Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 13

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--...Tu vois ce que cela représente à peu près; du _Capricorne_, peu de choses à dire; il contient très peu d'astres... jusqu'à présent, car il se peut qu'avec la puissance chaque jour croissante des instruments d'optique, on en découvre de nouveaux. Dans le _Sagittaire_, composé de cinq étoiles disposées suivant une ligne courbe, ce qui a donné aux anciens l'idée d'un arc dont serait armé un centaure--un grand nombre d'étoiles rouges et d'éclat variable; d'après Jules Schmidt, d'Athènes, ce seraient des soleils couverts de taches, commençant à s'oxyder; à remarquer une étoile double et plusieurs systèmes triples et quadruples... Nous arrivons maintenant au _Scorpion_...

Flammermont se prit le front à deux mains, avec une angoisse tellement marquée que l'ingénieur s'arrêta.

--Tu souffres? demanda-t-il.

--... De la tête, oui, beaucoup; car tout ce que tu me racontes passe au travers de ma cervelle comme l'eau à travers une écumoire... Il ne me restera rien de ta conférence...

--Le fait est que c'est une nomenclature assez aride, constata Fricoulet, et que pour quelqu'un qui n'est pas de la partie...

--Voilà un quart d'heure que tu parles et tu n'en es qu'au Scorpion! observa le jeune comte avec découragement.

--Veux-tu que nous suspendions la séance?

--Non, continue... il vaut mieux avaler le remède d'un coup... on en sent moins l'amertume...

--À ton aise... Le _Scorpion_, ainsi que tu pourras t'en rendre compte de visu, dans quelques heures, est, de tous les signes du Zodiaque, celui qui rappelle le plus exactement la forme de l'animal qui lui a servi de parrain; c'est lui qui possède, à la place du coeur, la fameuse étoile Antarès, dont les composantes sont: rouge orange et vert émeraude, toutes deux sont des soleils en voie de refroidissement, ainsi que l'indique leur spectre dans lequel domine l'oxyde de carbone: variations fréquentes dans la lumière et dans la chaleur; mouvement propre peu rapide. Ce qu'il y a de particulier dans le Scorpion, c'est la façon dont se comportent vis-à-vis les unes des autres les composantes des nombreux systèmes ternaires qu'on y remarque: tandis que les deux premières, très rapprochées, tournent autour l'une de l'autre en 98 ans dans une orbite elliptique, la troisième a un mouvement rétrograde relativement à celui des deux autres... Comment cela se fait-il? comment expliquer un mouvement si étrange, si contraire aux lois de la nature? On n'en sait rien! on se contente de constater le phénomène sans l'expliquer.

--Ce qui est plus simple et plus commode, murmura Gontran.

--À signaler aussi beaucoup d'étoiles temporaires et une nébuleuse en forme de rayon cométaire, située non loin de l'étoile Alpha et enfin, parmi les systèmes multiples, V, qui est quadruple et dont les composantes, assemblées deux à deux, sont animées d'un mouvement assez rapide.

--Mais on trouve de tout, dans ce Scorpion! s'exclama Flammermont, c'est le bazar de l'astronomie...

--Maintenant, nous passons à la _Balance_, fabriquée vers le IIIe siècle, avec les serres de Scorpion; peu de choses à dire, car on n'y compte que 21 étoiles visibles au télescope et 8 seulement à l'oeil nu... La _Vierge_ contient la fameuse constellation de l'«Épi» qui, au mois de mai, brille en plein sud; l'«Épi» jouit d'une grande notoriété, car c'est grâce à lui et à «Régulus» que, 127 ans avant notre ère, Hipparque découvrit la loi de la précession des équinoxes... C'est une des constellations dans lesquelles il s'est produit, depuis trois mille ans, le plus de changements, ainsi que l'atteste un simple coup d'oeil jeté sur les anciennes cartes; dans ce district céleste, on a relevé plus de 500 nébuleuses, dont beaucoup sont doubles, en mouvement autour l'une de l'autre, et notamment celle qui porte le matricule M 99, qui a l'aspect des soleils tournants des feux d'artifices; elle compte plusieurs milliers d'étoiles... enfin, j'aurai tout dit sur la Vierge, lorsque j'aurai ajouté, à la nomenclature de ces curiosités, la très intéressante étoile double [Grec: g] (gamma), l'une des premières découvertes à l'aide du télescope et dont la période de rotation est de 175 ans; on a constaté que les deux soleils qui la composent tournent sur eux-mêmes et autour de leur centre commun de gravité: en raison de leur éloignement, ils n'offrent pas de parallaxe et...

Fricoulet s'arrêta net et regarda Gontran: le jeune homme, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi et c'était le souffle régulier, un peu fort, qui s'échappait, semblable à un bourdonnement, de ses lèvres entr'ouvertes, qui avait attiré l'attention de l'ingénieur.

Il se mit à rire, haussa les épaules et, se levant:

--Si c'est là l'effet que lui produit le Zodiaque, du diable s'il sera capable de tenir tête à Ossipoff... Tant pis pour lui, je suis en règle avec mes engagements et, s'il se fourvoie, il n'aura à s'en prendre qu'à lui-même.

Cela dit, il sortit de la machinerie, gagna la cabine dans laquelle Farenheit dormait, étendu sur son hamac et il allait sans doute imiter l'exemple que lui donnait l'Américain, lorsqu'il fut pris d'un remords. Est-ce qu'il n'aurait pas dû éveiller le jeune comte et le contraindre à écouter le reste de sa conférence?

En toute autre circonstance, il l'eût laissé goûter en paix les douceurs du sommeil; mais, à son réveil, Gontran ne serait-il pas en droit de lui reprocher ce qu'il pourrait, à la grande rigueur, considérer comme une trahison de sa part?

L'intérêt de l'ingénieur n'était-il pas, en effet, de le livrer, sans défense, aux interrogatoires d'Ossipoff? certes, et pour l'honneur de Fricoulet, il devait agir de manière à ce que son ami ne pût formuler un semblable reproche.

D'un autre côté, Gontran avait le réveil mauvais et rien ne prouvait que Fricoulet fût accueilli de façon aimable, même étant donné ses bonnes intentions...

Le jeune homme demeura un moment perplexe: un secret pressentiment lui disait que la Providence seconderait ses projets. Mais, précisément à cause de ce pressentiment, il ne voulait pas que ni sa conscience ni Gontran pussent rien lui reprocher...

Alors, il prit un moyen terme: au lieu de se coucher, il s'assit sur le bord de son hamac et, prenant son carnet, il se mit à rédiger hâtivement quelques notes en lesquelles il résuma le plus succinctement possible ce qu'il lui parut indispensable d'incruster dans la cervelle de son ami, pour le mettre à même de répondre victorieusement au vieux savant, au cas où il lui prendrait fantaisie de disserter sur le Zodiaque avec son jeune «collègue».

Voici ces notes:

«Le _Lion_. L'étoile maîtresse de cette constellation est «Régulus», dont l'éclat est magnifique; distance du système solaire: environ 100 trillions de lieues, eu égard à la lumière dont elle rayonne, volume gigantesque--elle s'éloigne de nous à raison de 37 kilomètres à la seconde, escortée d'une étoile double de huitième grandeur, connue seulement depuis une centaine d'années.--À remarquer: plusieurs nébuleuses d'aspect bizarre, notamment le nº65 de Messier, en spirale elliptique, et le 56 de forme ovale.

«Le _Cancer_, le plus petit et le plus pauvre des signes du Zodiaque: on n'y aperçoit à l'oeil nu qu'une pâle nébulosité laiteuse, agglomération d'étoiles de faible éclat, désignée par les anciens sous le nom de: «La Crèche».

«Les _Gémeaux_, remarquables par «Castor» et «Pollux», deux étoiles considérées pendant fort longtemps comme liées l'une à l'autre, théorie dont la spectroscopie a démontré la fausseté. Tandis que Pollux arrive vers la Terre avec une vitesse de 64 kilomètres par seconde, Castor s'en éloigne à raison de 45 kilomètres; depuis Hipparque, ces deux soleils se sont écartés l'un de l'autre de plus de 2 trillions 500 milliards de lieues et leur intensité lumineuse n'a pas varié pendant ces vingt siècles,--dans leur course Castor et Pollux sont suivis par un autre astre plus éloigné, ce qui induit à penser qu'on est en présence d'un système non pas double, mais triple.--D'après les études d'Herschell, l'évolution de Castor et de Pollux autour l'un de l'autre ne demanderait pas moins de mille ans.--Dans les Gémeaux, à signaler plusieurs étoiles doubles colorées, un certain nombre d'étoiles variables, plusieurs nébuleuses.

«_Persée_. L'étoile principale est «Algol», qui marque, dans le ciel, la place de la tête de la «Méduse»; étoile variable, descendant de la 2e à la 4e grandeur en deux jours, 20 heures, 40 minutes, 53 secondes, et cette sorte d'éclipse ne dure que 6 minutes, sans doute à cause du passage d'un corps obscur devant le disque de l'étoile.--Grand nombre d'étoiles doubles et deux petites nébuleuses.

«_Le Cocher et la Chèvre_, visible surtout au retour du printemps, ce qui l'a fait associer, dès la plus haute antiquité, aux travaux agricoles.--«Capella», étoile de première grandeur, presque aussi blanche que Véga, à une distance de 170 trillions de lieues, la principale du groupe, plane en décembre et janvier au zénith de Paris;--rien d'intéressant à signaler, si ce n'est, non loin de ce groupe, la constellation du _Lynx_, où brillent un grand nombre d'étoiles doubles fort intéressantes et particulièrement les nos 38, 15, 12, 19 et 20, systèmes ternaires à révolution très lente.»

Fricoulet en était là de la rédaction de ses notes, lorsque, par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, formidable, tonitruante.

--Gontran!... Gontran!... appelait-il.

L'ingénieur tressaillit en même temps que Farenheit, éveillé en sursaut, se jetait au bas de son hamac.

--By god! grommela-t-il en regardant son voisin d'un air effaré.

--Tranquillisez-vous, lui dit Fricoulet en souriant, c'est M. Ossipoff qui appelle M. de Flammermont, pas autre chose...

En ce moment, le jeune comte entrait en se frottant les yeux.

--Tu as entendu, fit-il.

--Cette question...

--Encore une dissertation qui se prépare! maugréa Gontran.

--Probable.

Le vieillard appela de nouveau:

--Gontran!... Gontran!...

Flammermont se croisa les bras.

--Ah! tu es encore gentil, toi! fit-il; tu m'as laissé dormir...

--C'était ce que j'avais de mieux à faire...

Le jeune homme eut un hochement de tête vers le plafond, où l'on entendait trépigner d'impatience les pieds du savant.

--Qu'est-ce que je vais lui dire? murmura-t-il d'un ton navré.

--Tiens! répondit l'ingénieur en lui remettant les notes qu'il venait de griffonner à la hâte... parcours ça,... moi, je vais le faire patienter...

Et il s'élança dans l'escalier.

En entendant le bruit de ses pas, le vieux savant, courbé vers le télescope, demanda, sans se retourner:

--Arrivez donc vite, Gontran... vous dormiez donc?

--M. de Flammermont ne dort pas, monsieur Ossipoff, répondit alors Fricoulet... mais il tient en ce moment _Andromède_ au bout du télescope et il m'envoie vous dire qu'il ne peut se déranger en ce moment...

Le vieillard eut un frisson qui lui agita le corps tout entier.

--C'est précisément au sujet d'Andromède que je voulais l'interroger, car, moi aussi, je m'en occupe et j'ai des incertitudes que j'aurais voulu éclaircir, en causant avec lui...

Séléna, debout près de son père, tourna vers l'ingénieur un visage tout assombri par l'inquiétude, et, dans le regard qu'elle attachait sur lui, il y avait, nettement compréhensible, cette question:

--Est-il prêt?

Fricoulet secoua négativement la tête; mais, en même temps, il lui fit de la main un signe rassurant, car une idée venait de lui traverser la cervelle.

--Il serait, en effet, très rassurant, dit-il en s'adressant à Ossipoff, de contrôler vos observations par les siennes; mais il y a, pour cela, un moyen fort simple qui vous permettra de ne vous déranger ni l'un ni l'autre.

Et, à Séléna:

--Mademoiselle, ajouta-t-il, seriez-vous assez aimable pour aller trouver M. de Flammermont et lui demander de vous dicter ce qu'il a déjà observé d'Andromède; vous remettrez la note à M. Farenheit en le priant de nous l'apporter.

--Pas mal imaginé, murmura Ossipoff, d'un ton satisfait, tandis que sa fille, après avoir remercié l'ingénieur par un charmant sourire, s'enfuyait hors de la cabine, légère comme un oiseau.

Fricoulet, lui, ne perdit pas son temps, et, sur une feuille arrachée à son carnet, écrivit quelques lignes; il avait fini au moment où Farenheit arrivait avec un papier qu'il lui remit.

--Voici, dit l'ingénieur en tendant à Ossipoff la feuille de son carnet substituée à ce qu'envoyait Gontran.

--Lisez... lisez... dit Ossipoff qui, pour rien au monde, n'eût interrompu son observation.

--«[Grec: g] (gamma), avec son soleil orangé et ses deux satellites émeraude et saphyr!... quelle merveille!... les yeux éblouis... le cerveau fatigué...»

--Passez, s'écria le vieillard... ce pauvre Gontran s'arrête à des considérations qui n'ont aucun intérêt!... on connaît cela depuis 1777... Gontran oublie que Bradley est venu avant lui pour dédoubler Gamma...

Puis, sur un ton d'ardente curiosité:

--Et la nébuleuse!... il ne dit rien de la nébuleuse de Lucien Marius de Franconie?

--Ma foi, non... mais...

Et, à Farenheit:

--Courez vite dire à M. de Flammermont que nous attendons ses observations sur la nébuleuse.

L'Américain sortit bougonnant de ce rôle de commissionnaire auquel on l'astreignait et Fricoulet dit au savant:

--Si, pendant ce temps, vous notiez vos observations... M. de Flammermont pourrait les contrôler pendant que vous contrôlez les siennes...

--Écrivez donc... murmura le vieillard d'une voix fébrile; d'ici, comme de Poulkowa, la nébuleuse a l'apparence d'une immense lentille de gaz, vue par la tranche, de silhouette par conséquent elliptique... je remarque un foyer central de condensation et deux foyers secondaires... l'un rond, l'autre ovale... avec deux fissures noires longitudinales...

Farenheit rentrait en ce moment et tendait un papier à Fricoulet qui s'écria:

--Attendez... attendez... monsieur Ossipoff... Ce cher Gontran vous envoie quelque chose de très intéressant...

--En vérité...

--Il a étudié le spectre de la nébuleuse... nulle trace d'étoiles... pas la moindre trace ou raie caractérisant une masse gazeuse...

--C'est bien cela... c'est bien cela, poursuivit le vieillard en proie à une agitation extraordinaire;... spectre continu, sans raies transversales...

--... En résumé, poursuivit Fricoulet, feignant toujours de lire les notes de Gontran, M. de Flammermont n'est pas plus avancé que sur Terre... il compte bien, dans les environs de la nébuleuse, plus de 1,500 étoiles; mais, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'assurer si leur proximité est réelle ou seulement due à la perspective.

Ossipoff poussa un soupir à fendre l'âme.

--Et j'espérais qu'il serait plus heureux que moi...

--Par exemple, il a réussi à mesurer la superficie de ce monde étrange: il a trouvé pour la longueur un minimum de 300 milliards de lieues... ce qui lui fait estimer, à vue de nez, les dimensions à trois cents fois celles du système solaire tout entier...

Bien qu'Ossipoff eût constaté, de visu, tous ces détails, il leva les bras au plafond, dans un geste désordonné, balbutiant:

--Fabuleux!... Fabuleux!

--... En admettant, dit encore l'ingénieur, que cette nébuleuse ne soit pas plus éloignée de nous que les étoiles les plus voisines--ce qui n'est nullement prouvé...

Ossipoff laissa retomber sa tête sur la paume de ses mains, l'air profondément accablé, tandis que ses lèvres murmuraient:

--À quoi bon... alors... à quoi bon?...

Depuis plusieurs heures déjà--trente-trois, pour être exact--l'«_Éclair_» naviguait à travers le zodiaque; le truc inventé par Fricoulet pour permettre à M. de Flammermont d'esquiver l'interrogatoire d'Ossipoff sur la nébuleuse d'_Andromède_, avait remis un peu de cordialité dans les rapports des deux jeunes gens; quant à l'altercation de Gontran et de Farenheit, il avait été décidé, d'un commun accord, qu'on n'en soufflerait mot, afin de ne pas inquiéter Séléna.

On réglerait cette question-là à Terre--si toutefois le bonheur voulait que les voyageurs revissent jamais leur planète natale; mais, jusque-là, on ferait comme si rien ne s'était passé.

L'ingénieur, qui achevait son quart, venait de signaler la constellation des _Chiens de chasse_, dont les étoiles s'apercevaient, brillantes, à l'avant du wagon, lorsque Flammermont, qui venait prendre la place de son ami dans la machinerie, aperçut un dessin étrange à côté de l'ingénieur; il ouvrait la bouche pour demander une explication, quand Fricoulet le devançant:

--C'est bien en 1863 que tu es né, n'est-ce pas? interrogea-t-il.

--Oui... mais pourquoi?...

--Le 28 septembre, si je ne me trompe?...

--Encore, oui!... mais est-ce que tu aurais l'intention de me souhaiter ma fête?...

Pour toute réponse, Fricoulet se mit à rire, en considérant le dessin qui avait, dès son entrée dans la cabine, attiré l'attention du jeune comte.

Et son hilarité était telle que Séléna et Farenheit accoururent.

--Y aurait-il indiscrétion, monsieur Fricoulet, fit la jeune fille, à vous demander la permission de rire un peu avec vous?...

L'ingénieur parut un peu déconcerté et tenta de dissimuler derrière son dos la feuille de papier qu'il tenait à la main; mais l'oeil malin de Séléna avait surpris son mouvement.

--Ah! qu'est-ce que c'est que cela? s'exclama-t-elle.

--Rien... une chose que j'ai crayonnée, tantôt, pour me tenir éveillé...

--Peut-on voir?...

Fricoulet eût eu mauvaise grâce à se dérober plus longtemps; il tendit le papier à Mlle Ossipoff, se disant qu'après tout il ne courrait pas grand risque à leur mettre sous les yeux une chose à laquelle elle ne comprendrait sans doute rien.

Aussi, sa stupéfaction et aussi son désappointement furent-ils grands en entendant Séléna s'écrier:

--Mais c'est un thème de nativité, cela!...

--Le mien alors! s'exclama à son tour Gontran...

L'ingénieur parut embarrassé et balbutia, tendant la main, pour reprendre le papier:

--Une plaisanterie, je vous dis... une simple plaisanterie...

Cependant, Séléna qui étudiait le dessin de très près s'exclama:

--Vous êtes né sous l'influence de Mercure, qui était alors à 17° exposant dans les Poissons, Vénus se trouvant dans la Balance, Mars dans les Gémeaux et Saturne dans le Cancer.

--Mais vous êtes très forte! balbutia Fricoulet avec un sourire contraint.

--Vous y connaissez donc quelque chose? interrogea Gontran incrédule.

--Comment!... tenez, ces douze triangles-là représentent les douze maisons du ciel, avec leur situation dans l'espace, au moment de votre naissance...

Farenheit qui, jusqu'alors, était demeuré silencieux, se haussant sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la jeune fille, dit alors:

--Alors, par ce procédé-là, on peut connaître l'avenir?

--Mais parfaitement, répondit l'ingénieur sans sourciller; vous avez déjà entendu parler de l'astrologie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est ça!

--Il y a eu autrefois, au siècle dernier, je crois, un homme très savant... qui s'appelait Cagliostro, et qui lisait dans les astres...

Gontran, éclatant de rire, s'écria:

--Mais non, sir Farenheit, mais non; ne croyez donc pas tout ce que vous raconte Fricoulet; autrefois, oui, on croyait--parce que certains malins le faisaient croire--à l'influence faste ou néfaste des astres sur l'existence humaine, suivant qu'ils occupaient, l'un par rapport à l'autre, telle ou telle situation; c'était là une aimable plaisanterie de laquelle vivaient grassement les ancêtres de nos tireuses de cartes et de nos somnambules modernes...

L'ingénieur regardait son ami, railleusement, durant qu'il parlait, et un petit sourire moqueur courut sur sa lèvre quand il eut fini; sourire qui signifiait clairement: «Mon bel ami, nous verrons tout à l'heure, si ton scepticisme est aussi résistant qu'il le paraît...

Séléna, alors, intervint.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, mon cher Gontran, qu'une foule de prédictions, basées sur la connaissance des astres, se sont réalisées de point en point;... voyez l'histoire...

Le jeune homme haussa les épaules.

--Parbleu!... vous figurez-vous que ceux qui faisaient métier d'astrologie, fussent des imbéciles?... loin de là! ils alliaient à une très grande finesse, à une très grande profondeur de vue, une connaissance très étendue des hommes et du coeur humain... sans compter qu'ils avaient dans les milieux politiques des espions qui les tenaient au courant de ce qu'on disait, même le plus secrètement... En sorte qu'il ne leur était guère difficile, sachant ce qui se méditait contre tel ou tel personnage, ce qui se préparait concernant tel ou tel événement, de prédire l'avenir, presqu'à coup sûr... en ayant l'air de baser leurs prédictions sur leurs combinaisons charlatanesques...

--Permets, cependant, essaya de dire Fricoulet.

Mais l'autre était lancé et, lui coupant la parole:

--La meilleure preuve que je suis dans le vrai, c'est que la clientèle des astrologues ne se recrutait que parmi les personnages, ceux sur le compte desquels il était facile d'avoir des «tuyaux». C'est ce qui a fait dire à Voltaire qu'il n'y avait d'étoiles que pour les grands, le reste étant de la canaille dont les astres ne se mêlaient pas.

Fricoulet répliqua ironiquement:

--Il faut donc croire que tu es un personnage, car voilà un thème de nativité tel que bien des grands de la terre n'en ont jamais eu.

Mais, sans doute, Gontran avait-il comme un pressentiment que ce thème cachait quelque tour nouveau de son ami, car il s'empressa d'ajouter:

--Et il n'y a pas que Voltaire qui ait affirmé, non seulement son incrédulité, mais son mépris, en ce qui concerne la manière dont les astrologues jonglent avec les astres... Bien avant lui, Shakespeare a dit...

--Shakespeare!... observa narquoisement Fricoulet... tu es sûr?

--Comment! si j'en suis sûr! alors que j'étais attaché à l'ambassade d'Italie, nous avons joué chez l'ambassadeur d'Angleterre un acte du _Roi Lear_...

--En anglais!...

--Parbleu!... nous vois-tu jouant du Shakespeare en français chez l'ambassadeur d'Angleterre!

--À la grande rigueur, je pourrais te voir... mais enfin... et alors?...

--Alors... je me souviens que je débitais cette tirade: «Quoi! lorsque nous sommes malades ou dans l'infortune (ce qui nous vient souvent de notre mauvaise conduite) nous rendrons responsables de nos souffrances le Soleil, la Lune et les étoiles!... comme si nous étions méchants par nécessité! fous par ordre du ciel! fripons, voleurs et traîtres par une prédominance des astres! buveurs et menteurs par une obéissance forcée à l'influence d'une planète!... comme si tous nos vices descendaient d'en haut!... admirable invention que de mettre nos passions sur le compte d'une étoile!... Mon père et ma mère furent unis sous le signe du «Dragon» et je naquis sous la «Grande-Ourse»... de sorte que je dois être rude et sans honte!... Bah! j'aurais été ce que je suis... alors même que la plus petite étoile n'aurait pas présidé à ma naissance!»

Emporté par son sujet, le jeune homme avait débité cette tirade, tout d'une haleine, comme s'il eût été en scène, avec le feu et l'apparente conviction qu'y eût mis un véritable acteur.

--Merci de nous avoir dit cela en français! ricana Fricoulet; car, sans cela, j'eusse été incapable d'apprécier le grand dramaturge anglais dans sa langue natale...

Puis, tendant la main vers le papier que Séléna ne cessait d'examiner curieusement:

--Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance, quoique, sans croire à l'astrologie, j'ai, sur les lois qui président aux destinées humaines, une opinion diamétralement opposée à celle de feu Shakespeare...

--Oui... oui... la théorie nouvelle... l'irresponsabilité humaine, qui permet aux avocats des Assises de défendre la tête de leurs clients, arrêtés un couteau sanglant à la main, en disant que, s'ils ont tué, c'est parce qu'ils sont nés avec l'instinct du crime...

Et il éclata de rire.