... dont il serait distant de 60000 mètres, pas davantage; mais il poussa un soupir de satisfaction quand ses calculs eurent constaté que ce serait là la distance verticale de l'astre qui, s'échappant ensuite par la tangente, s'élèverait progressivement pour se trouver, vers huit heures du matin, à 1500 lieues de haut au-dessus du Pôle Nord et, de là, reprendre le chemin de l'infini.
Le savant en savait assez maintenant pour avoir acquis sans conteste la priorité de la découverte et aussitôt il appuya sur les boutons qui correspondaient aux sonnettes électriques, établies dans les chambres et où logeait le personnel savant de l'observatoire.
Un quart d'heure plus tard, il annonçait la grande nouvelle aux professeurs et aux élèves groupés autour de lui et, après leur avoir lu les notes succinctes prises par lui au cours de sa rapide observation, il les invita à jeter successivement un regard sur le nouvel astre, ajoutant:
--Sa vitesse est au moins de vingt mille mètres par seconde; mais comme son mouvement s'effectue précisément dans le sens de translation de la Terre, il en résulte une apparente lenteur, par rapport au sol...
Cependant, depuis quelques instants, le bolide avait grandi dans des proportions extraordinaires, en même temps que son éclat avait pris une incroyable intensité; au point qu'il paraissait aux rares personnes qui rentraient chez elles après avoir passé une partie de la nuit au bal, devoir tomber à pic sur la capitale de toutes les Russies.
De là un émoi qui, bien avant l'aube, se propagea par toute la ville, faisant se coller aux fenêtres les visages des plus curieux et s'agenouiller devant les icônes la majeure partie de la population, craintive et superstitieuse.
Quant au digne Zarichkine et aux autres astronomes de Poulkowa, ils étaient sortis de la coupole et, accoudés sur la rambarde du balcon qui courait circulairement au sommet de l'observatoire, suivaient avec un intérêt, à chaque instant croissant, la marche de ce corps étrange à travers le ciel silencieux.
Soudain, un cataclysme parut se produire à la surface de ce monde mystérieux: on eût dit qu'il se disloquait, des jets de lumière verdâtre s'élancèrent du noyau central, des flammes orangées se tordirent, enveloppées de volutes noires produites par une sorte de fumée fuligineuse, et, brusquement, comme une chandelle que l'on souffle, la traînée lumineuse qui suivait l'astre s'éteignit.
Et ils demeuraient tous là, le nez en l'air, bouche bée et les yeux écarquillés, stupéfaits, désappointés.
--Évaporée, dissoute! la comète! murmura un élève, qui cherchait vainement dans le ciel la place que, quelques instants encore auparavant, occupait le bolide.
En ce même moment, ceux qui se trouvaient là eurent la perception de l'écho affaibli d'une lointaine canonnade et quelques étoiles filantes sillonnèrent, de jets de feu, le rideau sombre de la nuit.
--Voilà le bouquet du feu d'artifice! conclut le professeur Zarichkine...
Et, comme ceux qui l'entouraient, le regardaient, semblant lui demander son sentiment sur cet événement étrange, inexplicable en apparence, il ajouta, parlant doctoralement:
--Des étoiles?... peuh! des parcelles arrachées à la masse principale; du bolide par l'attraction de la Terre et portées à l'incandescence par leur frottement sur les couches atmosphériques... elles tomberont sans doute non loin d'ici et nul doute que demain nous n'en entendions parler... Quant à cette sorte de canonnade, elle est certainement due à la fragmentation du bolide... et voilà... Sur ce, messieurs, vous pouvez aller vous coucher.
Et, les ayant salués, il regagna son appartement où il se mit au lit incontinent, pour s'endormir du sommeil d'un homme qui n'a pas perdu son temps.
Peut-être le sommeil eût-il été un peu plus long à venir, si le savant avait pu se douter de ce qu'était vraiment l'astre dont il venait de s'occuper une partie de la soirée et, surtout, s'il avait pu prévoir les étranges événements que lui réservait la journée du lendemain.
Plus heureux que M. Streiloff, nos lecteurs n'auront pas besoin, pour satisfaire leur curiosité, d'attendre vingt-quatre heures; mais, pour comprendre les choses bizarres qui devaient révolutionner, à bref délai, les savants du monde entier, force leur est de revenir avec nous de quelque temps en arrière et de rattraper, dans l'espace, le fragment cométaire sur lequel nous avons laissé Fédor Sharp, chevauchant à travers les mondes célestes.
On se souvient que, la dernière fois que nous avons eu l'occasion de nous occuper de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Institut des Sciences, c'est à l'occasion de la rencontre de l'_Éclair_ avec l'épave cométaire qui le portait.
Vainement avait-il cherché sur toute la surface de la colline mercurienne dont l'obus--le fameux obus volé à Ossipoff--formait le sommet la moindre trace du corps dont le choc avait tout bouleversé dans l'intérieur de son habitation, et il avait conclu, du résultat négatif de ses recherches, que le bolide étranger avait pénétré dans le fragment de Tuttle assez profondément pour que l'écorce, vitrifiée par la chaleur, se fût refermée sur lui.
Il avait bien cherché à faire des fouilles; mais, outre qu'il manquait des instruments nécessaires, ses forces allaient diminuant chaque jour, et il préférait conserver ce qui lui restait d'air respirable pour vivoter parcimonieusement jusqu'à l'instant où il pourrait rejoindre la Terre.
C'était avec terreur qu'il avait constaté qu'il ne restait plus que quelques kilos de ses boules nutritives dans les soutes et que cinquante mètres cubes d'oxygène dans les réservoirs.
Mais, dès l'instant où le bolide eut coupé l'orbite de Jupiter, Fédor Sharp, avec une énergie extraordinaire, s'arracha à l'espèce de coma dans lequel il s'immobilisait depuis plusieurs mois; il recouvra toute son énergie et toute sa présence d'esprit, et songea au système de sauvetage dont il lui faudrait user pour le cas où la Providence le mettrait à même de rejoindre le sol natal.
Il se mit à calculer--en y apportant la précision la plus rigoureuse--les perturbations de toutes sortes que devaient causer à la marche de son astéroïde les diverses planètes à proximité desquelles il devait fatalement passer, et il parvint à établir, d'une façon absolument précise, le moment où il lui faudrait, coûte que coûte, abandonner d'une manière ou d'une autre le fragment de Tuttle qu'il habitait depuis si longtemps.
Les calculs auxquels il s'était livré lui avaient démontré que _Russia_--il avait baptisé ainsi son bolide--ne rencontrerait pas la Terre, et que, par conséquent, il n'avait à redouter aucun danger résultant d'un heurt entre les deux corps: ceux-ci devaient passer à plus de soixante kilomètres l'un de l'autre; après quoi _Russia_ reprendrait à tout jamais la route de l'espace.
Il lui fallait donc trouver un moyen de s'en séparer au moment précis où cette distance minima serait atteinte, et ce fut à trouver ce moyen que s'appliqua, pendant bien des jours, l'esprit inventif de l'ancien secrétaire perpétuel; enfin il arriva à cette conclusion: qu'un parachute seul pouvait le tirer d'affaire, un parachute auquel il se suspendrait au moment opportun, pour rejoindre le sol de sa planète natale.
Assurément, une descente de soixante kilomètres cela compte et il y avait grande chance, peut-être, pour que Fédor Sharp se rompît quelque chose; mais, entre deux maux, la sagesse recommande de choisir le moindre, et comme il n'avait le choix qu'entre tenter ce moyen hardi ou reprendre le chemin de l'infini...
Toutes réflexions faites, et après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, Sharp reconnut que le meilleur moyen était de se séparer tout à fait du fragment cométaire et d'aborder seul le sol; autrement, la rapidité d'abord avec laquelle tomberait la parcelle à laquelle il s'attacherait, et ensuite la violence avec laquelle se produirait le choc, rendraient sa mort fatale.
Or, ce qu'il voulait, ce n'était pas revenir sur le sol natal pour y être enterré, mais pour y récolter la gloire due à ses longs et périlleux travaux.
Ce fut donc à l'idée d'un parachute qu'il s'arrêta, parachute auquel il se suspendrait au moment voulu, c'est-à-dire lorsque _Russia_ aurait atteint le point le plus proche de la terre.
Nous avons dit plus haut que ce point--d'après les calculs du savant--devait être situé à soixante kilomètres de la planète; une descente de soixante kilomètres, c'était quelque chose... et, en toutes autres circonstances...
Mais auparavant, il lui fallait songer au moyen à l'aide duquel il se dégagerait de l'attraction du bolide, dont la vitesse ne serait pas moindre de vingt kilomètres à la seconde, et qui le retiendrait indéfiniment collé à sa surface, s'il ne s'arrachait pas brutalement à son influence.
Ayant calculé la force de résistance de la très mince couche gazeuse qui enveloppait l'astéroïde, il estima qu'elle était cependant suffisante pour servir de point d'appui à des fusées qui lui permettraient de s'élever dans l'espace.
Cette marche étant irrévocablement arrêtée, Sharp s'était mis sans tarder à la besogne; il avait vidé les soutes de l'obus de tout ce qu'elles contenaient d'étoffes, quelle que fût la nature de ces étoffes, couvertures, vêtements, draps, jupes, etc., et avait cousu ensemble tout cela, moins élégamment, peut-être, qu'une ouvrière parisienne, mais, en tout cas, avec une solidité qui défiait toute concurrence.
Cela formait un assemblage hétéroclite, assez vaguement comparable à un vêtement d'arlequin, dans lequel il tailla ensuite des bandes fusiformes qu'il réunit ensemble de nouveau, ce qui lui donna une orbe multicolore ressemblant vaguement à un vaste parapluie qui eût mesuré huit mètres de diamètre.
C'était là l'élément principal de son parachute: au centre, il attacha solidement un cercle de bois, fait d'une branche souple arrachée à l'un des arbres de la colline mercurienne, et, à ce cercle, il fixa quatre cordelettes, longues d'environ douze mètres, destinées à soutenir une simple et mince planchette de bois, servant de siège; vingt-quatre autres cordelettes, passant dans les coutures des fuseaux d'étoffe, se réunissaient à cette planchette pour empêcher que le parachute, par l'effet de la résistance et du refoulement de l'air, se retournât au cours de la descente.
Le parachute une fois terminé, Sharp passa à la confection des fusées destinées à l'enlever et à le soustraire à la faible attraction du mondicule qui le portait.
Tout le carton, tous les papiers contenus dans l'obus d'Ossipoff,--à part, bien entendu, les volumineux cahiers de notes formant le journal astronomique, quotidiennement tenu par l'astronome--fut employé à la fabrication d'une cartouche monstrueuse, mesurant près d'un mètre et demi de hauteur sur trente centimètres de diamètre, en tous points semblable--sauf les dimensions--à celles dont se servent les pyrotechniciens pour les fusées de feu d'artifice.
L'enveloppe une fois fabriquée--ce qui lui demanda une huitaine de jours au moins--il fallait la remplir, et ce ne fut pas une mince affaire pour le savant que de composer le mélange fusant, c'est-à-dire 16 parties d'azotate de potasse, 10 parties de charbon dur et 4 parties de soude pulvérisée.
Pour l'azotate de potasse, il s'en tira assez aisément: les soutes de l'obus contenaient une certaine provision de sélénite, l'explosif inventé par Ossipoff pour atteindre la lune, et comme dans la composition de la sélénite, l'azotate de potasse entrait pour une certaine part, Sharp s'en procura au moyen d'un lessivage qu'il fit suivre d'une cristallisation.