Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 15

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--Je préférerais que vous me rédigiez une petite note; j'ai la tête dure et je craindrais de mal retenir vos explications.

--Je vais toujours vous dire cela de vive voix; ensuite je vous ferai une petite note... Donc, sachez d'abord que l'attraction est une force inhérente à tout atome de matière: dans ce nuage gazeux, produit par la rencontre de deux monde usés, il existe des parties plus ou moins denses qui attireront à elles les autres portions de la nébuleuse et dans la chute lente des particules lointaines vers cette région plus attractive, il se produit un mouvement général de rotation qui entraîne la masse tout entière... Vous avez bien saisi?

--Quand ce sera écrit, je le comprendrai et surtout je le retiendrai mieux.

--Par suite, la forme arrive à être celle de la sphère, forme naturelle à toute substance, gazeuse ou liquide, abandonnée à elle-même. Les lois de la mécanique prouvent que cette sphère gazeuse, en se condensant et en se rapetissant, a dû tourner de plus en plus vite sur elle-même, en s'aplatissant aux pôles; la force centrifuge, développée par ce mouvement de rotation, a pu alors dépasser la force d'attraction du centre et détacher de l'équateur un anneau gazeux, conséquence inévitable de cette rupture d'équilibre. Cet anneau s'est lui-même condensé en sphère, tandis que la nébuleuse continuait à se resserrer et à tourner de plus en plus vite... Comprenez-vous?

--Pour comprendre, ça n'est pas difficile: mais c'est pour retenir...

--Puisqu'il est convenu que je vais vous mettre ça par écrit...

Cependant l'Américain étirait sa longue barbe d'un air si visiblement perplexe, que Fricoulet ne put faire autrement que de lui demander:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a... il y a... que l'on me demandera peut-être, quand j'aurai répété comme un perroquet ce que vous venez de me raconter là, dans combien de temps les astronomes terriens pourront étudier les nouvelles planètes à la naissance desquelles nous avons assisté tout à l'heure... et qu'alors...

L'ingénieur leva les bras au plafond dans un geste d'ahurissement.

--Ah! ah! par exemple... Dieu seul le sait!... des millions d'années peut-être... il se pourrait même que ce fût davantage...

--Tant que cela!

Fricoulet se croisa les bras narquoisement.

--Ah çà! monsieur Farenheit, s'exclama-t-il, vous imaginez-vous qu'il en soit des astres comme de vos porcs de Chicago et de ce que le suif fondu met une journée à se solidifier, concluez-vous qu'il en puisse être de même des nébuleuses?

--Mais...

--Des millions d'années!... j'étais au-dessous de la vérité!... ce sont des millions de siècles qu'il faudra sans doute pour que de la nébuleuse primitive il ne reste plus que des planètes solidifiées...

L'Américain se grattait énergiquement le bout du nez, d'un air qui trahissait une perplexité profonde.

--Vous croyez? murmura-t-il; mais enfin, en admettant que vous n'exagériez pas, pourriez-vous préciser la durée?

Cette fois, les prétentions de Farenheit dépassaient par trop les limites et l'ingénieur se mit à pousser de véritables cris.

--Fou!... vous êtes fou!... où voulez-vous que je prenne les éléments nécessaires pour baser une semblable estimation?... Ai-je le poids, la masse, la superficie de cette nébuleuse?... Je sais bien que, d'après Helmholtz et Tyndall, en supposant que la chaleur spécifique de la masse condensante ait été celle de l'eau, la chaleur ou la condensation aurait suffi à produire une température de plus de 28 millions de degrés centigrades... mais encore... et puis, non, ce n'est pas cela... vous m'embrouillez avec vos questions abracadabrantes!

Farenheit était tout penaud.

--Croyez, cher monsieur Fricoulet, balbutia-t-il, que je regrette infiniment...

--Et puis, ajouta l'ingénieur, de quel intérêt pourrait-il être pour vos auditeurs de connaître la date d'un phénomène qui ne se produira que dans un ou deux millions de siècles! il y a longtemps qu'à cette époque la Terre aura été rejoindre les vieilles lunes... ou, du moins, que de la rencontre de la Terre avec quelque autre monde, sera née une nouvelle nébuleuse!

Instinctivement, le visage de Farenheit s'apeura.

--By god!... s'exclama-t-il.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Bast!... fit-il, qu'on s'intéresse à ses petits-enfants et même à ses arrière petits-enfants, très bien,... qu'on prenne même souci, quand on appartient à l'histoire, de ce que deviendront, dans un siècle ou deux, vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer, à vous, gros commerçant en suifs, de Chicago, que l'humanité terrestre existe encore ou disparaisse dans un ou deux millions de siècles?

Ce fut par ces paroles, très raisonnables au fond, que Fricoulet clôtura sa petite conférence; il tourna les talons et s'en fut s'étendre sur son hamac, sans paraître prendre garde à l'attitude hébétée de son auditeur, qui semblait attendre encore quelque chose.

--Oh! oh! pensa-t-il en lui-même, il ne faut pas que l'Américain se mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des répétitions d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait d'ouvrir un cours public et gratuit.

Ce dernier mot amena un sourire sur ses lèvres et il s'endormit, tandis que devant ses paupières closes se dessinait vaguement la silhouette charmante de Séléna.

L'_Éclair_, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait traversé la _Petite-Ourse_ et maintenant brillaient derrière lui les sept étoiles qui la composent, parmi lesquelles l'étoile Polaire.

Il se trouvait alors, étant donné la parallaxe de cette étoile, calculée par Peters en 1842 et estimée à 0"076, à environ cent trillions de lieues du système solaire, distance fantastique qu'un express courant à raison de 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de 720 millions d'années à franchir.

Si Farenheit eût pu se douter de ce détail, sans doute eût-il été frappé à nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondément, le cerveau fort fatigué par les explications que lui avait fournies Fricoulet.

Celui-ci même reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec Séléna et qu'Ossipoff, véritablement infatigable, continuait d'étudier.

Sur la petite table, placée près de lui, les feuillets s'entassaient, surchargés de notes hâtivement prises, notes qui devaient servir au grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis près de trois ans...

En traversant le _Dragon_, le vieillard constata que [Grec: a], la polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la précession des équinoxes, formait l'extrémité de l'arc du monde 2,700 ans avant notre ère, brillait d'un éclat beaucoup moins considérable qu'il ne paraissait aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il fût trop éloigné pour en étudier les causes de visu, il n'hésita pas à noter que c'était là, sans aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'éteint.

Vainement, il chercha à découvrir le mystère dont est enveloppé le système double de [Grec: n] (nu) dont le compagnon est, depuis deux siècles, demeuré fixe par rapport à l'autre, bien qu'ils soient emportés dans le Ciel par un mouvement propre assez rapide: l'éloignement était trop grand et il dut conclure que la durée de révolution devait être, comme pour l'étoile polaire, de six à sept mille ans.

Ah! s'il l'eût osé, il eût bien détourné l'appareil de sa route pour se rapprocher davantage; mais il entendait le vague bourdonnement que faisaient les voix de Gontran et de Séléna, causant dans la machinerie, et il demeura à son télescope...

D'ailleurs, le panorama qui s'offrait à lui était tellement captivant qu'il y eût regardé à deux fois avant de se déranger: ce fut d'abord [Grec: o] (omicron) qui formait un couple ravissant jaune d'or et lilas, puis les composantes de [Grec: ps] (psi) immuables depuis 1755, époque à laquelle on les a étudiées pour la première fois, ensuite la fameuse nébuleuse planétaire, de forme ellipsoïdale, au centre de laquelle brille une petite étoile, qui semble être le centre de ce monde en formation.

Cette nébuleuse, Ossipoff l'examina au spectroscope avec un soin extrême et cet examen lui confirma les études qu'il avait faites à Poulkowa: elle était de constitution essentiellement gazeuse et se trouvait dans l'une des phases de transformation planétaire.

Mais ce qui, par-dessus tout, l'intéressa, ce fut la _Grande-Ourse_, la plus populaire des constellations célestes, la plus reconnaissable entre toutes, grâce aux sept étoiles brillantes qui la composent et dont l'assemblage a reçu, plus particulièrement en France, le nom de «Chariot de David».

Ce fut avec une joie extrême que, rapproché comme il l'était de la constellation, il put surprendre le secret du système physique de «Mizar» et «d'Alcor», chez lesquels les astronomes terriens n'ont pu surprendre aucune trace de mouvement orbital.

Il attribua cette impossibilité à la lenteur du mouvement, si lent qu'il faudrait des siècles pour le constater; peut-être se hasardait-il beaucoup, mais, par emballement, il n'y regarda pas de si près. Peut-être, au fond de lui-même, se disait-il qu'il ne risquait pas grand'chose à être aussi affirmatif, personne ne devant venir contrôler l'exactitude de ses dires.

D'ailleurs, c'était là une chose de peu d'importance auprès de l'événement qui vint tout à coup mettre sa pauvre cervelle sens dessus dessous.

Dans le champ du télescope, au moment où il s'y attendait le moins, une étoile apparut, volant à travers l'espace avec une rapidité inconcevable, rayant l'infini bleu d'une traînée irradiante et, dans un premier mouvement de stupeur admirative, il joignit les mains, s'écriant:

--Elle!... c'est elle!...

Ce n'était autre que l'étoile marquée au catalogue de Groombridge, sous le nº1830, l'une des curiosités de la Grande Ourse, à laquelle elle appartient, ou plutôt à laquelle elle semble appartenir.

Combien de fois, durant ses nuits d'observation, à Poulkowa, l'avait-il examinée, cherchant à surprendre le secret de cet astre énigmatique, dont la vitesse foudroyante défie tous les calculs, déconcerte toutes les suppositions...

--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas! grommela-t-il entre ses dents, sa première surprise passée, du ton d'un lutteur dont l'adversaire s'est dérobé pendant longtemps et qui se trouve enfin face à face avec lui.

Trois cents kilomètres à la seconde!

Est-ce qu'avec une vitesse semblable, il était possible d'admettre que 1830 Groombridge appartînt à notre univers? c'était de la folie! et une supposition semblable se trouvait en opposition flagrante avec tous les principes scientifiques admis!

«Parmi ces principes, notamment, il en est un d'après lequel un corps arrivant de l'Infini vers la Terre, toucherait le sol de cette planète avec une vitesse de 11 kilomètres 300 mètres, dans la dernière seconde!

«Si l'on connaissait exactement les masses de toutes les étoiles et leur arrangement dans l'espace, on pourrait de même calculer la vitesse maximum qu'un corps acquerrait, en tombant d'une distance infinie vers un point quelconque du système stellaire!

«Eh bien! si nous trouvions qu'une étoile se meut plus vite que cette vitesse, nous en conclurions, n'est-ce pas? que cette étoile n'appartient pas à l'Univers visible, que c'est un simple voyageur, arrivant de l'Infini et ne pouvant être arrêté par l'attraction combinée de toutes les étoiles connues!

«N'est-ce pas le cas de l'étoile 1830 Groombridge! D'après Newcomb, un corps tombant de l'Infini au centre de notre système serait animé d'une vitesse de 40 kilomètres seulement dans la dernière seconde! or, ce n'est là qu'un huitième de la vitesse propre de l'étoile en question.

«D'un autre côté, Flammarion établit qu'en supposant qu'il y ait dans notre Univers cent millions de soleils, que chacun d'eux en moyenne soit une fois plus lourd que le nôtre et que notre Univers ait pour diamètre la longueur du chemin parcouru par la lumière en trente mille ans...

«Eh bien! messieurs, pour obtenir le chiffre de 300 kilomètres, vitesse dont est animé l'astre en question, il faudrait admettre une masse attractive 64 fois plus forte que celle supposée plus haut...

«Donc, ou bien les astres qui composent notre Univers visible sont plus nombreux et plus lourds que le télescope ne semble l'indiquer, ou bien 1830 Groombridge n'appartient pas à notre univers: cette étoile le traverse sans que les attractions réunies de tous nos soleils ne puissent l'arrêter...»

Ces derniers mots, Ossipoff les avait prononcés d'une voix vibrante, triomphante, tandis que, le visage empourpré, le regard étincelant, il menaçait de son bras étendu un auditoire imaginaire.

Brusquement, l'espèce d'hallucination à laquelle il obéissait depuis quelques minutes, cessa: il lui sembla entendre derrière lui un ricanement moqueur et se retourna.

Il était seul, mais ce mouvement avait suffi pour rompre le charme; il promena autour de lui un regard ahuri, passa la main sur son front trempé de sueur, comme pour rappeler à lui ses idées un moment égarées et parut tout surpris de se trouver là, debout et gesticulant.

--J'aurais juré qu'on avait ri, murmura-t-il.

Et, assez penaud, il retourna s'asseoir au télescope; mais à peine eut-il mis l'oeil à l'objectif qu'il tressauta: là, dans l'espace, une figure étrange rayonnait, sorte de tête humaine qui semblait le regarder avec ses deux yeux louches inégaux, tandis que sa bouche se fendait largement, comme pour se moquer de lui.

Mais il se mit à rire de lui-même; cette fois, il avait repris possession de lui-même; il n'était le jouet d'aucune hallucination et ce qu'il voyait là n'était autre que la petite nébuleuse qui porte le nº97 sur le catalogue des nébuleuses de Messier.

Sans y prêter grande attention, d'abord parce qu'il était encore un peu fatigué de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, réellement, ces contrées célestes n'offrent qu'un intérêt fort relatif, il vit défiler devant lui, successivement, le _Petit lion_, les _Chiens de chasse_ et la _Chevelure de Bérénice_.

Seulement, il recouvra toute sa présence d'esprit et secoua l'espèce de torpeur cérébrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ télescopique, la belle nébuleuse découverte par Messier en 1772, mais dont l'admirable forme en spirale n'a été reconnue que trois quarts de siècle plus tard par lord Rosse.

Ce fut une joie sans mélange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les détails véritablement surprenants de cet astre: les spirales présentaient deux branches très brillantes et formées de plusieurs filets; les intervalles de ces branches étaient remplis de lumière et une nébulosité presque continue reliait l'un à l'autre les deux noyaux, tandis qu'étincelait comme une lampe à incandescence le noyau, centre des grandes spirales.

Ce qui l'intéressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre tel qu'il se présentait à lui--c'est-à-dire tel qu'il apparaîtrait dans plusieurs siècles, à ses collègues de la Terre,--avec ce qu'il était plusieurs années auparavant, non pas seulement à l'époque où lord Rosse l'avait étudié, mais plus récemment avec les dessins exécutés en 1862 par Chacornac.

Dans ces dessins, les deux branches, signalées par lord Rosse, existent encore, mais plus condensées; les intervalles sont moins lumineux, les deux noyaux ont à peu près le même éclat, le noyau concentrique est dégagé et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement accusée.

En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les spirales se sont condensées et réduites à trois, les intervalles sont presque complètement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est transformé en une brillante étoile d'éclat supérieur à celui du premier.

Outre l'intérêt que lui offrait ce côté de son étude, le vieux savant trouvait là une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence ancienne de la matière; ces spires d'astres brillants, tombant vers un centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense période de durée que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.

Que penser, en effet, d'une voie lactée qui s'est mise à pivoter et à former des spirales d'étoiles se dirigeant toutes vers un foyer de concentration future?

Combien de millions de siècles n'a-t-il pas dû falloir pour contourner ces spires gigantesques!

L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de soleils, éloignés de nous à une incommensurable distance, perdus, pour ainsi dire, dans l'infini, peuvent être, chacun, le centre d'un système planétaire.

Quel rang misérable dans l'ensemble de l'univers prend alors notre Soleil dont la grandeur, cependant, nous effraie, avec tout son cortège de mondes et de satellites.

C'est à peine si on se permet de le compter et de le comparer à ces colossales créations qui gravitent imperturbablement dans le désert sidéral.

Voilà ce que se disait Ossipoff, véritablement anéanti par ces pensées philosophiques qu'avait fait naître dans son esprit la contemplation trop prolongée des merveilles célestes.

Ses doigts avaient laissé rouler à terre le crayon dont il se servait pour prendre des notes et, un peu écarté du télescope, le coude sur ses genoux et le menton dans la paume de sa main, il tomba dans une rêverie profonde qui, insensiblement, se transforma en assoupissement, puis en sommeil.

Alors, un rêve bizarre, ou plutôt un cauchemar douloureux, vint le torturer, contre-partie du spectacle inoubliable auquel l'avait fait assister la rencontre des deux corps soudain transformés en nébuleuses.

La nature lui avait révélé le secret de la création et voilà que, devant ses yeux épouvantés, se dévoilait le mystère de la destruction!

Par un miracle que son cerveau négligeait de pénétrer, car il se contentait de constater les faits sans vouloir en rechercher les causes, en moins de quelques minutes, il eut la sensation de vivre des siècles, les derniers siècles de l'humanité terrestre...

L'atmosphère qui entoure la Terre, ainsi qu'une enveloppe gazeuse, après avoir été diminuant chaque année, disparut soudain entièrement, laissant la planète sans défense contre les rayons ardents du soleil, pompant les mers, les fleuves et les ruisseaux.

Puis, ce fut l'écorce terrestre qui, desséchée, se mit à absorber, à son tour, toutes traces d'humidité existant non seulement à sa surface, mais encore dans l'espace; alors, les eaux se combinèrent chimiquement avec les roches et l'absorption continua au fur et à mesure qu'augmentait le refroidissement.

Peu à peu, l'azote, l'oxygène, la vapeur d'eau s'absorbaient, eux aussi, et, bientôt, le sol se trouva exposé, sans protection, au froid glacial des espaces, à 273 degrés au-dessous de zéro.

Alors, la mort qui, jusqu'à ce moment, s'était contentée de faucher largement à travers l'humanité, couvrit de ses larges ailes la surface entière de la planète et la vie cessa.

Un seul être était vivant, non sur le sol même, mais dans l'espace où son esprit planait: cet être, c'était Ossipoff.

Dès que la dernière âme humaine se fut éteinte, une transformation totale s'opéra sur la terre; ce n'était rien que cette âme, ou du moins presque rien: l'âme d'un petit enfant nouveau-né et que la mort venait de glacer sur le sein de sa mère morte et, cependant, aussi longtemps que, dans ce corps minuscule, le coeur avait battu, il avait semblé que la vie ne se fût pas encore retirée de la planète.

C'était à peine si, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le souffle léger qui sortait des lèvres violacées et, pourtant, il paraissait que cette manifestation de vie était suffisante à donner le change sur l'existence même de ce monde agonisant.

Mais, quand se fut tu, dans cette poitrine d'enfant, le dernier battement du coeur, un silence effrayant régna soudain à la surface du sol et dans l'espace.

La Terre était morte!

Ossipoff se sentit aussitôt envahi par un froid mortel, le froid qui rayonnait de sa planète natale, un froid qui lui gelait le sang dans les veines et qui faisait craquer sa peau, instantanément parcheminée, comme si c'eût été une écorce d'arbre frappé par la gelée.

Oh! ce froid!... quelle épouvantable torture! au milieu de son cauchemar, le vieux savant claquait des dents, frissonnait de tous ses membres! et, pourtant, bien qu'il pût fuir, il restait là, invinciblement immobilisé par sa curiosité.

La Terre était morte et la dernière famille humaine reposait, rigide, dans un linceul de glace.

Qu'allait-il arriver?

La nature n'allait-elle pas lui dévoiler ses mystères et, de ce quelque chose qui, tout à l'heure encore, existait, qui, maintenant, n'était plus, qu'est-ce que Celui qui crée tout et détruit tout allait faire?

Desséchée, solidifiée, pierreuse jusqu'à son centre, la planète terrestre continuait de rouler à travers l'espace, ne conservant plus que par un miracle d'équilibre, juxtaposés les uns aux autres, les matériaux dont elle se composait, et que, désormais, ne maintenait plus soudés aucune agrégation.

Alors, un spectacle stupéfiant s'offrit aux regards d'Ossipoff: la Lune, attirant à elle la planète, dont elle n'avait été jusque-là que le satellite, provoquait une marée gigantesque; mais ce n'étaient plus des flots liquides sur lesquels s'exerçait son attraction: c'étaient des flots de roches et de terres.

Puis, à l'attraction de la Lune, se joignit celle de Mars, de Vénus et des autres planètes avoisinantes et, peu à peu, roulant toujours sur elle-même, la Terre continuait sa route dans l'espace, se détraquant de toutes parts, semant, le long de son orbite, les fragments d'elle-même.

Alors, la Terre détruite, Ossipoff assista à la destruction du Soleil: depuis des siècles déjà, le centre de notre système solaire allait se refroidissant, abandonnant à l'espace sa chaleur extraordinaire; et un moment vint où, solide et obscur, usé à son tour ainsi que l'avait été sa planète, l'astre se désagrégea et s'éparpilla lui-même dans le vide en poussière cosmique...

Haletant et terrifié, Ossipoff, que ce spectacle faisait épouvantablement souffrir, ne pouvait cependant se décider à s'y soustraire, bien que, cependant, cela ne dépendît que de sa seule volonté: les Mondes étaient détruits! la Nature mourait-elle donc, ou bien, ainsi qu'il en avait philosophiquement la prescience, ne faisait-elle que se transformer?

C'était cela qu'il voulait savoir et c'est pourquoi, planant toujours, il suivait d'un regard anxieux les molécules terrestres et solaires qui voguaient dans le vide.

Soudain, sans qu'il pût se rendre compte du pourquoi, il se produisit dans l'espace comme un ouragan, une sorte de tornade aérienne dans laquelle se trouvèrent entraînés tous les débris terrestres et solaires, peu à peu attirés vers un centre invisible qui, brusquement, se transforma en un foyer incandescent.

Une nébuleuse nouvelle venait de naître, d'où devaient sortir les futurs systèmes solaires.

En ce moment, Ossipoff s'éveilla: il était trempé de sueur et tous ses membres étaient courbaturés comme s'il eût été roué de coups.

Les yeux grands ouverts, il vit, réunis autour de son hamac, Séléna, Gontran, Fricoulet et Farenheit, qui le regardaient avec anxiété.

Il voulut se redresser sur un coude pour les mieux voir; mais aussitôt les mains de Séléna et de Gontran, appuyées doucement sur ses épaules, l'immobilisèrent.

Il voulut parler, mais, immédiatement, Fricoulet posa son doigt sur ses lèvres, pour lui recommander le silence; en même temps, le vieillard sentait un linge glacé lui envelopper le front.

--Cela va lui reprendre, entendit-il murmurer par Farenheit.