Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 12

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--Ah! la forme... la forme... très variable et très différente: les unes ont des allures de disques arrondis ou elliptiques, uniformément éclairés, tantôt pleins, tantôt percés comme des écumoires; les autres offrent au milieu ou sur certains points du disque un noyau où la lumière se condense; d'autres apparaissent comme une véritable étoile ayant un spectre semblable à celui du soleil, tandis que le nimbe nébuleux projette une lumière presque simple.

--C'est tout?...

--C'est assurément plus qu'il ne t'en faut pour répondre victorieusement à M. Ossipoff.

Puis, baissant la voix, il ajouta railleusement:

--Mais, je te le répète, tout cela est inutile, car, lorsque tu te seras bien farci la mémoire d'étoiles, de soleils, de comètes, de nébuleuses, tu en auras une telle indigestion que tu seras le premier à demander grâce...

Gontran lança à son ami un regard furieux et lui répondit, d'une voix énergique, par ce significatif monosyllabe:

--Zut!

CHAPITRE VI

LES RAPPORTS ENTRE LES PASSAGERS SE TENDENT DE PLUS EN PLUS

Et je vous dis, moi, qu'il n'y a aucun doute à ce sujet...

--Pour vous peut-être, mais pour les autres...

--J'ai pour moi les travaux faits par tous ceux dont la science s'enorgueillit à juste titre et qui tous ont déclaré que les Égyptiens possédaient les connaissances les plus étendues dans les diverses branches de la science, et tout particulièrement en astronomie.

--Mais je crois que j'ai avec moi, pour soutenir mon opinion, des hommes non moins savants et non moins éminents que les vôtres.

--Et le zodiaque d'Esneh... et celui de Denderah,... alors, pour vous, ils ne comptent pas?...

--Je ne prétends pas cela...

--Trouvez-m'en donc d'aussi anciens!... Savez-vous que dans celui d'Esneh, le solstice d'été est dans le signe du Lion et, dans le zodiaque de Denderah, il est dans le signe du Cancer.

--Et après, qu'est-ce que cela prouve? Biot n'a-t-il pas calculé que le zodiaque de Denderah ne datait que de l'an 716 avant l'ère chrétienne; tandis que l'Inde a quelque chose de mieux que cela à vous offrir...

Le vieil Ossipoff éclata d'un rire homérique.

--Oui... je sais... le fameux zodiaque trouvé dans les ruines de la pagode du cap Comorin et qui remonterait à 30,000 ans avant notre ère, disent les uns, à 10,000 seulement, disent les autres...

Il prit un air de condescendance pleine de pitié.

--Eh!... ne voyez-vous pas, mon pauvre monsieur de Flammermont, que c'est précisément l'exagération de ces chiffres qui en démontre l'inanité... Trente mille ans avant notre ère?... vous vous figurez qu'à cette époque l'homme s'occupait d'astronomie!... c'est fou... vous dis-je... c'est fou!... et je m'étonne qu'un esprit sérieux comme le vôtre...

Gontran, mal préparé pour une controverse aussi âpre, crut devoir, pour masquer une retraite indispensable et prudente, jouer la dignité offensée; il se dirigea vers la porte, disant du ton froid de l'homme qui se contient malaisément:

--Dans ces conditions, mon cher beau-père, il est préférable d'en demeurer là; car j'estime que pour discuter sur un point, il convient d'être, en principe, d'accord sur ce point... et nous en sommes loin...

Ossipoff tourna les talons et rejoignit en bougonnant son télescope.

--D'accord... d'accord... murmura-t-il; plus nous allons et moins nous le sommes... Moi qui me figurais m'attacher par les liens du sang un collaborateur avec lequel je serais en communion parfaite d'idées...

Gontran, avant de franchir le seuil de la cabine, lança ces mots d'une voix indignée:

--Un collaborateur n'est pas un esclave!

Et il descendit l'escalier qui conduisait au logement commun, où il trouva Fricoulet assis sur son hamac, se frottant les yeux gonflés de sommeil et bâillant...

--Ce doit être le moment de mon quart? interrogea-t-il.

--Je crois que oui, répondit d'un ton sec M. de Flammermont, qui s'en fut s'asseoir, morose, à l'écart.

Durant un moment, l'ingénieur regarda son ami.

--Allons! bon! fit-il, qu'arrive-t-il encore?

Gontran demeura quelques secondes sans répondre; mais tout à coup, bondissant de son siège:

--Il arrive!... gronda-t-il... il arrive que la vie devient de plus en plus impossible... À chaque instant ce sont des discussions nouvelles... et, ma foi, si cela doit continuer...

--Eh bien! interrompit Fricoulet en se penchant vers lui...

Mais, subitement, comme si l'éclair du regard que lui jetait l'ingénieur eût produit sur son irritation l'effet d'une douche d'eau glacée, Gontran se calma et répondit avec un calme extraordinaire:

--Eh bien! si cela doit continuer... il faudra que je m'arme de patience... plus encore que jusqu'à présent... et l'amour aidant, j'y parviendrai...

Les paupières de Fricoulet battirent fébrilement, tandis que ses lèvres se plissaient dans une involontaire grimace; il se tut un moment et demanda:

--Vous avez eu encore un attrapage avec le père Ossipoff?... j'ai entendu des éclats de voix...

--Eh! oui, au sujet de la plus ou moins grande antiquité de l'astronomie en Égypte et dans l'Inde... Il tenait pour l'Égypte, et moi pour l'Inde...

--Pourquoi ne pas dire comme lui?

M. de Flammermont se croisa les bras.

--Ah! celle-là est forte, par exemple!... Comment! mais n'est-ce pas toi-même, ce matin, qui m'a dit que dans la pagode du cap Comorin...

--Assurément, je l'ai dit, et bien d'autres plus savants l'ont dit avant moi;... mais du moment que ce pauvre homme tenait à son Égypte... il ne fallait pas le contrarier...

--C'est cela... pour avoir l'air d'un écolier... ou d'un imbécile...

--Tu finiras par t'aliéner ses bonnes dispositions... tu verras...

--Et il verra, lui, que je l'enverrai promener...

--Seulement, tu oublies une chose: c'est que, dans ce cas, Ossipoff n'irait pas seul à la promenade...

Fricoulet ajouta, ricanant:

--D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, les choses finiront fatalement comme ça... est-ce que tu es du bois dont on fait les astronomes, voyons... rends-toi donc à l'évidence...

Mais, précisément, parce que peut-être, en dedans de lui-même, le jeune homme s'y rendait, à l'évidence, il n'en était que plus irrité lorsque l'ingénieur abordait cette question-là.

--Si cela était aussi évident que tu veux bien le prétendre, répliqua-t-il, il y a beau temps que j'aurais renoncé à mes projets...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

--Entêté, va, murmura-t-il.

Il ajouta avec un accent tout particulier:

--Il est vrai que tu as une excuse: le charme de Mlle Ossipoff!

Flammermont se dressa devant lui.

--Alcide, déclara-t-il, tu m'énerves sensiblement et, si tu veux que nous continuions à vivre bons amis, ne mets jamais la conversation sur ce chapitre-là; pense ce que tu veux... c'est ton droit; mais garde tes pensées pour toi..

Cette déclaration, très énergique, à peine faite, ils entendirent la voix de Farenheit qui sortait de la machinerie.

--Monsieur de Flammermont!... si vous n'avez rien de mieux à faire, vous seriez bien aimable de venir un instant...

Enchanté d'avoir un prétexte de fausser compagnie à Fricoulet, Gontran sortit de la cabine; mais, en pénétrant dans la machinerie, il s'arrêta tout surpris sur le seuil: Farenheit était penché en avant, les mains crispées sur le télescope, à l'oculaire duquel son nez s'écrasait.

Farenheit regardait le ciel! Voilà, par exemple, qui était de nature à causer au jeune homme une profonde stupéfaction.

--Vous cherchez quelque chose, monsieur Farenheit? demanda Gontran avec une ironie non dissimulée.

--Mais oui, le Zodiaque.

--Et vous ne le trouvez pas?

--Non; alors comme je serais très curieux de voir ça...

Assez embarrassé, Gontran se grattait le bout du nez, ne sachant trop comment s'y prendre pour satisfaire la curiosité de son compagnon de voyage, sans lui avouer son ignorance totale en la matière.

Du Zodiaque, il ne savait que ce que Fricoulet lui avait dit le matin, assez succinctement d'ailleurs, c'est-à-dire que le Zodiaque est le nom donné à une zone céleste idéale, large de 18° environ, qui fait le tour du ciel et se trouve coupée en deux par l'écliptique; le nom de Zodiaque lui vient de ce que presque toutes les constellations qui l'occupent portent des noms d'animaux.

On a vu, par la discussion qui commence ce chapitre, à quelle haute antiquité on fait remonter l'origine du Zodiaque et cela composait, avec la nomenclature des douze signes ou parties en lesquelles cette zone se trouve divisée, tout ce que Fricoulet avait eu le temps d'apprendre au jeune homme.

--Mon Dieu, cher monsieur Farenheit, dit-il enfin, sans être indiscret, je voudrais bien savoir ce qui peut exciter ainsi votre curiosité...

--Oh! ma foi, c'est très simple... depuis le commencement du voyage je vous avouerai que la contemplation de vos visages à tous n'est pas que de m'assommer par sa monotonie... alors, de voir des animaux, ça me changerait un peu.

--Un peu... seulement!... vous êtes aimable!

--Je voulais dire;... enfin, vous me comprenez bien...

--Oui... seulement ce que je ne comprends pas... c'est comment vous comptez voir des animaux.

Farenheit se retourna, tellement la question de Flammermont lui paraissait étonnante et il le regarda un moment, comme s'il doutait qu'il eût son bon sens.

--Des animaux!... eh bien!... dans le Zodiaque donc?...

--Dans le Zodiaque?

--Le Bélier, le Taureau, l'Écrevisse, le Lion!... est-ce que ce ne sont pas des animaux?...

--Certes oui... mais...

--Et le Scorpion... le Capricorne... le Verseau... les Poissons... ce ne sont pas des animaux, aussi?...

Gontran comprit alors combien énorme, invraisemblable était l'erreur de l'Américain et il eut toutes les peines du monde à ne pas lui éclater de rire au nez.

--Mais alors, vous devriez éprouver quelque plaisir à contempler la physionomie de la Vierge, des Gémeaux, du Sagittaire... qui, avec la Balance, complètent les douze signes du Zodiaque? demanda-t-il non sans ironie.

Farenheit serra ses gros poings, tandis que ses sourcils touffus se hérissaient.

--Dites donc, monsieur de Flammermont, grommela-t-il, est-ce que je me trompe en me figurant que vous vous moquez de moi...

--Monsieur Farenheit, je ne me moque pas de vous; mais votre méprise est si divertissante...

Et, cette fois, l'éclat de rire partit, d'autant plus formidable qu'il était retenu depuis plus longtemps.

La riposte ne se fit pas attendre; la face empourprée d'un flot de sang, Farenheit étendit le bras et son poing vint heurter en pleine poitrine Flammermont qui chancela, et finit par tomber à la renverse sur le plancher, où il demeura assis, ayant peine à retrouver son souffle.

Au bruit Fricoulet accourut et, voyant son ami à moitié pâmé, se précipita, demandant:

--Gontran... monsieur Farenheit!... qu'arrive-t-il?

Le pauvre Flammermont, la respiration coupée en deux, était bien en peine de répondre, et l'Américain, déjà honteux de sa violence, balbutiait:

--Une discussion, mon cher monsieur, une simple discussion...

--Vous avez frappé?... c'est vous qui l'avez jeté à bas?... continua d'interroger l'ingénieur.

--Monsieur de Flammermont s'est permis de se moquer de moi et nous autres, Américains, ne permettons jamais cela... jamais...

Fricoulet regarda Gontran, comme pour lui demander la confirmation de ces paroles et le jeune homme, encore incapable de parler, secoua la tête.

--Alors, j'en ai menti! clama le marchand de suif, saisi de nouveau par sa colère.

Gontran secoua la tête négativement.

--Alors, expliquez-vous...

--C'est vrai, explique toi...

M. de Flammermont, qui avait enfin réussi à ressaisir son souffle, balbutia péniblement:

--Eh! que diable! pour s'expliquer, il faut pouvoir parler!... je veux dire que M. Farenheit s'est trompé en croyant que je me moquais de lui... alors que je riais simplement, tellement ce qu'il me disait me semblait drôle...

--C'est bien subtil, grogna l'Américain.

Gontran, qui avait repris tout à fait possession de lui-même, se releva alors et d'une voix nette:

--Au fait, déclara-t-il, prenez-le comme il vous plaira...

--Merci de la permission, riposta narquoisement l'Américain; je l'ai déjà pris... et mal, comme vous avez pu le constater.

Cette allusion de mauvais goût à sa brutalité fit monter au visage du jeune comte une légère rougeur.

--Vous n'entendez pas, je suppose, monsieur Farenheit, que cette affaire en restera là?... dit-il en se maîtrisant.

--Parfaitement...

Puis, se frottant les mains:

--Un duel!... s'exclama-t-il subitement joyeux, very well!... voilà qui va me désennuyer... Un petit duel à l'américaine!... hein!... ça vous va... chacun une carabine et en chasse...

Il se frottait les mains, tandis que Fricoulet s'écriait:

--Ah! ça... vous perdez la tête!...

Le visage radieux de Farenheit s'assombrit.

--C'est vrai!... j'oubliais que la caisse d'armes a été jetée par-dessus bord, pour alléger la sphère de sélénium lors de notre départ de Mercure...

Mais ses traits s'éclairèrent à nouveau.

--Pas besoin de carabine... au couteau, ça peut marcher...

Gontran, impassible, répondit:

--Au couteau... soit!...

Fricoulet s'emporta.

--Ah! ça... vous avez perdu la tête tous les deux!... et vous croyez que nous autoriserons une boucherie semblable?...

--Une boucherie! répéta Farenheit indigné... Aux États-Unis...

--Nous ne sommes pas aux États-Unis! interrompit brutalement l'ingénieur; nous sommes à bord de l'_Éclair_, que M. Ossipoff commande; un capitaine est maître à son bord et M. Ossipoff refusera d'autoriser une chose semblable...

--J'ai été frappé et j'exige une réparation, dit Gontran.

--Je suis le premier à vous l'offrir, déclara impassiblement Farenheit...

--C'est entendu, c'est convenu, fit l'ingénieur: mais c'est une chose que vous réglerez à terre.

--Cependant, essaya de dire l'Américain.

--Je ne vous permets qu'une chose, c'est de m'écouter: les moeurs, en France, ne sont pas les mêmes qu'aux États-Unis; chez nous, on se bat à l'épée ou au pistolet, avec des témoins... avez-vous des épées?... non; des pistolets? non; des témoins? pas davantage...

--Mais, M. Ossipoff? vous-même?...

Fricoulet sursauta.

--Êtes-vous fou!... d'ailleurs, les circonstances présentes à défaut de ces impossibilités, vous font un devoir de remettre à plus tard le règlement de cette affaire: chacun de nous se doit à ses compagnons pour coopérer, dans les limites de ses moyens, au sauvetage général...

Et s'adressant plus particulièrement à Farenheit:

--Admettez, poursuivit-il, que nous prêtions les mains, M. Ossipoff et moi, à un semblable duel; admettez que la chance vous favorise et que vous tuiez M. de Flammermont, il faudra que vous renonciez à l'espoir de revoir jamais et la Terre et New-York et la Cinquième Avenue... car lui seul sait allier à la science pure un esprit suffisamment pratique pour nous sortir du mauvais pas où nous a mis la folie d'Ossipoff.

Cet argument frappa vivement, comme bien on pense, l'Américain; et bien qu'il lui en coûtât d'être obligé de devoir la vie à celui qu'il voulait tuer, il murmura:

--Soit donc, monsieur Fricoulet.

Et à Gontran:

--N'oubliez pas, monsieur de Flammermont, que je suis à votre disposition partout où il vous plaira et quand il vous plaira...

Il salua très correctement et sortit de la machinerie; mais tandis qu'il s'en allait, l'ingénieur l'entendit soupirer:

--Cela aurait pourtant bien agréablement rompu la monotonie du voyage.

Quand les deux amis furent seuls, Fricoulet demanda:

--Maintenant, raconte-moi un peu ce qui s'est passé.

--Pas grand'chose de grave: Farenheit s'attendait à voir dans le ciel toute une ménagerie composée des signes du Zodiaque et l'idée m'a paru si cocasse que je n'ai pu m'empêcher de rire; c'est alors que, comme une véritable brute qu'il est, il m'a détaché un coup de poing formidable qui m'a jeté par terre...

Et le jeune comte grommela entre ses dents:

--Ah! décidément... l'astronomie, je commence à en avoir plein le dos, tu sais...

--Tu ne fais que commencer! plaisanta Fricoulet.

--Examens d'Ossipoff... discussions avec toi... coups de poing avec l'autre...

--Et, tout cela dans la balance, le charme de Séléna ne l'emporterait pas?...

Gontran fronça les sourcils et murmura:

--Ah! s'il n'y avait pas cela.

--S'il n'y avait pas cela!... mais tu serais encore attaché d'ambassade à Pétersbourg... mon pauvre vieux!... Il est vrai qu'avec tes relations, tu pourras trouver, à ton retour, un poste équivalent...

L'autre se croisa les bras.

--Alors... j'aurais, pendant plusieurs années, roulé ma bosse dans l'espace, à travers les aventures les plus incroyables, parcourant les contrées les plus invraisemblables, supportant avec une patience angélique la monomanie astronomique d'Ossipoff, avalant, jusqu'à en avoir la nausée, des décoctions de quintessence scientifique, tout cela pour avoir le plaisir de rédiger un journal de voyage qu'un éditeur refusera peut-être de publier!... ah! non... mille fois non... je veux avoir au moins la compensation légitime de toutes mes fatigues, de toutes mes rancoeurs, de tous mes bâillements...

--Tu tiens à la prime,... quoi!

--Parfaitement... et la preuve, c'est que j'attends ta conférence sur le Zodiaque qui fera probablement les frais du prochain examen d'Ossipoff.

Ce disant, le jeune comte s'asseyait et prenait une attitude si parfaitement résignée que Fricoulet ne put s'empêcher de rire.

--Tu y tiens? interrogea-t-il.

--Comment!... si j'y tiens!... Parbleu! toi, tu ne demanderais pas mieux qu'Ossipoff mette le nez dans le pot aux roses et me renvoie à ma diplomatie,... mais, moi, c'est autre chose; j'en ai trop fait jusqu'ici pour perdre le bénéfice des résultats acquis... Donc, au Zodiaque...

L'ingénieur le regarda un moment en silence d'un air quelque peu dépité, car il s'attendait à chaque instant à ce que son rival--car Gontran maintenant était son rival--renonçât à ses projets; mais, heureusement pour lui, Fricoulet, quand il avait une idée en tête, ne l'abandonnait pas facilement; en outre, c'était un sage qui savait que tout arrive à point à qui sait attendre et qui comptait que le temps et Ossipoff travailleraient pour lui.

--Ce qui est convenu est convenu, dit-il; je t'ai promis mon concours et je tiens ma promesse... Tu veux faire connaissance avec le Zodiaque... à ton goût... Mais, d'abord, comment cette discussion avec Ossipoff est-elle venue?

--Comme sont venues jusqu'à présent toutes les discussions du même genre, bougonna Gontran; j'ai voulu faire le malin avec ce que tu m'avais dit, et, comme Ossipoff, en s'éveillant, me demandait la route suivie par l'_Éclair_, je lui ai dit que nous traversions la constellation du Bélier,--d'un mot en est venu un autre... et voilà...

Fricoulet hocha la tête.

--C'était bien imprudent, fit-il; car j'avais oublié de te prévenir que, par suite de la précession des équinoxes, la position des signes ne répond plus aux constellations de même nom; ainsi, au temps d'Hipparque, les premiers points du _Bélier_ et de la _Balance_ répondaient aux équinoxes de printemps et d'automne, comme ceux du _Cancer_ et du _Capricorne_ aux solstices d'été et d'hiver... voici déjà un premier point, et très important, sur lequel il était indispensable que tu fusses fixé.

--Mais les noms donnés à ces constellations?...

--Oh! aucun rapport avec les constellations mêmes; les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs les ont baptisées ainsi, soit à cause d'une forme très vague avec les objets en question, soit pour perpétuer le souvenir d'un héros... mais, à cela près...

Il s'interrompit, l'attention soudainement attirée vers le hublot par lequel venait de pénétrer un rayon de lumière singulier qui paraissait réunir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

--Aldébaran! dit-il en se levant et allant mettre son oeil au télescope.

--Aldébaran! répéta Flammermont.

--Étoile de première grandeur qui sert d'oeil au _Taureau_; la tête est formée par un assemblage d'étoiles connues, depuis la plus haute antiquité, sous le nom de _Hyades_, et la queue par les _Pléiades_...

En donnant cette explication, l'ingénieur continuait de regarder l'espace, vivement intéressé, malgré son scepticisme, par la vue de cette étoile dont la teinte rougeâtre formait, tout autour d'elle, un nimbe mystérieux.

--Sodium, magnésium, hydrogène, calcium, fer, tellure, bismuth, mercure, antimoine, murmura-t-il, se rappelant la composition du spectre de cet astre, si éloigné de la Terre qu'il a toujours été impossible d'établir sa parallaxe...

Puis, il se prit à sourire, haussant les épaules.

--Elle est bien bonne!... poursuivit-il... du satellite découvert par Herschell!... pas la moindre trace!... c'est-à-dire qu'il s'est laissé prendre à un effet de perspective... tout bonnement...

Mais Gontran, que les études particulières de Fricoulet n'intéressaient que médiocrement, vint le tirer par le bras.

--Dis donc, fit-il, si nous reparlions du Zodiaque; tu oublies que, d'un moment à l'autre, Ossipoff peut me tomber sur le dos...

L'ingénieur abandonna à regret le télescope et revint prendre place devant son ami.

--Inutile d'entrer dans des détails bien considérables sur les Pléiades, car, depuis 3,400 ans avant l'ère chrétienne, tous les astronomes s'en sont occupés, Ptolémée, Sûfi, Ulugh-Beigh, Copernic, Tycho-Brahé, et bien d'autres, sans qu'aucun de leurs dessins coïncident entre eux...

--Passons, passons... fit Gontran...

--Dans le Taureau, je te signalerai encore le _Crab-Nébula_, ou nébuleuse écrevisse, découverte en 1758 par Messier et ainsi baptisée par les Anglais, en raison de ses franges et de ses curieux appendices qui lui donnent une vague ressemblance avec le crustacé dont elle porte le nom.

Fricoulet allait continuer, lorsque Gontran s'écria:

--Dis donc!... mais s'il y en a autant sur chacun des signes du Zodiaque, jamais je n'arriverai à me mettre tout cela dans la cervelle...

--Tranquillise-toi; j'ai commencé par la constellation la plus intéressante...

--Alors, que doivent être les autres? murmura Flammermont étouffant un formidable bâillement.

--...Et par conséquent la plus chargée comme renseignements, poursuivit Fricoulet en souriant: dans le _Bélier_, rien à signaler; plusieurs systèmes d'étoiles doubles et l'étoile triple nº 14, blanche, bleue et lilas, dans les _Poissons_, un certain nombre d'étoiles variables, des couples en mouvement orbital rapide, tels que les nos 55 et 51, l'un orange et bleu saphir, l'autre blanc de perle et lilas pâle; dans le _Verseau_, qui se compose d'une multitude d'étoiles de cinquième grandeur, à signaler [Grec: z], étoile double de troisième grandeur, observée pour la première fois en 1777 par Christian Mayer et dont le mouvement orbital s'effectue en mille ans, plus un fourmillement de soleils, pris tout d'abord par Messier, en 1746, pour une nébuleuse et résolu ensuite par Herschell, et enfin une nébuleuse, d'aspect planétaire, composée de gaz incandescent, monde en formation que l'on estime être 264 milliards de fois plus gros que le Soleil.

Ce chiffre parut formidable à Gontran, qui ne put retenir une exclamation.

--Mais le Soleil étant lui-même 1.283.700 fois plus volumineux que la Terre...