Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 16

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--Je ne pense pas, répondit l'ingénieur; regardez, l'oeil est plus net, la pupille n'est plus dilatée, la respiration est moins oppressée...

--Croyez-vous, monsieur Fricoulet? demanda Séléna les mains jointes et attachant sur l'ingénieur des regards inquiets.

Celui-ci haussa les épaules, et, prenant entre ses doigts le poignet du vieillard, répondit:

--Parbleu!... le pouls est normal, la fièvre a disparu... dans deux jours, il sera sur pieds...

Alors, Ossipoff demanda, mais tout bas, comme craintivement:

--Qu'ai-je donc eu?

Ses compagnons se regardèrent, semblant s'interroger.

--Hum... hum... murmura Gontran...

--Oh! mon Dieu! maintenant, on peut lui dire la vérité, opina l'ingénieur...

Et, s'adressant au vieillard:

--Ce que vous avez eu, mon cher monsieur Ossipoff!... peu de chose, en somme: rien autre chose qu'une petite congestion cérébrale...

Ossipoff essaya de rire, incrédule; mais il se sentit aussitôt au cerveau une douleur telle que sa bouche demeura ouverte, les lèvres distendues dans un sourire cruellement figé...

--Une congestion cérébrale! balbutia-t-il; mais c'est un simple cauchemar que j'ai eu... un cauchemar horrible, c'est vrai... mais...

--À telle enseigne que nous avons dû nous mettre à trois, M. Farenheit, Gontran et moi, pour vous retenir sur votre hamac!... Vous vouliez courir à la salle des machines, dévisser un hublot et vous en aller par l'espace voir ce qui se passait sur Terre...

Le vieillard était ahuri.

--Moi! moi!... murmurait-il.

--Oui, vous... un cauchemar!... vous voulez dire un joli accès de fièvre chaude... Ah! vous en avez raconté des choses... La Terre... le Soleil... l'observatoire de Poulkowa... vos instruments... le froid... la glace... les nébuleuses...

--Une vraie salade russe, quoi! s'exclama Flammermont.

--Oui... oui; je me souviens maintenant...

Et, tandis que son visage s'illuminait soudain, Ossipoff s'écriait, comme inspiré:

--Ah! je ne donnerais pas pour ma vie entière le cauchemar qui vient de me torturer... C'est Dieu qui me l'a envoyé pour me permettre de soulever le voile mystérieux dont la nature s'enveloppe... j'ai eu la prescience de la fin des mondes... je...

Séléna prit la main de l'ingénieur.

--Monsieur Fricoulet, supplia-t-elle, calmez-le, sa fièvre le reprend...

--Laissez-le dire; tenter de l'arrêter lui ferait plus de mal...

Assis sur son séant, l'index levé dans une attitude prophétique, le vieillard se mit à parler.

--Non, rien ne meurt, mais rien ne se crée... dans l'universelle nature, la matière et l'énergie sont indestructibles... depuis la création des Mondes, pas un atome de matière ne s'est détruit, pas une parcelle d'énergie potentielle ne s'est perdue... Si, une fois les planètes mortes et les Soleils éteints, leur poussière demeurait inerte et inactive, l'Univers pourrait-il être ce qu'il nous paraît...

Il s'interrompit, poussa un petit rire moqueur en réponse à des objections que son imagination enfiévrée faisait résonner à son oreille et poursuivit:

--Est-ce que, s'il en était ainsi, les étoiles n'auraient pas eu largement, depuis l'époque de leur formation, le temps de s'éteindre et, relativement aux siècles écoulés, il n'y a que les plus récentes qui brillent... Non... non... nous ne courons ni à l'anéantissement ni à la mort universelle de tout ce que nous connaissons!... La création est la loi de la nature... Quel est le but du créateur? il n'est pas donné à notre infime intelligence de le percevoir... mais l'Infini est éternel!...

Ces derniers mots, il les avait criés plutôt que prononcés, d'une voix rauque et, en même temps, épuisé par ce suprême effort, il se renversa en arrière, la tête immobilisée sur le traversin, la face empourprée, les yeux désorbités, les regards vaguant dans l'espace...

Séléna s'était précipitée; mais Fricoulet l'écartant doucement de la main, lui dit avec calme:

--N'ayez crainte; cette surexcitation va tomber et, dans quelques heures d'ici, vous pourrez le voir calme et souriant comme autrefois; allez prendre un peu de repos... Je suffirai pour le moment.

--Mais voilà quatre jours que vous n'avez dormi! s'exclama la jeune fille.

Sans rien dire, l'ingénieur la poussa vers la porte ainsi que ses deux compagnons et revint prendre sa place au chevet du malade.

CHAPITRE VIII

LA FIN DE TOUT

Bérénice, fille du roi Ptolémée Philadelphe, venait d'épouser son propre frère, Ptolémée Evergète, quand la guerre, soudainement déclarée avec Séleucus, roi de Syrie, amena la séparation des deux jeunes époux.

Dans son affliction, la princesse promit de faire à Vénus le sacrifice de sa chevelure si son mari revenait victorieux, et la déesse, ayant exaucé les voeux de Bérénice, celle-ci, le lendemain même du retour de Ptolémée, faisait tomber sous le ciseau les plus beaux cheveux qui se fussent jamais vus sur une tête de femme et les portait au temple de Vénus.

Mais, quelques jours après, cet ex-voto d'un genre tout nouveau avait disparu, volé sans doute par quelque amoureux de la princesse, à moins que la chevelure n'eût tiré l'oeil d'un perruquier de l'époque qui y vit matière à fabriquer des postiches superbes.

Quoi qu'il en fût, cela provoqua un gros scandale, d'autant que la douleur de Bérénice se doubla de la fureur de son époux qu'un semblable larcin mit hors de lui.

Pour calmer un peu le couple royal, il fallut alors qu'un astronome du temps, dont la science était fort respectée, un nommé Conon, déclarât que l'auteur du larcin n'était autre que Vénus, elle-même, laquelle, pour honorer en la personne de Bérénice la fidélité conjugale dont elle avait fait preuve en sacrifiant sa chevelure, avait transporté celle-ci au ciel où elle brillait sous forme d'étoiles.

Et, à l'appui de son dire, l'astronome montra aux jeunes époux une constellation nouvelle qui--leur affirma-t-il--venait d'apparaître.

De la sorte, tout le monde fut content et les époux flattés dans leur amour-propre, et le voleur qui put jouir en paix de son larcin et l'astronome qui dut récolter, du fait de cette aimable supercherie, un joli cadeau; et les futurs astronomes eux-mêmes auxquels fut épargnée la peine de choisir un nom à cette belle constellation, puisqu'ils l'ont trouvée toute tracée et toute baptisée sur le globe céleste de l'Observatoire d'Alexandrie.

Ayant terminé cet historique, du ton narquois et sceptique qui lui était particulier, Fricoulet fit une légère pause et regarda Gontran: celui-ci, le visage contre le télescope, semblait examiner avec attention la constellation dont il était question, mais en réalité ses paupières étaient closes.

--Tu dors! demanda l'ingénieur du ton le plus naturel qu'il lui fut possible.

--Moi! s'exclama le jeune comte, comme si une semblable supposition l'eût froissé...; pas le moins du monde! seulement, je ferme les yeux pour me mieux entrer dans la mémoire ce que tu me racontes...

Fricoulet se mit à rire.

--Et comment, diable! veux-tu te fourrer dans la mémoire ce qu'il faut voir?... ce n'est pas en jouant à l'aveugle que tu deviendras jamais astronome! S'il prend fantaisie à Ossipoff de te demander le résultat de tes observations?

--Je lui dirai que la _Chevelure de Bérénice_ se trouve au-dessous des _Chiens de chasse_, qu'elle est formée par la réunion de plusieurs étoiles que Tycho-Brahé a réunies en une constellation, vers l'année 1790... mais que Tycho-Brahé n'avait rien inventé plus haut, puisque... et je raconterai la petite histoire de fidélité conjugale que tu viens de me débiter...

Tout cela, Gontran l'avait récité d'un seul trait, sur un ton de voix monocorde, tel un enfant qui récite une leçon apprise à la façon des perroquets.

--D'accord; mais, s'il te demande quelle est la coloration du nº24 au catalogue de Flamsteed, seras-tu capable de lui répondre?

--Oui, quand tu me l'auras montré!

L'ingénieur donna un léger coup de pouce au télescope qui pivota sur lui-même et fut alors braqué dans la direction où se trouvait la constellation en question.

--Regarde, maintenant, dit-il... que vois-tu?

--Deux étoiles; l'une qui jette des feux oranges et l'autre qui rayonne couleur lilas...

--C'est le nº24...; je te signale, non loin, le nº42, également double et dont le mouvement orbital est si rapide que la révolution de ces deux soleils autour de leur centre de gravité ne demande que 25 ans pour s'effectuer... Comme particularité, cette révolution se produisant juste dans le plan de notre rayon visuel, on ne voit ce mouvement que de profil, si bien que les deux composantes paraissent ne s'écarter que très peu l'une de l'autre... Un peu sur ta droite, tu dois voir le nº35, système triple qui, de Terre, n'est visible qu'à l'aide de puissants instruments d'optique...

--Oui... je vois trois étoiles... eh bien?

--Rien à dire, si ce n'est qu'elles ont tourné de 45 degrés, en 70 ans; ce qui permet de fixer à leur révolution complète une durée de quatre à cinq cents ans...

Entendant un bruit de pas légers derrière lui, l'ingénieur se retourna et vit Séléna qui entrait dans la machinerie sur la pointe des pieds.

--Eh bien?... demanda-t-il, comment va?

--Mieux... il est éveillé et désire parler à Gontran...

Le jeune comte se retourna et montra un visage tellement mécontent que Mlle Ossipoff en fut tout affectée.

--Qu'y a-t-il encore? ne put-il s'empêcher de bougonner entre ses dents.

--Tranquillisez-vous, lui répondit la jeune fille d'une voix triste; mon pauvre père se rend compte de son état et je ne crois pas que la conversation qu'il désire avoir avec vous doive rouler sur les questions astronomiques.

Alors, Gontran fut véritablement inquiet, et, avec sollicitude:

--Se sentirait-il plus mal?

--Au contraire; le cerveau est un peu dégagé, l'oppression de la poitrine a diminué et il paraît avoir ses idées très nettes.

En ce moment, une sorte de gémissement plaintif s'entendit dans la cage de l'escalier et Séléna ajouta:

--Mon père s'impatiente... venez-vous, monsieur Gontran?...

Celui-ci regarda Fricoulet.

--Cela ne va-t-il pas l'agiter et augmenter son malaise?

--Je ne crois pas; en tout cas, il serait plus dangereux encore de l'énerver... Va avec mademoiselle... je vous suis et, si M. Ossipoff veut se lancer dans des discussions scientifiques... halte-là!... moi, son docteur ordinaire, j'interviens...

Hélas! les craintes de Gontran étaient chimériques: ainsi que l'avait dit Séléna, le vieillard, bien qu'allant mieux, se trouvait encore sous le coup de la commotion cérébrale qui l'avait jeté bas, trois jours auparavant, ainsi qu'un vieil arbre abattu par la cognée du bûcheron.

L'oeil avait, il est vrai, repris sa lucidité, et dans le regard avaient reparu des reflets d'intelligence; mais le masque était blême, à peine plus coloré que le blanc oreiller sur lequel reposait la tête; la bouche était pincée, les lèvres encore violacées et, sur la couverture, les mains, extraordinairement amaigries, demeuraient immobiles.

Cependant, à la vue de M. de Flammermont, il sembla que les pommettes du malade se teintaient, oh! très légèrement, et les doigts osseux esquissèrent, très faible, un geste d'appel.

--Gontran,... mon enfant,... balbutia le malade, d'une voix douce comme un souffle, quand le jeune homme se fut approché de lui... ne vous inquiétez pas... cela va mieux... beaucoup mieux... je voudrais vous demander un service...

--Parlez... parlez... répondit M. de Flammermont avec empressement...

Le vieillard garda le silence, durant quelques secondes, comme s'il rassemblait ses forces; puis, enfin:

--D'abord... où sommes-nous? interrogea-t-il.

--Aux abords de la _Chevelure de Bérénice_, fit le comte.

--Bien... ah! bien, murmura le vieillard; alors, nous ne devons pas être loin du _Bouvier_.

--Nous en approchons rapidement, monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, qui, jusqu'alors, était demeuré sur le seuil de la cabine; mais, vous savez, il ne faut pas vous occuper de ces choses-là... pour le moment... sans cela, vous guérirez beaucoup plus lentement...

Ossipoff inclina la tête faiblement.

--Je sais... je sais... bégaya-t-il; mais, pendant que je suis là, nous marchons et je perds l'occasion de pouvoir étudier de près ces astres merveilleux que l'on contemple si imparfaitement de la Terre...

Le vieillard s'animait, un feu vif lui était monté aux joues et ses yeux s'étaient soudainement mis à briller d'un éclat extraordinaire.

--Monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet avec autorité, je vous défends absolument de parler de ces choses et même d'y penser et si j'avais su que vous aviez demandé Gontran pour cela...

--Non... non; s'exclama désespérément le vieillard du ton que prend un enfant auquel on défend de jouer à son jeu favori.

Et, tendant vers le jeune homme ses mains tremblantes:

--Gontran, balbutia-t-il, mon enfant, mon fils... je voulais vous prier de prendre des notes à ma place...

Et, la tête subitement renversée en arrière, les yeux vagues, il se mit à parler comme dans un accès de délire.

--Le _Bouvier_... _Couronne Boréale_... le _Cocher_... le _Serpent_...

Impressionné, Gontran se pencha vers le lit.

--Mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, je vous promets d'étudier au plus près les constellations que nous trouverons sur notre route, de façon à ce que, lorsque vous irez mieux, vous puissiez vous imaginer avoir vu tout cela vous-même...

Mais déjà le vieillard était incapable d'entendre, la fièvre l'avait ressaisi et, pendant que Fricoulet et Séléna s'empressaient autour de lui, l'un lui faisant respirer des sels, l'autre lui faisant, sans discontinuer, des applications d'eau glacée sur le front, le vieillard se mit à parler tout haut, en proie à un état extraordinaire d'exaltation.

--Arcturus!... Arcturus! s'exclama-t-il, tandis que son index levé vers le plafond semblait indiquer dans l'espace l'astre que son imagination, à défaut de ses regards, voyait.

Et, mentalement, M. de Flammermont se rappela, évoqués par ce seul nom, les deux vers de Virgile:

_At sit non fuerit tellus fecunda, sub ipsum_ _Arcturum tenuit sat erit suspendere sulco_.

Par un phénomène étrange de l'association des idées, il lui semblait entendre la voix du professeur de rhétorique, commentant ces deux vers, expliquant qu'au temps d'Hésiode et d'Homère, Arcturus était consulté comme un oracle de la vie champêtre; Virgile conseillait d'attendre le coucher du Bouvier, dont Arcturus est la plus brillante étoile, pour planter les lentilles et de labourer à l'époque où Arcturus brille au plus haut du ciel.

Les astronomes de ces temps reculés associaient les étoiles aux travaux des champs et Arcturus, particulièrement, était fort redouté, car son retour coïncidait souvent avec l'époque des tempêtes...

Cependant, peu à peu, l'excitation d'Ossipoff était tombée et, grâce aux soins empressés de sa fille, un calme relatif l'avait envahi, si bien qu'il ferma les yeux et s'assoupit...

Alors, sur un signe de Fricoulet, Gontran sortit sans bruit de la cabine et descendit dans la machinerie où l'ingénieur le rejoignit bientôt, portant les différentes pièces du spectroscope qu'il avait démonté.

--Vois-tu, fit-il en réajustant les pièces les unes aux autres, ce qui est un mal pour les uns est un bien pour les autres et l'indisposition d'Ossipoff ne pouvait tomber plus à propos pour te permettre de jouer sans danger ton petit rôle d'astronome en chambre...

--Quelle drôle d'idée, bougonna Gontran, a eue l'auteur des _Continents célestes_ de n'y pas parler des étoiles?

--Drôle d'idée! non; fort logique au contraire... les étoiles n'ont rien à voir avec les planètes. D'ailleurs, que t'importe... puisque tu m'as sous la main et que tu peux me feuilleter à ton aise...

Et, comme Gontran accueillait ces mots par un hochement de tête, l'ingénieur ajouta avec un petit ricanement:

--Oui... oui... je sais bien ce qu'il y a de désagréable pour toi à me demander à moi, ton rival, les éléments nécessaires pour me faire concurrence!... mais, que veux-tu, la situation est comme ça, et ni toi ni moi n'y pouvons rien changer...

Il avait achevé de monter le spectroscope, et, tout en s'occupant de l'orienter devant le télescope, il poursuivit:

--Il faut d'abord que tu saches que le _Bouvier_, l'une des plus anciennes constellations du Ciel, a changé plusieurs fois de nom, depuis les siècles: on l'a appelé «Arctophylon» ou _Gardien de l'ourse_, en raison de sa proximité de la Grande-Ourse, _Gardien du Nord_, _Crieur_; puis, les Arabes, qui regardaient les quatre étoiles du chariot comme l'image d'un cercueil, l'appelaient _Fossoyeur_, parce qu'il semblait marcher derrière le corbillard...

--C'est que nous appelons l'astronomie gaie! ricana le jeune comte.

--«Arcturus» qui est, avec «Véga», la plus magnifique étoile de l'hémisphère boréal, a passé fort longtemps pour l'une des étoiles les plus proches de la Terre, à cause de son éclat. Mais l'astronome Peters étant parvenu, en 1842, à déterminer sa parallaxe, on constata, qu'au contraire, Arcturus est fort éloigné de notre planète: environ 60 trillions de lieues...

En ce moment, M. de Flammermont souleva son chapeau de voyage et montrant à l'ingénieur son front tout emperlé de sueur:

--Dieu, qu'il fait chaud! murmura-t-il.

Fricoulet sourit et écarta légèrement le voile qui masquait le hublot; aussitôt, par l'ouverture, entra une clarté aveuglante dont la machinerie se trouva inondée et dont les deux terriens demeurèrent éblouis, durant quelques secondes, même après que le rideau, retombé à sa place, eut refait l'obscurité.

--Arcturus! dit l'ingénieur; sans que tu t'en aperçoives, j'ai donné un petit coup de levier et voilà un quart d'heure que nous piquons droit sur le _Fossoyeur_... maintenant, tu peux constater par toi-même que son spectre est identique à celui de notre Soleil... car voici les mêmes raies qui trahissent dans cette étoile la présence des mêmes métaux que dans le Soleil...

L'ingénieur força son ami à se courber sur l'appareil, et soulignant ses explications d'indications données à l'aide de son doigt:

--Te rends-tu compte de la rapidité avec laquelle Arcturus marche à travers l'espace? tu vois que son déplacement atteint 0'078 en ascension droite vers l'Ouest et 1"97 en déclinaison vers le Sud, ce qui donne 2"25 par an, suivant un arc de cercle vers le Sud-Ouest... Eh bien! sais-tu ce qu'il advient de cette rapidité?... tout simplement ceci: qu'en huit cents ans, Arcturus parcourt sur la sphère céleste un espace analogue à la largeur de la pleine Lune vue de la Terre et que, dans quelques siècles, il n'appartiendra plus aux constellations de l'hémisphère boréal; il aura franchi l'Équateur et se sera incorporé aux groupes de l'hémisphère austral.

Gontran écoutait tout cela, d'un air absolument indifférent: que pouvait lui faire, en effet, qu'Arcturus appartînt à tel ou tel hémisphère? À son sens, il eût cent fois mieux valu qu'il n'existât pas du tout; c'eût été une torture de moins à infliger à sa mémoire.

--Arcturus, continua impassiblement Fricoulet, marche dans le sens du rayon visuel d'un observateur placé sur la Terre avec une rapidité de 66 kilomètres par seconde; en additionnant cette vitesse avec celle de son déplacement sur la voûte céleste égale à 83 kilomètres, on arrive au joli total de 149 kilomètres par seconde, 8,940 par minute...

Le jeune comte haussa les épaules, grommelant:

--Et comment veux-tu qu'on puisse s'y reconnaître avec des astres qui sont continuellement en mouvement?... les constellations des anciens ne sont plus les mêmes que les nôtres... ou du moins ne sont plus à la même place; alors, qu'est-ce qui te prouve que ce soient les mêmes?

Sans faire attention à la boutade de son ami, l'ingénieur, le prenant par le bras, le contraignit à mettre son oeil à l'objectif, disant:

--Au lieu de bougonner, admire donc «Pulcherrima».

--Qu'est-ce que c'est que ça? interrogea l'autre ahuri.

--Cette étoile double que tu aperçois en ce moment avec ses deux composantes, l'une jaune d'or éclatant, l'autre bleu marine: c'est [Grec: e] que l'astronome Struve a baptisée de ce nom significatif: Pulcherrima!--pendant que tu y es, tu peux voir [Grec: d], moitié jaune d'or et lilas clair; leur originalité est d'être fixes l'une par rapport à l'autre, bien qu'un mouvement rapide les entraîne toutes deux dans l'espace... Pour mémoire, rappelle-toi que, parmi les curiosités du _Bouvier_, il faut retenir l'étoile [Grec: x], formée de deux astres de couleur orangée,--fait assez rare, car presque dans tous les couples où le soleil principal est jaune, le satellite est ordinairement blanc, vert ou bleu,--l'étoile 44 _i_, curieuse par l'inclinaison de 70 degrés de son plan orbital sur le rayon visuel, l'étoile [Grec: m], de quatrième grandeur, qu'il dédouble d'abord en deux astres, dont le plus petit lui-même est double; ensuite...

Cette fois, la patience de Gontran était à bout; il se dressa, croisa les bras et s'écria avec colère:

--Ah! çà, t'imagines-tu que je m'en vais retenir tout cela?.... voilà une heure au moins que tu parles et tu en es toujours à la même constellation! Je n'ai pas envie de devenir fou, moi!...

--Veux-tu que je cesse? demanda Fricoulet très tranquillement. Moi, tu sais, je n'ai pas la vocation du professorat...

--Peut-être; mais tu as maintenant celle du mariage, riposta narquoisement M. de Flammermont, que ces mots avaient calmé comme par enchantement.

Il reprit sa place et avec une douceur angélique:

--Continue, mon bon Alcide, dit-il, je suis tout oreilles.

L'ingénieur fit une légère grimace qui trahissait la déception que lui causait cette soudaine résignation de son ami; puis il prit son parti et d'un ton doctoral:

--Te rappelles-tu les vers d'Ovide, dans lesquels il raconte l'histoire de Bacchus lançant vers les cieux la couronne d'Ariane?... non; eh bien! fais comme si tu te les rappelais et souviens-toi que c'est à cette légende que la constellation de la _Couronne Boréale_ doit son nom... Maintenant, tu me demanderas peut-être pourquoi les Arabes donnent à cette même constellation le surnom d'«écuelle des pauvres»...

--Non, plaisanta Gontran, je ne le demanderai pas, parce que je le sais...

--Tu le sais? s'exclama Fricoulet ébahi...

--Je ne suis peut-être qu'un âne en matière astronomique; mais on se plaisait à reconnaître au quai d'Orsay que je ne manquais pas de logique; c'est pourquoi j'imagine qu'il en est des constellations comme de la beauté et de la vertu sur lesquelles chaque peuple a des idées spéciales et différentes de celles de son voisin... Les Arabes voient une écuelle, là où les anciens ont vu une couronne et où les astronomes de l'avenir verront quelque autre figure.

L'ingénieur approuva d'un signe de tête et, après avoir mis le télescope au point; dit à son ami:

--Regarde maintenant... la _Couronne_ est formée de ces cinq étoiles qui t'apparaissent dans le champ du télescope.

--Pas bien grosses, les étoiles... murmura Gontran.

--Il y en a une cependant--celle qui se trouve tout à fait sur la droite--une étoile de dixième grandeur qui, le 12 mai 1866, tu vois que je précise, a brillé à la deuxième grandeur, puis, en moins de trois semaines, est retombée à sa petitesse primitive.

--Et depuis?...

--Depuis, elle est demeurée stationnaire; d'ailleurs, les cinq étoiles que je te désigne sont variables périodiquement.

--Et comment explique-t-on cet éclat passager?