Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 14

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--Vous croyez, cependant, objecta Farenheit, que l'on naît avec telle ou telle faculté... témoin, vous, qui, bien qu'ayant embrassé la carrière diplomatique, êtes venu au monde avec la bosse de l'astronomie...

À ces mots, prononcés sur un ton de conviction admirative, le jeune homme ne put s'empêcher de rougir un peu, d'autant plus qu'il sentait peser sur lui les regards moqueurs de Fricoulet et ceux, quelque peu malicieux, de Séléna.

Celle-ci, s'approchant de l'ingénieur, dit alors:

--Vous seriez bien aimable de me traduire ce que vous avez mis là...

--Mais je vous assure que ce n'est pas sérieux; et, le fût-ce, du moment que vous ne croyez pas à l'astrologie...

--Qu'importe?...--et puis on croit toujours à ces choses-là... sans y croire; cela dépend...

--Comment! cela dépend... de quoi?

--De ce que les astres nous prédisent...

L'ingénieur ne put s'empêcher de rire.

--Parfaitement: on est bien plus crédule pour les prédictions qui s'accordent avec vos secrets désirs que pour les autres...

Séléna, se voyant devinée, baissa les yeux en rougissant.

--Dans ces conditions-là, poursuivit Fricoulet, mieux vaut que je ne vous traduise pas l'horoscope de Gontran.

--Parce que?

--Parce que les astres et vous n'êtes pas d'accord...

--Allons donc! s'exclama Flammermont dont les sourcils se froncèrent.

--Dites toujours, insista la jeune fille.

Fricoulet poussa un soupir et déclara:

--Vous vous rappellerez, en tous cas, si vous n'êtes pas contents, que c'est vous qui l'aurez exigé...

Et, prenant le papier que lui tendait la jeune fille:

--M. de Flammermont étant né sous l'influence de Mercure, expliqua-t-il, a une propension marquée pour les sciences exactes, Mercure étant le dieu des mathématiciens...

Sans la présence de Farenheit, Gontran eût donné libre cours à son hilarité; il se contenta de sourire, tandis qu'une flamme amusée s'allumait dans les prunelles de Mlle Ossipoff.

--En revanche, poursuivit l'ingénieur, il a un caractère changeant, capricieux, et nullement fait pour constituer, ce qu'on appelle sur Terre, un bon père de famille, un bon citoyen, un bon garde national.

--Dis donc... dis donc... protesta Gontran avec un sourire pincé, il me semble que les astres vont un peu loin dans leur appréciation.

--M. de Flammermont a un tempérament aventureux...

--Cela n'est pas malin à deviner, ricana le jeune comte, ce que je fais depuis plusieurs années ne prouve pas des habitudes casanières...

Imperturbablement l'ingénieur poursuivit.

--Quant à l'avenir, il résulte du groupement des différentes constellations qui t'intéressent, que tu occuperas un jour une situation prépondérante...

--Directeur d'observatoire, déclara hardiment Farenheit.

--Non pas... les astres parlent d'une situation politique.

--Politique! se récria Séléna... mais mon père...

--Les astres disent encore que ta race périra avec toi...

--Et c'est tout? grommela Gontran d'un air furieux, tandis que Séléna, boudeuse, sortait de la pièce.

--Mon Dieu, oui, c'est tout...

--Eh bien! cria Flammermont, en colère, je croirai à ton astrologie lorsqu'elle t'aura prédit que tu seras un jour riche et marié.

--Cela se pourrait, répondit Fricoulet impassible.

CHAPITRE VII

LE CAUCHEMAR D'OSSIPOFF

Cependant l'_Éclair_ poursuivait sa route à travers l'espace, suivant imperturbablement une ligne conforme à sa force de propulsion et à la puissance d'attraction qui le contraignait à aller de l'avant, toujours de l'avant: tel un projectile, échappé de l'âme d'un canon, trace dans l'air une trajectoire mathématique, jusqu'au moment où les forces auxquelles il obéit l'abandonnant, il touche enfin, inerte, le sol d'où il est parti.

Déjà l'Étoile polaire était signalée et, dans le fond de la voie lactée, aux environs du point imaginaire où aboutit le prolongement de l'axe terrestre, une constellation singulière apparaissait, formant très nettement, en soleils étincelants, un W gigantesque.

C'était _Cassiopée_, et ce nom éveilla chez Gontran des souvenirs mythologiques remontant à l'époque où il étudiait sur les bancs du lycée, sans se douter le moins du monde qu'un jour luirait où il pourrait admirer de si près la filleule de la malheureuse mère d'Andromède.

Un à un lui revenaient les vers charmants par lesquels Ovide, dans ses _Métamorphoses_, raconte les malheurs de la princesse d'Éthiopie qui, victime de la présomption de sa mère assez audacieuse pour comparer sa beauté à celle des Néréides, filles de Neptune, avait été attachée sur un rocher pour y être dévorée par un dragon marin.

Et l'audace de Thésée, et le féerique Pégase, et les détails du duel entre le héros et le monstre, et la victoire de l'antique chevalier, tout cela réapparaissait aux yeux de M. de Flammermont, aussi clair, aussi net que si une baguette de fée l'eût ramené de vingt ans en arrière, à cet âge d'or si méconnu, que l'on appelle «l'époque du Lycée».

Et, bercé par ses souvenirs, il écoutait d'une oreille distraite les explications que lui donnait Fricoulet, trouvant autrement plus captivants que ces démonstrations astronomiques, les commentaires dont le professeur accompagnait autrefois la poésie d'Ovide.

L'ingénieur avait beau déclarer, en homme convaincu, que, sur les trente étoiles que renferme Cassiopée, il en est de très intéressantes, et notamment [Grec: ps], étoile triple, variable, jaune d'or, bleu d'azur et rose pâle, Gontran fermant les yeux, revoyait Persée, chevauchant Pégase et accourant délivrer Andromède.

--Puisque la nature est toute-puissante, songeait-il, pourquoi n'a-t-elle pas retracé au ciel ces charmantes et héroïques figures?... cela donnerait à l'astronomie un charme qu'elle n'a pas...

Mais Fricoulet poursuivait, voulant tenir jusqu'au bout la promesse qu'il avait faite de mettre son ami à même de faire bonne figure en présence d'Ossipoff; bien que ne croyant pas à l'astrologie, il croyait à la destinée et, si la sienne était réellement qu'il devînt le mari de Séléna, il ne voulait pas que sa conscience pût rien lui reprocher.

Et il continuait son cours, parlant successivement de [Grec: ê], quatrième grandeur, double, jaune d'or et rouge, tournant autour l'une de l'autre en deux cents ans, aperçue pour la première fois par Herschell en 1779, éloignée du système solaire d'environ cinquante trillions de lieues, distance que sa lumière met vingt et un ans à parcourir; puis ce fut l'étoile 3032 du catalogue de Struve, qui forme un couple très serré et dont la révolution est une des plus rapides que l'on connaisse, car elle s'accomplit en cent quatre années terrestres; ensuite, la triple _Iota_, jaune d'or, pourpre et lilas, formant un système ternaire en mouvement; [Grec: m] est remarquable par sa vitesse propre qui s'élève à 1,700 millions de lieues par an; enfin, un magnifique amas d'étoiles, découvert, en 1783, par miss Caroline Herschell...

--La fille de l'astronome, sans doute, murmura Gontran, arraché soudain à sa rêverie...

--Précisément.

--Ô délicieuse vie de famille! s'exclama ironiquement M. de Flammermont, que celle de ces gens qui passent leur temps, l'oeil collé à un télescope.

--On ne peut pas dire, en tout cas, que ce soit une vie terre à terre.

--Pas assez, à mon sens; car pendant que la maîtresse de maison est dans les étoiles, la maison marche comme elle peut... mais continue...

Il y eut un silence, durant lequel Fricoulet examina curieusement son ami, lisant, aussi clairement que dans un livre ouvert, ce qui se passait dans son âme, puis d'un ton résigné:

--Ensuite, nous passons à _Céphée_, voisine de la _Petite-Ourse_ et qui, entre autres curiosités, renferme [Grec: s], étoile double de cinquième grandeur, couleur jaune orange et bleu turquoise, puis [Grec: m] qu'Herschell désigne sous le nom de «garnet sidus», astre grenat, en raison de son rayonnement qui semble projeté par un rubis que frapperait une lumière électrique; dans le même _Céphée_, nous avons [Grec: d], R, variable, [Grec: b] double, blanche et bleue...

L'ingénieur s'interrompit un moment, se leva et, après avoir jeté un coup d'oeil dans le télescope, dit à M. de Flammermont:

--Tiens!... si tu veux voir un joli spectacle, regarde...

Et comme, en disant ces mots, il poussait Gontran par les épaules, force lui fut bien d'abandonner ses rêvasseries mythologiques, de dire adieu à Persée et à Pégase, pour venir coller son oeil à l'appareil d'optique.

--Eh bien! demanda-t-il au bout d'un instant...

--_La Croix du Cygne_, expliqua l'ingénieur.

Et, après avoir laissé à son ami le loisir d'admirer tout à son aise, il poursuivit:

--Tu vois, n'est-ce pas, d'après la disposition des étoiles qui composent cette constellation, à quoi elle doit son nom... celle qui brille là, juste en face de toi, d'une lumière jaune d'or, c'est _Albireo_, qui se double de cette autre, un peu sur la droite, et qui est bleu saphir... Si nous avions là un spectroscope, je te ferais voir l'énorme différence qui existe dans la constitution de ces deux mondes-là; tandis que le premier présente un spectre de second type, le deuxième, au contraire, laisse apercevoir un fin réseau de lignes très serrées confinant au rouge et au jaune, d'où l'on conclut que sa température est plus basse; son volume étant plus petit, il y a chance pour qu'il se refroidisse plus vite et que, dans quelques siècles, il continue à tourner, solidifié en planète, autour d'Albiréo... Tu m'écoutes?

--Je ne fais que ça... balbutia Gontran.

--J'appelle tout particulièrement ton attention sur le nº61: c'est la première étoile dont on ait calculé la distance et c'est en raison de son mouvement propre très rapide qu'on a eu l'idée de mesurer sa parallaxe, laquelle, fixée par Bessel, en 1840, à 0',511, donne environ une distance de quinze trillions de lieues; elle marche à raison d'un million de lieues par jour, au minimum... Je passe plusieurs étoiles doubles et je te signale un groupe désigné sous le nom de _Petit Renard_, dans lequel on remarque une nébuleuse découverte en 1764 par Messier et qui se présente avec la silhouette d'une haltère de gymnastique... les Anglais...

En ce moment, un cri échappé des lèvres de Gontran coupa la parole à l'ingénieur qui demanda:

--Qu'arrive-t-il?

--Une éclipse!... une éclipse d'étoile!...

--Qu'est-ce que tu chantes là! fit Fricoulet en haussant les épaules..

--La vérité, pas autre chose, répondit Flammermont qui n'avait pas quitté le télescope; il y avait là, à l'instant, une étoile blanche très éclatante et, tout d'un coup, elle a disparu ou plutôt s'est éteinte, comme une chandelle qu'on aurait soufflée...

--Invraisemblable!... des étoiles ne se soufflent pas comme des chandelles!...

--C'est pourquoi, riposta Gontran, aigri par les moqueries de son ami, je t'ai parlé d'éclipse... d'ailleurs, la voilà qui reparaît...

Comme le jeune homme achevait ces mots, la voix d'Ossipoff se fit entendre.

--Gontran!... avez-vous vu, là-bas, dans la direction de _la Lyre_?...

--Oui... oui... une éclipse... sans doute une planète qui passe devant l'étoile autour de laquelle elle gravite...

On entendit le vieillard dégringoler l'escalier comme une avalanche et il entra dans la machinerie, semblable à un ouragan.

--Non... non... s'écria-t-il, ce n'est pas cela! Dans cette direction, il n'y a pas d'étoile double!... Nous sommes en présence de quelque phénomène céleste qu'il ne tiendrait qu'à nous d'approfondir.

Le jeune comte jeta sur son ami un regard inquiet.

--Quelle nouvelle folie médite-t-il? songea-t-il.

Et sans doute Fricoulet eut la même pensée que lui, car il s'écria:

--Ah! non... vous savez, monsieur Ossipoff,... pas de bêtises...

--Un petit coup de levier, mon bon Fricoulet, implora le vieillard; un simple petit coup de levier qui nous fasse obliquer un peu à droite, de manière à nous rapprocher de ce point. Cela ne nous écartera nullement de notre route et j'ai idée que nous assisterons à un spectacle intéressant.

L'ingénieur eut un haussement d'épaules et répondit:

--Mon Dieu!.... s'il n'y a que cela pour vous rendre heureux...

Il saisit un levier, l'abaissa d'un cran ou deux et ajouta:

--Voilà qui est fait.

Sans remercier, Ossipoff tourna les talons et on l'entendit qui regagnait sa cabine, en courant.

--Qu'est-ce que tu supposes que ce puisse être? interrogea M. de Flammermont, après le départ du vieillard.

Fricoulet allongea les lèvres, dans une moue dubitative.

--Je ne m'en fais aucune idée... Je ne vois guère d'autre raison que l'occultation de l'étoile par une planète qui lui sert de satellite... D'ailleurs, inutile de nous creuser la cervelle, puisque nous serons fixés tout à l'heure. Donc, ne nous occupons plus de cela et, comme on dit au théâtre, enchaînons.

--Enchaînons, répéta Gontran, d'un ton mélancolique, plein de résignation.

--La constellation de _la Lyre_, dans le voisinage de laquelle s'est produit le phénomène en question, doit sa réputation à Véga dont le parallaxe a été établi par Brunnow, en 1870, et son chiffre 0",18 correspond à un éloignement de 42 millions de lieues... Véga est l'une des étoiles les plus brillantes de l'univers céleste, mais sa température n'est pas en raison de l'intensité de sa lumière; son spectre trahit la présence de l'hydrogène, du sodium et du magnésium dans sa photosphère... Véga s'approche du système solaire avec une vitesse de 71 kilomètres par seconde et, dans douze mille ans, elle reviendra prendre au pôle nord du monde la place qu'elle occupait, il y a quatorze mille ans.

--Oui, oui, je sais, murmura Gontran qui s'assoupissait, la précession des équinoxes.

--Bien que _la Lyre_ soit l'une des plus petites constellations, elle renferme plusieurs curiosités sidérales, notamment un système quadruple magnifique: le premier couple paraît tourner en 1,800 ans et le second en 3,700 ans et on évalue à dix mille siècles la durée de révolution de ces deux couples autour de leur centre commun de gravité;... à signaler aussi ce que Herschell a appelé la nébuleuse perforée et dont la superficie est au moins égale à celle du système solaire tout entier... Dans les environs de la Lyre, nous avons du menu fretin astronomique: _La Flèche_, _l'Écu de Sobieski_, _l'Aigle_, sur lesquels il n'y a pas grand'chose à dire, si ce n'est que ces constellations se trouvent dans une contrée très riche en étoiles, puisque Herschell en a compté, sur une étendue de 5 degrés, trois cent trente mille...

--Quelle patience!...

Au-dessus de leur tête il y eut un bruit formidable produit par plusieurs escabeaux renversés sur le plancher et, de nouveau, les pas d'Ossipoff firent trembler les marches de l'escalier.

Quand il apparut, il était pâle, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire et ses mains s'agitaient au-dessus de sa tête, fébrilement.

Les deux amis crurent que quelque danger inconnu menaçait l'appareil et, angoissés, ils se précipitèrent vers lui.

--Elle est jolie, votre éclipse! s'exclama le vieillard en se croisant les bras et en les toisant tous les deux, d'un regard dédaigneux... En fait de planète, c'est un globe obscur, énorme, emporté par un mouvement d'une incroyable rapidité... car je l'ai vu occulter successivement plusieurs étoiles...

Fricoulet ouvrait la bouche pour répliquer; Ossipoff ne lui laissa pas le temps de prononcer une syllabe.

--Et savez-vous ce qui se passe?... eh bien! ce globe se dirige en droite ligne vers un autre corps obscur, dont la marche est plus lente, mais dont la masse attire irrésistiblement le premier, dont la vitesse va s'accélérant, chaque seconde...

--Nous allons assister à un choc, alors! s'écria l'ingénieur.

Le vieillard se frotta énergiquement les mains.

--Je l'espère bien.

Une ombre inquiète passa sur le front de Gontran.

--N'y a-t-il pas à craindre, murmura-t-il, que l'_Éclair_ n'obéisse à l'attraction de ces deux masses et qu'un péril quelconque...

--Nous sommes trop éloignés... répondit le vieillard.

Pendant qu'ils causaient, Fricoulet s'était assis au télescope.

--Voilà un spectacle qui ne sera pas banal, déclara-t-il; la rencontre de deux mondes lancés l'un vers l'autre avec une vitesse de plusieurs centaines de kilomètres par seconde... Il n'y a pas d'accidents de chemin de fer qui puissent donner une idée de ça...

Et appelant à tue-tête:

--Monsieur Farenheit!... Monsieur Farenheit!...

L'Américain arriva en se frottant les yeux et l'ingénieur lui dit en souriant, faisant allusion à son altercation avec Gontran:

--Vous qui aimez les duels... il y en a un qui se prépare, comme vous n'en aurez jamais vu et qui rompra certainement la monotonie du voyage...

Tout en parlant, il griffonnait sur son carnet.

--Monsieur Ossipoff, déclara-t-il, si vous voulez retourner à votre télescope, la chose va se produire dans une dizaine de minutes...

Le savant s'enfuit avec une rapidité dont on n'aurait pu croire capables ses vieilles jambes.

Et l'ingénieur, qui calculait toujours, ajouta:

--Une vitesse de cinq cents kilomètres dans la dernière seconde!... quel cataclysme!... mes amis!... cela va produire un petit feu d'artifice auprès duquel ceux de Ruggieri ne sont que des jeux d'enfant...

Farenheit, Gontran, Séléna avaient pris place devant les hublots, tandis que Fricoulet, son chronomètre à la main, comptait à haute voix les minutes qui s'écoulaient.

Enfin, d'une voix qui tremblait légèrement, il dit:

--Encore une seconde.

Après cela, il remit le chronomètre dans sa poche et colla son visage au télescope.

Il était temps: les deux corps dont les masses s'étaient augmentées au point d'envahir l'horizon tout entier, s'étaient abordés et instantanément, de ces deux sphéroïdes obscures, surgit un immense soleil, une gigantesque nébuleuse, incandescente, au centre de laquelle un tourbillon d'étincelles plus lumineuses, plus aveuglantes que les plus puissantes lumières à arc voltaïque, montait, montait toujours, envahissant l'espace où elles dispersaient en tous sens des éclairs radieux.

Ainsi que l'avait prédit Fricoulet, on eût dit un bouquet de feu d'artifice, mais poussé à la cent millième puissance, avec des intensités telles que jamais cervelle humaine ne les eût pu concevoir.

En un clin d'oeil l'infini se trouva illuminé, et de ce foyer d'incandescence une chaleur telle se dégageait, que les Terriens durent se retirer des hublots, que l'on masqua de nouveau pour éviter des accidents semblables à celui dont avait été frappé Farenheit.

--Et voilà comment, des vieilles lunes, on fait de nouveaux soleils! s'écria plaisamment Fricoulet.

--Les astronomes terrestres doivent être dans un état! s'exclama l'Américain.

L'ingénieur secoua la tête.

--Pas tant que vous croyez, répliqua-t-il, par la bonne raison qu'ils n'auront connaissance du fait que dans quelques années.

--Dans quelques années!...

--Dame, vous oubliez que nous marchons plus vite que la lumière et que le rayon lumineux projeté par cette nouvelle lumineuse n'arrivera à la Terre que dans vingt-cinq ou vingt-six ans...

Cette explication parut fort égayer Farenheit.

--En sorte, dit-il, que nous pourrions très bien, nous, revoir ce qui vient de se passer...

--Dans tous ses détails, non; mais nous pourrons prévoir à un jour, à une heure, à une minute près, le moment où, au point précis que nous aurons désignés d'avance, un nouvel astre apparaîtra dans le ciel.

Fricoulet ajouta, quelque peu railleur:

--Ce qui pourrait assurer votre élection à la présidence de l'«Excentric-Club».

Et se tournant vers Gontran:

--Voilà qui rendrait crédules ceux qui ne croient pas l'astrologie! Te vois-tu, prédisant à un congrès de savants, plusieurs années à l'avance, la naissance d'un monde!... il y aurait là de quoi te faire nommer d'emblée membre de toutes les académies possibles et imaginables!

--Merci bien, répondit narquoisement le jeune comte.

Mais comme, sans vouloir l'avouer, le spectacle auquel il venait d'assister l'avait profondément frappé, il demanda:

--Et les dessous de ce phénomène, quels sont-ils?

--Très simples, comme tu vas voir: tu sais que la chaleur n'est qu'un des modes d'action du mouvement, comme la lumière et le son; les ondes sont seulement différentes et agissent différemment. L'équivalence, d'ailleurs, est parfaite entre la chaleur dépensée pour produire un travail mécanique et le travail nécessaire pour développer du calorique: ainsi, la chaleur nécessaire pour élever d'un degré la température d'un kilogramme d'eau correspond au travail que nécessiterait l'élévation à un mètre de haut un poids de 424 kilogrammes et réciproquement...

--Avocat, passons au déluge, dit plaisamment Gontran.

--Partant de ce principe, il est très compréhensible que, de l'arrêt brusque des deux corps obscurs que nous examinions, soit résultée une élévation fantastique de température: le mouvement dont ils étaient animés s'est transformé en chaleur et de deux mondes pierreux, usés, la nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes futurs, qui donnera un jour naissance à un soleil, puis à des planètes et ainsi de suite, _in secula seculorum_.

--C'est un éternel recommencement.

--Tu l'as dit...

--Alors, murmura Séléna, voilà la méthode employée par la nature pour la création?

--Ou, du moins, l'une des méthodes, mademoiselle, car il est à supposer que l'arsenal des procédés usités par le surnaturel pouvoir qui régit les Soleils est inépuisable... En tous cas, il est certain que c'est toujours d'une nébuleuse, formée en un point de l'espace pour une raison quelconque--et elles ne manquent pas--que proviennent les Soleils, les Étoiles et les Mondes: rien ne se perd, rien ne se crée!

Flammermont se mit à rire.

--Voilà une belle phrase!

--Qui n'est pas de moi! je l'ai ramassée, je ne sais plus dans quel bouquin; quelque part que ce soit, en tous cas, elle est juste...

Fricoulet pensait qu'il en avait fini des explications, mais il avait compté sans l'Américain, dans l'oreille duquel était tombé fort à propos ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, relativement à l'«Excentric-Club».

Assurément, ce serait là une originalité propre à assurer son élection à la présidence, que de faire, dès son retour à New-York, une conférence dans laquelle il prédirait la naissance d'un monde.

Lui, Jonathan Farenheit, de Chicago, marchand de porcs, et pas autre chose, s'occuper d'astronomie!

À coup sûr, ce ne serait pas banal!

Mais il s'agissait de ne pas faire de bêtise et de combiner ses effets avec le plus grand nombre de chances possible; pour cela, le concours de l'ingénieur lui était indispensable.

Aussi, comme Fricoulet regagnait la cabine commune, l'Américain lui emboîta-t-il le pas, et, comme le jeune homme allait s'étendre sur son hamac:

--Un moment, monsieur Fricoulet, fit Farenheit, j'aurais quelques mots à vous dire,... quelques mots seulement...

L'ingénieur attachait sur lui un regard interrogateur; alors l'Américain ajouta:

--C'est à propos de ce qui vient de se passer...

Fricoulet était à cent lieues de supposer que son interlocuteur pût encore penser à la naissance de la nébuleuse, dont ils venaient d'avoir le spectacle; aussi demanda-t-il ingénument:

--Et... que vient-il de se passer, mon cher monsieur Farenheit?

--Mais... la nébuleuse!

--Ça vous intéresse donc!... s'écria Fricoulet, tout surpris.

--By god!... si ça m'intéresse!... mais à cause de l'«Excentric-Club!»

Cette fois, l'ingénieur comprit tout de suite et dit:

--Vous voudriez des renseignements plus précis?...

--Dame! vous comprenez: je ne peux pas me borner à faire une prédiction; je voudrais, autant que possible, donner quelques détails, quelques explications... Voyez-vous qu'on me pose des questions... qu'on me demande des explications... je serais joli!... alors, si vous vouliez...

--Vous expliquer... je ne demande pas mieux.