Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 17
--De la manière la plus simple du monde: cet éclat est dû à une masse d'hydrogène, qui a subitement fait explosion de l'intérieur de cet astre, et il a duré tout le temps qu'a duré la combustion de l'hydrogène. Mais ce qu'il y a de particulièrement curieux, c'est qu'examiné au spectroscope, ce soleil éphémère a montré une espèce de brouillard, une atmosphère vaporeuse qui se dissipa à mesure que l'éclat allait diminuant. On constata également deux spectres superposés: l'un formé d'un réseau de raies noires très serrées, l'autre de raies lumineuses, ce qui prouve que la lumière de cette étoile provient de deux sources différentes; une photosphère liquide ou solide serait l'une de ces sources, émettant la lumière à travers des vapeurs absorbantes, comme dans notre Soleil; l'autre source serait un gaz incandescent, l'hydrogène, par exemple...
--Faut-il que je retienne cela? demanda Gontran qui trouvait l'explication quelque peu embrouillée.
--Autant que possible, en raison de l'influence qu'une semblable conflagration a pu avoir sur l'humanité des mondes éclairés par ce Soleil... T'imagines-tu de ce que deviendrait la Terre, si, du jour au lendemain, le Soleil prenait une intensité décuple de ce qu'elle est en plein midi, au mois de juillet?
--C'est bien, bougonna le jeune comte, on fera son possible pour se rappeler...
--La _Couronne Boréale_, poursuivit Fricoulet, renferme quelques beaux spécimens d'étoiles doubles: «[Grec: z]», de quatrième grandeur, blanche et verte; «[Grec: s]», blanche et bleue; «[Grec: ê]»... j'en passe et des meilleures, pour arriver tout de suite à _Hercule_.
Comiquement, Flammermont prit entre ses mains les mains de son ami et les serra avec effusion, en s'écriant:
--Tu en passes!... ah! que tu es bon!
Haussant les épaules, l'ingénieur s'occupait à viser un astre au spectroscope et demeura silencieux durant quelques secondes, tout attaché à sa besogne; après quoi, appelant Gontran auprès de lui:
--Voyons, fit-il, si tu te souviens de ce que je t'ai appris;--lis-moi un peu ce spectre.
Le jeune homme se tut un long moment.
--Troisième type de Secchi, propre aux étoiles rouges ou orangées... apparence cannelée; les raies de l'hydrogène renversées, lumineuses, avec celles du magnésium, du sodium et du fer très marquées...
--Très bien; tu viens d'établir l'état civil de l'une des plus curieuses étoiles d'Hercule, «[Grec: a]»: Soleil bien étrange dont l'instabilité doit, par des variations de chaleur et de lumière, rendre fort malheureuses les planètes qui dépendent de lui;... ne perdons pas notre temps à chercher son satellite; sache seulement qu'il est très rapproché et que sa couleur est vert émeraude...
Comme, à ce point de son exclamation, Fricoulet faisait une pause, Flammermont demanda, avec un petit sourire de soulagement:
--C'est fini... pour Hercule?
--Tu es trop pressé; je n'ai encore rien dit de «[Grec: ch]», double, qui ressemble à Mizar et à Alcor; du nº95 jaune d'or et bleu clair; de «[Grec: d]», bleu azur et violet; ni de «[Grec: z]», dont les composantes gravitent autour de leur centre commun en trente-quatre ans et demi... Ah!... une chose que j'oubliais et qui est très importante, c'est que la constellation d'Hercule marque le point vers lequel se dirige le Soleil et tout son système planétaire.
Il fit une nouvelle pause, orienta le télescope, disant simplement:
--Regarde...
Bien que fort sceptique, Gontran ne put retenir un geste admiratif: dans le champ de la lunette venait d'apparaître un magnifique amas stellaire, qui lui rappelait celui du Centaure, myriade de points lumineux qui projetaient jusqu'au wagon un faisceau d'éclairs dont le jeune comte était comme aveuglé.
--Hein? dit Fricoulet qui avait surpris le geste de son ami; c'est assez réussi, n'est-ce pas?... et quand on pense qu'il y a là plus de cinq mille Soleils dont chacun est peut-être plus volumineux que le nôtre... tu peux te faire une idée de la distance qui les sépare de nous.
L'ingénieur étouffa un bâillement, se frotta les yeux, puis après un silence:
--Sais-tu ce que tu devrais faire? dit-il en se levant; tu devrais étudier tout seul _Ophiuchus_, le _Serpent_, la _Grande-Ourse_. Voici près de dix-huit heures que je ne dors pas et je me sens un invincible besoin de sommeil...
Gontran, qui ne voyait là-dedans qu'une excellente occasion de «couper» au cours d'astronomie, répliqua avec empressement:
--Va donc, va, mon vieux; pendant ton sommeil, je jouerai du télescope...
Fricoulet fouilla dans la poche de son pardessus et en tira un livre de petit format, à couverture toute maculée, toute usée, qu'il tendit à son ami.
--Tiens!... avec ce bouquin, comme guide Joanne, tu pourras circuler à ton aise dans les pays étoilés; mais surtout ne t'amuse pas à lire seulement: contrôle au moyen du télescope... sinon tu risques de faire des gaffes énormes.
--Entendu...
L'ingénieur ayant quitté la machinerie, Gontran se mit consciencieusement à la besogne et, complétant sa lecture à l'aide de la lunette, il parvint à rédiger, sans trop de difficulté, de courtes notes qui donnaient assez bien l'impression d'une science vraie.
Après avoir rappelé qu'_Ophiuchus_--que les cartographes personnifient sous la forme d'un lutteur serrant dans ses mains un serpent--comprend toutes les étoiles éparses dans la région du ciel située au Sud d'Hercule, il passa en revue les curiosités de la constellation: d'abord, les étoiles variables, puis A, avec ses quatre soleils, dont l'un appartient au _Scorpion_.--Il établit, à ce sujet, que le compagnon de l'étoile principale met 840 ans à parcourir son orbite; quant au mouvement orbital des deux autres groupes, il estima qu'il ne lui fallait pas, pour s'effectuer en entier, moins de plusieurs centaines de milliers d'années.
Il confirma, grâce au _vade-mecum_ remis par Fricoulet, les études d'Herschell sur le groupe nº70, composé de deux étoiles rougeâtres évoluant l'une autour de l'autre en une période de 92 ans et 9 mois et constata que l'orbite qui, de Terre, paraît elliptique--déformée qu'elle est par la perspective--est circulaire.
Au moyen de la parallaxe qu'il trouva dans le bouquin de Fricoulet, Gontran établit que la distance de cette étoile était égale à 45 trillions de lieues et que les deux composantes étaient séparées par environ 1,100 millions de lieues. Le jeune homme alla même plus loin dans ses observations et il posa--en se basant sur la durée de révolution de son satellite--que ce soleil pèse trois fois plus que celui qui éclaire la Terre, soit autant que neuf cent vingt-cinq mille globes terrestres réunis ensemble.
Passant à d'autres curiosités de _Ophiuchus_, il parla de «[Grec: l]» (lambda), dont le mouvement orbital, très rapide, s'effectue en 233 ans, de «r», qui met 218 ans à tracer son orbite; du «nº67», couple orangé; de «[Grec: r]» et «39», deux couples de couleur jaune et bleue.
Quant au Serpent qu'Ophiuchus tient à la main, Flammermont enregistra quelques étoiles d'éclat variable, quelques systèmes binaires et plusieurs amas stellaires dont il trouva les descriptions dans le fameux petit bouquin.
--Ah! soupirait-il tout en écrivant, pourquoi cet imbécile de Fricoulet ne m'a-t-il pas remis plus tôt ce catéchisme astronomique?... cela aurait évité bien des discussions...
Il le trouva même si commode, ce catéchisme, que, pour en avoir plus rapidement terminé avec la corvée imposée par le désir d'Ossipoff, il se contenta de copier presque textuellement ce qui avait trait à la _Grande-Ourse_, négligeant la recommandation que lui avait faite l'ingénieur de se servir du télescope, pour contrôler l'exactitude de sa lecture.
Seulement, par compensation, il joignit à ses notes un croquis décalqué sur un dessin du volume et qui donnait une vue, assez nette en ses détails, de la _Grande-Ourse_.
--Ouf! s'écria-t-il avec un énorme soupir de soulagement en refermant le bouquin... le pensum est terminé.
Et, semblable à un véritable écolier, il envoya au plafond son chapeau mou, manifestation joyeuse qui sortait absolument de ses habitudes de correction diplomatique.
Après quoi, il monta à pas de loup l'escalier, entra dans la cabine d'Ossipoff, remit à Séléna, toujours assise au chevet de son père, les notes rédigées par lui et put ensuite s'étendre sur son hamac où il ne tarda pas à s'endormir du sommeil d'un homme dont la conscience est tranquille. Quand il s'éveilla, il constata que le hamac de Fricoulet était vide.
--J'ai donc dormi bien longtemps! murmura-t-il.
Il jeta un coup d'oeil sur son chronomètre et constata que l'aiguille avait, depuis qu'il s'était couché, fait le tour entier du cadran.
--Douze heures de sommeil!... faut-il que l'astronomie ait sur moi une influence somnifère...
Mais, se frottant les mains, il ajouta d'un ton satisfait:
--N'empêche que la pilule est avalée! et si Ossipoff n'est pas content...
Il achevait à peine ces mots que le vieillard entrait dans la cabine.
--Vous! s'écria le jeune homme en sautant en bas de son hamac et en se précipitant au-devant du savant,... debout!... quelle imprudence!...
--Cela va mieux... riposta sèchement Ossipoff; même cela va tout à fait bien... Mais, dites-moi...
Il tendit à Gontran des papiers tout froissés qu'il tenait à la main et dans lesquels le jeune comte reconnut ses fameuses notes.
--C'est bien là le résultat des observations que je vous avais prié de faire? interrogea le vieux savant, d'un ton agressif.
--Oui... répondit Gontran, saisi d'un vague malaise, en voyant le visage contracté de son interlocuteur... Est-ce qu'elles ne vous satisfont pas?
--Oui et non... Certaines parties sont exactes, tandis que d'autres...
--_Errare humanum est_... balbutia le jeune homme...
Ossipoff feuilleta les papiers d'une main nerveuse et montrant à son interlocuteur le dessin de la _Grande-Ourse_:
--Eh bien? demanda le comte... c'est la Grande Ourse.
--Je vois bien, riposta l'autre avec un peu d'aigreur... Mais ce n'est pas la constellation telle que vous avez pu la voir d'ici.
Se voyant pris en flagrant délit de supercherie, Gontran préféra ne rien dire et se contenta de caresser nerveusement ses moustaches.
--Étant donné notre rapprochement dans l'espace, la perspective a changé et la disposition des étoiles dont se compose la constellation n'est plus la même que lorsqu'on la regarde de la Terre.
Le jeune homme conservait le même mutisme prudent; d'un seul mot mal à propos il eût pu s'enferrer davantage; il préférait donc laisser Ossipoff continuer sa petite conférence.
--Actuellement, déclara le vieillard d'un ton rogue, nous apercevons presque de profil l'assemblage de soleils que les astronomes terrestres voient de face sous la forme d'un quadrilatère suivi d'une ligne brisée; du point où nous sommes et courant au-devant de la lumière, nous voyons la Grande Ourse sous la forme d'une croix gigantesque...
Et croyant, à un mouvement de M. de Flammermont, qu'il voulait contrôler par ses propres yeux ce qu'il lui disait, il s'écria:
--Oh! inutile... si je vous dis cela, c'est que je le sais, et, si je le sais, c'est parce que je l'ai constaté de visu... ce que vous n'avez pas fait...
Le ton sur lequel ces derniers mots venaient d'être prononcés était empreint d'une telle aigreur que Gontran fut tenté de se rebiffer...
--Permettez, mon cher monsieur Ossipoff, vous pourriez, il me semble, me donner vos explications d'autre manière;--je ne suis pas un écolier, que diable!
--Vous n'êtes pas un écolier, c'est certain, riposta le vieillard; si vous en étiez un, je hausserais les épaules et déchirerais votre dessin, sans donner à l'incident plus d'importance qu'il n'en comporterait, alors... Mais vous êtes un savant, mon collaborateur, le continuateur de mes travaux, celui sur lequel je dois me reposer du soin de songer à ma gloire...
Vibrant d'impatience, le jeune homme s'écria, se contenant à grand'peine:
--Certes, je suis très flatté de l'honneur que vous me faites en me confiant votre gloire... Cependant, si vous la trouvez en de mauvaises mains, libre à vous d'en chercher d'autres...
Il pivota sur ses talons, laissant le vieux savant totalement interloqué par cette réplique à laquelle il ne comprenait rien, lorsque, sur le seuil de la cabine, il fut presque renversé par Fricoulet qui arrivait en courant.
--Tu sors, dit l'ingénieur... reste...
Sa voix tremblait un peu et son visage était pâle.
--Ah! ah! monsieur Ossipoff, ajouta-t-il en se dirigeant vers le vieillard, vous êtes levé!... tant mieux... j'ai une demande à vous adresser...
Dans l'encadrement de la porte, la silhouette de Farenheit apparut, la face inquiète, l'oeil égaré...
--Parlez, jeune homme, fit Ossipoff avec une dignité pleine de condescendance, et si je puis vous être de quelque utilité...
--Vous serez utile à tous en même temps, car si je ne me trompe...
Mais voyant Séléna qui le regardait, cherchant d'un air angoissé à deviner la nouvelle qu'il apportait, il prit le vieillard par le bras, l'entraîna dans un coin de la cabine et, là, se penchant vers lui, murmura à son oreille:
--Si je ne me trompe, nous sommes sous le coup d'un grand danger...
--Oh!
--Du plus grand danger que nous ayons couru depuis le commencement du voyage...
--Expliquez-vous...
--Voici: cette nuit, étant de quart, j'ai constaté des perturbations dans la marche de l'_Éclair_.
Le vieillard sursauta.
--Des perturbations! répéta-t-il: l'_Éclair_ ne suit plus la route?...
--Non, vous dis-je, et c'est vainement que j'ai cherché à le remettre dans la ligne normale... il obéit à une force que je ne m'explique pas... j'ai même faussé un levier...
Le visage d'Ossipoff s'assombrit.
--C'est grave... murmura-t-il.
--Aussi je voulais savoir de vous quelle est notre position exacte; car il se pourrait fort bien que, sans le savoir, nous fussions à proximité d'un monde dont l'influence s'exerçât sur l'_Éclair_.
Ossipoff réfléchit un instant.
--Nous sommes exactement, dit-il, juste à l'équateur de la Terre, entre les petites constellations de l'_Écu de Sobieski_ et d'_Antinoüs_; quant à l'astre le plus proche et dont la masse pourrait troubler notre marche, je n'en vois pas d'autre que le Soleil situé au centre de la Grande Nébuleuse qui marque la constellation de l'_Écu_.
Fricoulet demeura perplexe.
--C'est bien aussi cela que j'ai constaté... Mais nous sommes éloignés de la Nébuleuse de plus d'un trillion de lieues... et je ne pense pas que le danger puisse venir de là...
Bien que le vieillard eût pour l'ingénieur un certain penchant, depuis les soins qu'il lui avait donnés, il ne le considérait cependant que comme un apprenti ès-sciences et surtout ès-astronomie; aussi fût-ce avec un petit sourire incrédule qu'il demanda:
--Vous êtes bien certain que nous dévions?
--Nous ne dévions pas, monsieur Ossipoff; nous tombons... nous tombons avec une rapidité foudroyante.
Le vieillard se tourna vers son télescope en prononçant ces mots:
--Je vais vérifier ce que vous me dites... car, si ce que vous me dites est vrai, il n'y a que la Nébuleuse de l'_Écu_ qui soit capable...
--Malgré cette énorme distance!...
--Malgré cette énorme distance, oui.
Et cela dit avec une placidité aussi grande que s'il eût été installé dans l'observatoire de Poulkowa, Ossipoff s'assit et commença ses observations, tandis que, voyant l'ingénieur seul, ses compagnons se rapprochaient de lui.
--Qu'arrive-t-il encore? grommela Farenheit.
--Voyons, parle, dit à son tour Gontran; nous sommes des hommes, que diable! et nous avons subi tant d'avaries depuis trois ans qu'une de plus ou une de moins!...
Mais Séléna, surprenant le regard par lequel Fricoulet la désignait à ses deux interlocuteurs, s'écria:
--Oh! ne craignez rien pour moi, monsieur Fricoulet; j'espère vous avoir donné assez de preuves de courage pour que vous n'hésitiez pas à me dire la vérité.
Alors, faisant sur lui un énergique effort pour dissimuler l'émotion qui, malgré tout, le poignait:
--Mon Dieu, mes bons amis, dit alors l'ingénieur, il nous arrive en ce moment ce qui arrive aux papillons qui ont l'imprudence de venir, durant les soirées d'été, voltiger autour d'une lampe allumée... Nous courons grand risque d'être brûlés.
--Brûlés! by god! s'exclama l'Américain, et comment cela?
--Du fait d'une étoile vers laquelle nous dérivons, depuis quelques heures, avec une vitesse incroyable...
--Ce n'est pas une raison pour être brûlés, repartit Flammermont; tout le risque que nous courons est d'être contraints d'aborder sur un monde nouveau... Eh bien! ce sera une escale de plus, et voilà tout.
--Et voilà tout, répéta Farenheit, pour lequel Gontran possédait toujours l'auréole scientifique...
Cette belle assurance mit l'ingénieur en gaîté.
--Je voudrais bien savoir comment nous aurions fait pour aborder sur le Soleil, ricana-t-il; nous aurions, je crois, été rôtis plutôt deux fois qu'une! et que dis-je? rôtis! c'est volatilisés que je devrais dire...
--Rien ne prouve que l'étoile en question soit un soleil...
--Tu as raison; rien ne prouve que ce soit un soleil; mais ça peut être plusieurs soleils!
Il s'enfonça les mains dans les poches de son pardessus et ajouta:
--Pour moi, je vous déclare net que nous sommes dans la plus mauvaise passe que nous ayons traversée depuis notre départ de la Terre. Pour que, malgré sa rapidité, l'_Éclair_ ne puisse lutter contre la puissance qui l'attire, il faut que la masse de cet astre soit colossale.
Il consulta sa montre et du ton le plus naturel du monde:
--D'ailleurs, il ne nous sert à rien de nous creuser la cervelle et même de nous disputer; avant dix heures d'ici, nous serons fixés sur notre sort...
--Parce que...
--Parce que, du train dont nous marchons, nous aurons, à ce moment-là, pénétré dans le système planétaire auquel le soleil en question sert de centre.
En ce moment, voyant Ossipoff se redresser sur son escabeau, comme si ses jambes eussent contenu des ressorts soudain détendus, il alla vers lui, les lèvres entr'ouvertes pour l'interroger; mais, avant qu'il eût prononcé une syllabe, le vieillard lui avait pris les mains et, d'une voix qui tremblait:
--Vous aviez raison, monsieur Fricoulet... dit-il.
--Votre avis, en ce cas?
Les regards d'Ossipoff se tournèrent vers Séléna, une grosse larme roula sur ses joues flétries et l'ingénieur l'entendit murmurer:
--Elle est perdue...
Puis, sans rien ajouter de plus, il desserra l'étreinte qui unissait ses mains à celles de Fricoulet et retourna à son télescope...
Son insatiable curiosité l'emportait sur l'angoisse de cette mort qui guettait l'être le plus cher qu'il eût au monde.
--Eh bien! interrogèrent à la fois Gontran et Farenheit.
Les lèvres de Fricoulet se plissèrent dans une petite moue qui voulait dire bien des choses; il regarda Séléna; mais la jeune fille, comme si elle avait eu la prescience de ce que son père avait dit à l'ingénieur, s'était écartée tout doucement et, maintenant, elle était à genoux sur le plancher, dans un coin de la cabine, les mains jointes, les yeux attachés sur une image sainte, salie, fripée, déteinte, qu'elle avait, depuis le commencement du voyage, réussi à sauver de toutes les catastrophes.
--Pauvre petite, dit-il à mi-voix, sincèrement pris de pitié; c'est ce qu'elle a de mieux à faire.
--Est-ce que vraiment il n'y a plus d'espoir? interrogea Farenheit.
D'un geste de la tête, l'ingénieur fit signe à ses deux compagnons de le suivre et descendit dans la machinerie...
--Vous voulez savoir la vérité, n'est-ce pas, fit-il; d'ailleurs, vous êtes des hommes et je ne vois pas pourquoi vous montreriez moins de stoïcisme que cette jeune fille... Eh bien! oui, nous sommes perdus...
Les deux autres demeurèrent silencieux, comme atterrés par cette déclaration.
--Bast! s'exclama alors Fricoulet, dont le caractère insouciant reprit le dessus, nous sommes perdus... en ce moment: rien ne prouve que, tout à l'heure, nous ne serons pas sauvés!... Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que semblable surprise nous arriverait... C'est si étrange, les phénomènes naturels, qu'on ne sait jamais...
--C'est vrai, balbutia Farenheit qui se reprenait à espérer...
--D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, avec un haussement d'épaules plein de philosophie, mourir pour mourir,--car il faut toujours en arriver là, pas vrai,--mieux vaut être rôtis, ou pour mieux dire volatilisés, que de souffrir les affres de la soif et de la faim...
--Vous êtes charmant, bougonna l'Américain, la question n'est pas là et nous n'étions pas dans cette alternative...
--Je vous demande bien pardon: dans huit jours, nous n'aurions plus eu ni une goutte de liquide nutritif, ni une molécule d'air comprimé... donc, nous étions condamnés à mourir et d'inanition et d'asphyxie... deux chances pour une de n'en pas revenir...
--Mais, dans huit jours, nous aurions pu être de retour chez nous! insinua Gontran...
Fricoulet regarda son ami et partit d'un éclat de rire; puis il lui frappa sur l'épaule, disant:
--Mon vieux, malheureusement la puissance attractive de la mairie du VIIIe arrondissement ne peut lutter avec celle du Soleil, vers lequel nous courons...
Flammermont fit la grimace.
--Ah! la mairie du VIIIe, murmura-t-il...
--Tu en as assez! s'exclama joyeusement l'ingénieur; tu passes la main...
L'autre le regarda d'un air furieux.
--À quoi cela rime-t-il ce que tu dis là? grommela-t-il, que j'en aie assez ou non, peu importe, puisque dans dix heures tout sera fini...
L'ingénieur dressa son index.
--À moins que... dit-il, un miracle...
--Nous ne sommes malheureusement ni au temps du Christ, ni au temps des fées...
Il eut un mouvement nerveux de la tête et ajouta:
--Et puis, après tout, c'est peut-être un mal pour un bien!
--Tu dis! fit l'ingénieur surpris.
--Je dis que Séléna est bien charmante, bien adorable; mais que son bonhomme de père...
Il dressa vers le plafond des bras désespérés, que terminaient des poings furieusement crispés.
--Oh! ce père! grinça-t-il...
--Hein! ricana Fricoulet, si on pouvait faire deux lots, prendre la fille et laisser le père... malheureusement, il faut prendre le tout...
--Ou rien... laissa échapper Gontran, que les plaisanteries de son ami commençaient à énerver passablement.
Subitement, M. de Flammermont se pencha vers son ami, et nez à nez avec lui:
--Zut! lui fit-il en pleine figure.
Et, après cette énergique déclaration, il fut s'asseoir dans un coin où il s'immobilisa.
Nullement froissé de cette manifestation de mauvaise humeur, Fricoulet demeura souriant, satisfait au fond et songeant:
--Il y vient... il y vient... Si seulement le bonheur voulait que nous retournions sur Terre, je crois bien que l'ami Gontran ne ferait pas connaissance avec l'écharpe tricolore du maire du VIIIe.
Ce fut à ce moment que Farenheit, le tirant par la manche, lui demanda:
--Pensez-vous vraiment que nous ne pourrons pas en réchapper?
À son tour, Fricoulet, énervé d'être interrompu au milieu de si agréables rêveries, s'écria:
--Zut!
Et il alla prendre place devant le télescope installé à l'arrière de la machinerie.
* * *
Au fur et à mesure que s'écoulaient les heures,--brèves pour les voyageurs comme si elles n'eussent pas plus duré que des quarts,--le disque apparent de l'étoile signalée par Fricoulet grossissait pour ainsi dire à vue d'oeil. Sa lumière et sa chaleur s'accroissaient en même temps, en sorte que, dans l'intérieur du wagon, les voyageurs enduraient d'intolérables souffrances, contraints de fermer les yeux, en dépit des voiles qui masquaient les hublots, impuissants à tamiser l'éclat des rayons aveuglants qui pénétraient.
Seuls, Ossipoff et Fricoulet, avec une persistance incroyable, demeuraient fixes à leurs postes d'observation, voulant regarder le danger en face...