Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 10

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Ossipoff, fort ennuyé de l'indisposition de Gontran, qui le privait d'un partenaire scientifique devenu à présent indispensable à son existence, s'absorbait davantage encore dans la contemplation des astres, tandis que Séléna, toute déconcertée, ne sachant ce que signifiait le brusque changement survenu dans les relations des deux amis et sentant une inquiétude vague envahir son âme, s'était mise à écrire sous la dictée de son père, comme à Pétersbourg, pour passer le temps.

Nous ne parlerons pas de Farenheit, et pour cause; peu lui importait, à lui, que Fricoulet et Gontran fussent en froid, et que les conversations scientifiques du vieillard fussent interrompues. Une seule chose l'intéressait, la marche de l'_Éclair_; chaque seconde écoulée le rapprochait de la cinquième avenue et cela suffisait, depuis quarante-huit heures, à maintenir son visage dans un état de sérénité inconnu, depuis bien longtemps, de ses compagnons de voyage.

D'ailleurs, presque tout son temps s'écoulait dans le hamac, où il demeurait étendu, dormant à poings fermés; lorsque des tiraillements d'estomac le réveillaient, il allait à la cabine d'approvisionnement, avalait quelques gorgées de liquide nutritif et, ensuite, pour faciliter la digestion, il passait un quart d'heure ou un peu plus--suivant l'intérêt qu'offrait le ciel--auprès d'un hublot.

À moins qu'il ne recommençât, pour la vingtième fois au moins, le calcul de la somme que pourrait lui rapporter sa part dans la vente du wagon de lithium, une fois revenu à Terre.

Si des fouilles faites, depuis son départ, avaient fait découvrir de nouveaux gisements! si, par suite, la valeur du précieux métal avait diminué!... Si... Si...

Et ces inquiétudes suffisaient à rompre la monotonie de l'existence, pour une homme dont le cerveau n'avait pas, d'ailleurs, des appétits bien ambitieux.

On comprendra que, dans ces conditions, la vie à bord manquât de gaieté et que, pour Gontran, pour Fricoulet et pour Séléna, les minutes fussent longues comme des heures et les heures comme des siècles.

Cela n'empêchait pas que les centaines de mille lieues s'ajoutassent aux millions de kilomètres, derrière l'_Éclair_, qui poursuivait impassiblement sa route.

La proue dirigée sur Orion, il cinglait vers la constellation de la _Licorne_ qui forme, avec la province céleste dans laquelle elle se trouve située, un des coins de l'espace les plus bizarres et, en même temps, les plus intéressants à étudier.

Déjà Ossipoff pouvait, à l'aide du télescope, examiner beaucoup plus minutieusement qu'il n'eût pu le faire, de l'observatoire de Poulkowa, la fameuse étoile nº 11 ou plutôt le système ternaire dont les trois composantes apparaissaient, éblouissantes de blancheur, ainsi que trois lampes à incandescence qu'une main divine eût allumées devant le rideau diapré de l'espace.

Puis apparut ensuite le nº15 ou S avec ses deux composantes jaunes et la troisième couleur bleu d'azur, et le vieux savant put avoir, en quelques minutes, étant donnée la rapidité avec laquelle courait l'appareil, le surprenant spectacle de cette variabilité qui met 3 jours, 10 heures et 48 minutes à se révéler aux yeux des astronomes terrestres.

L'intensité de la lumière émise par ce système ternaire s'élevait alternativement de la 6e à la 4e grandeur, pour retomber ensuite à la 6e, en sorte que cela produisait une clarté vacillante dont les yeux d'Ossipoff se trouvèrent extrêmement fatigués.

Il fut même incommodé à ce point qu'il dut avoir recours à Séléna pour lui succéder au télescope, à défaut de Gontran, qui jugea fort à propos de demeurer sourd aux invites du vieux savant.

C'est ainsi que, par les yeux de sa fille, celui-ci put se rendre compte approximativement du phénomène bizarre produit par cet assemblage multiple de soleils variables: l'étoile nº8, double et très curieuse en raison de ses composantes, l'une jaune et l'autre bleue, animées d'un mouvement propre commun, bien qu'elles restent fixes, l'une par rapport à l'autre, depuis cent ans qu'on les examine.

Non loin, une nébuleuse d'allure cométaire fut signalée par la jeune fille; puis, si nombreuses, qu'il était inutile de chercher à les compter, des amas de petites étoiles de diverses couleurs et beaucoup de nébuleuses de forme très curieuse.

En dépit de la douleur que lui causait aux yeux l'éclat de tous ces astres, Ossipoff, talonné par la curiosité, ne put se contenter longtemps de n'admirer toutes ces merveilles que par l'intermédiaire de Séléna et il reprit rapidement sa place à l'oculaire; au surplus, c'était une manière peu commode, on en conviendra, de faire de l'astronomie et, très nerveux, il s'était impatienté contre la jeune fille à différentes reprises, notamment à l'occasion de Procyon...

--Ne vois-tu pas, avait-il demandé, à notre Nord-Ouest, une étoile de première grandeur?...

--J'en vois plusieurs, avait répondu Séléna, en regardant dans la direction indiquée....

--Plusieurs... assurément, mais pas comme celle-là; celle dont je te parle brille comme une lumière électrique... elle a d'ailleurs un éclat semblable à celui de Sirius... la vois-tu?... voyons, tu dois la voir, que diable!...

--Oui... il me semble... au Nord-Ouest, dis-tu?

C'est alors que, trépignant d'impatience, le vieillard avait repoussé sa fille: oui, c'était bien là l'Alpha du _Petit Chien_, cette étoile si curieuse, en raison de son mouvement propre, et le vieillard éprouva une joie sans mélange après avoir vérifié la parallaxe établie par Anwers, en 1862, parallaxe égale à 0"123, à étudier la vitesse de l'astre que, jusqu'alors, il n'avait pu examiner qu'imparfaitement, en raison des 62 trillions de lieues qui le séparent de la Terre.

À l'examiner, Ossipoff était, par moments, en proie à l'illusion que peut se faire le voyageur qui se trouve dans un wagon en marche; en admettant que le train qui l'emporte soit animé d'une vitesse de 60 kilomètres à l'heure et que, parallèlement à lui, coure un second train animé d'une vitesse semblable.

Les wagons du second train pourront paraître au voyageur contenu dans le premier, immobiles, à moins que, se considérant lui-même comme immobile, il lui semblera voir filer en sens inverse, et avec une vitesse de 60 kilomètres, les poteaux télégraphiques, les gares, les stations et les différentes constructions bordant la voie.

Enfin, s'il arrive en sens inverse, sur l'autre voie, un train marchant, lui aussi, d'une vitesse égale à celle du premier, on pourra, ayant l'illusion de sa propre immobilité, croire que ce nouveau train est du double plus rapide que le premier, c'est-à-dire court à raison de 120 kilomètres.

Eh bien! quoique le vieux savant fût bronzé sur ces sortes d'illusions auxquelles peuvent se laisser prendre des astronomes novices, mais dont se méfient les vieux de la vieille de la science, cependant, étant si proche de l'astre, il lui arrivait, par instants, de croire Procyon animé d'une vitesse doublement grande, en raison de sa course dans l'espace, à l'encontre du mouvement dont est animé le système solaire.

D'une voix brève, qui s'étranglait dans sa gorge, il dictait, par phrases hachées, des notes à Séléna... notes incompréhensibles pour tout autre que pour lui... des chiffres dont il fallait avoir la clé pour qu'ils eussent une signification quelconque.

De temps à autre, lorsqu'il n'avait rien de bizarre, d'intéressant à signaler, il disait d'un ton de commandement, sous lequel ne se fût nullement reconnu l'amour paternel.

--Additionne... divise... multiplie...

Et, finalement, il demandait:

--Cela fait?

Alors, la jeune fille donnait le résultat de ses opérations et, s'il arrivait que ce résultat concordât avec ceux obtenus par Ossipoff, lors de son séjour sur la Terre, il exprimait sa satisfaction par un petit ricanement sonore; autrement, il claquait de la langue, grommelant des paroles inintelligibles qui se terminaient invariablement par un sec:

--Recommence...

Pour Procyon, heureusement, les calculs du vieillard se trouvèrent justes et il évalua la rapidité avec laquelle l'astre se trouvait emporté dans l'espace à 43 kilomètres par seconde, soit 2,580 par minute, 154,000 par heure, 3,715,000 par jour, ce qui donnait pour l'année un joli total de 1,357 millions de lieues.

Ossipoff éprouvait une indéfinissable jouissance à ces calculs qui finissaient par donner des résultats presque incommensurables devant lesquels tout autre esprit que le sien fût demeuré stupéfait, mais qui, au contraire, transportaient le sien bien par delà les limites de la compréhension humaine, lui ouvrant pour ainsi dire les profondeurs de l'infini.

--Comprends-tu, disait-il d'une voix vibrante d'enthousiasme à Séléna, comprends-tu ce que donnent, réunis ensemble, les mouvements de Procyon et de notre Soleil? 1,409 millions de lieues, pour la durée d'une année!

Et il ajouta sur le ton d'un lutteur qui entre dans l'arène, avec la ferme volonté de «tomber» son adversaire:

--Au tour de l'autre, maintenant.

--L'autre, interrogea Séléna.

--Eh! oui... le satellite de Procyon.

À partir de ce moment, il ne prononça plus un seul mot, le corps penché en avant, tout frémissant d'impatience, l'oeil dilaté collé au télescope tandis que sa main traçait fébrilement sur le bloc-notes placé devant lui, des chiffres et des signes géométriques...

Il était là depuis six heures environ, immobile, sans que ses lèvres se fussent desserrées une seule fois, ignorant la présence de Séléna qui, toute triste de l'abandon en lequel la laissait Gontran depuis deux jours, demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine, lorsque Fricoulet entra sur la pointe du pied.

La jeune fille mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à l'ingénieur, lorsque, en ce moment même, la voix d'Ossipoff se fit entendre, découragée.

--Rien... je ne vois rien... et cependant Struve est bien affirmatif...

--Trop, monsieur Ossipoff, beaucoup trop, ne put s'empêcher de dire Fricoulet, car, à la vérification faite à l'aide de télescopes plus puissants que ceux de l'observatoire de Pulkowa, son affirmation a été reconnue erronée...

Le vieillard se dressa comme mû par un ressort et, dardant sur Fricoulet un regard flamboyant:

--Erronée! s'exclama-t-il... pendant plus de deux ans, Otto Struve a observé le compagnon de Procyon...

--Hallucination d'astronome, monsieur Ossipoff... Notez bien que je ne nie pas la bonne foi du directeur de l'observatoire impérial...

--Il ne manquerait plus que cela...

--... Mais enfin, il est bien établi que le satellite en question n'a jamais existé que dans la cervelle de M. Struve...

Il s'empressa d'ajouter, pour calmer la colère du vieillard:

--Je n'en veux pour preuve que l'inutilité de vos recherches présentes; il est certain qui si Procyon avait un compagnon, de l'endroit où nous sommes, il serait visible à l'oeil nu...

Cet argument arrêta sur les lèvres d'Ossipoff le flot de paroles prêtes à déborder; mais presque aussitôt:

--Je voudrais bien savoir, en ce cas, à quoi M. de Flammermont attribue le mouvement irrégulier de Procyon et les oscillations remarquées dans sa trajectoire... Je parle de M. Flammermont, car j'imagine que ce que vous venez de dire vous a été inspiré par lui...

Séléna joignit les mains, semblant supplier le jeune homme de ne point envenimer les débats et de ne pas rendre plus tendue encore qu'elle l'était la situation...

Bien qu'avec une légère grimace qui trahissait une mauvaise humeur concentrée, l'ingénieur lui fit un signe de tête pour la rassurer, et répondit:

--Vous ne vous trompez pas sur ce point... mais sans pouvoir entrer dans toutes les explications que m'a données Gontran, je me souviens qu'il m'a dit ne pas partager là-dessus l'opinion d'Auwers...

--Fichtre! s'exclama ironiquement le vieillard, ce cher Gontran est bien dédaigneux... Auwers est cependant assez affirmatif, puisqu'il va jusqu'à dire que le satellite en question tourne dans un plan perpendiculaire au rayon visuel, non pas autour de Procyon lui-même, mais d'un centre de gravité commun... Il établit même que cette évolution s'accomplit en une période de 40 ans...

Fricoulet allongea les lèvres en forme de moue...

--Peuh!... vous faites, je crois, ce bon Auwers plus affirmatif qu'il n'est lui-même:... il dit «qu'il se pourrait...», «qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que...»; mais sa phraséologie même prouve qu'entre ses suppositions et les déclarations de votre compatriote Struve...

Cette réponse parut trop péremptoire au vieillard pour qu'il jugeât utile de prolonger la discussion, discussion que ses observations elles-mêmes démontraient inutile et qu'il n'avait d'ailleurs poussée assez loin que par patriotisme et par respect pour Otto Struve, sous la direction duquel il avait travaillé à l'observatoire de Pulkowa.

Changeant de conversation, il dit à Fricoulet:

--Vous devriez bien prévenir M. de Flammermont que nous arrivons à la hauteur de l'étoile 60 d'Orion!...

Le visage de l'ingénieur s'éclaira d'un sourire ironique et sans songer trop à ce qu'il disait, il répliqua:

--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse...

Le vieillard eut un haut-le-corps prodigieux qui trahissait autant de stupéfaction que d'indignation.

--Comment!... s'écria-t-il... ce que je veux que ça lui fasse...

Puis, il s'interrompit, laissa échapper un petit ricanement moqueur, plein de pitié et ajouta:

--Je comprends... vous parlez d'après vous;... à vous, en effet, peu doit importer que l'on quitte l'hémisphère austral pour pénétrer dans l'hémisphère boréal... mais en ce qui le concerne, lui, je ne crains pas de m'avancer en déclarant que cela doit l'intéresser de savoir que l'_Éclair_ va couper tout à l'heure l'équateur et que, dans quelques instants, nous pourrons contempler de plus près les astres, que nous apercevons d'Europe et d'Amérique...

Une exclamation retentit au même instant et il sembla qu'un ouragan se ruait dans la cabine par la porte grande ouverte; en même temps, avant qu'il eût pu se reconnaître, Ossipoff se sentit enlevé de terre et, après avoir reçu sur chacune de ses joues une retentissante accolade, il se retrouva sur ses pieds, tandis que, devant lui, Farenheit exécutait une danse folle, criant, chantant, agitant au-dessus de sa tête ses bras démesurément longs; bref, donnant tous les signes de la joie la plus insensée.

Le vieillard jeta sur Fricoulet un regard qui trahissait clairement sa pensée.

--Allons, bon! disait ce regard, voilà sa folie qui le reprend!...

Mais l'Américain devina ce que contenait ce regard et d'une voix pénétrante il clama:

--Oui. Je suis fou!... mais fou de joie... La Terre... enfin... La Terre...

Et, comme il voyait fixés, stupéfaits, sur lui, les yeux des personnes qui se trouvaient là.

--N'avez-vous pas parlé à l'instant de l'équateur... d'un changement d'hémisphère... des étoiles qu'on apercevait d'Europe... d'Amérique... Oh! surtout d'Amérique...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien! c'est un signe que nous approchons... n'est-ce pas... que bientôt nous nous reverrons notre planète... que bientôt...

Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, épongea, avec son foulard de couleur, son front couvert de sueur, tandis que, de sa main demeurée libre, il serrait énergiquement, à la ronde, la main de Fricoulet, de Séléna et de Gontran, accouru au bruit...

Les assistants se regardaient assez embarrassés, ne sachant trop comment s'y prendre pour dissuader le brave Américain et lui expliquer que sa joie était un peu prématurée; ils savaient, par expérience, combien chez cet homme sanguin et violent les déceptions se manifestaient et ils hésitaient à parler.

Aussi, sans s'être donné le mot, tombèrent-ils tacitement d'accord pour laisser, momentanément, du moins, Farenheit dans son erreur; seulement, Fricoulet lui dit:

--Oui, c'est maintenant l'affaire de quelques quarante-huit heures.

--Tant que cela!... je croyais que notre vitesse...

--Notre vitesse va aller, diminuant un peu, en raison du changement d'hémisphère... et puis, il faut compter avec l'imprévu...

Les sourcils de Farenheit se froncèrent.

--Nous autres, Américains, répliqua-t-il rudement, nous ne comptons jamais avec l'imprévu; nous allons droit au but que nous nous sommes donné, en dépit des obstacles qui peuvent se dresser sur notre route...

--Ainsi, avons-nous toujours fait, jusqu'à présent, et continuerons-nous à faire, dit Fricoulet... Ce que j'en disais, c'est tout simplement pour vous donner à entendre que vous aviez le temps de boucler votre valise...

Il ajouta, en riant:

--Le train n'est pas encore en gare...

L'Américain poussa un soupir.

--Il est bien fâcheux, dit-il en manière de conclusion, que la soute aux provisions ne soit pas mieux fournie en liquide; on aurait pu arroser la ligne avec quelques bouteilles de Champagne!

Cela avait été dit sur un ton qui trahissait un si sincère regret que tous se mirent à rire, à l'exception d'Ossipoff; le vieillard était assis déjà devant le hublot, l'oeil collé au télescope.

Ce que voyant, Fricoulet sortit de la cabine, suivi de Gontran et de l'Américain.

--C'est mon tour de quart, n'est-ce pas, interrogea M. de Flammermont.

--À peu près, répondit l'ingénieur; mais si tu n'y vois pas d'inconvénient, nous le ferons ensemble;--j'ai à te causer...

Le jeune comte acquiesça muettement de la tête et tous deux descendirent dans la machinerie.

--Mon vieux, dit alors Fricoulet, lorsqu'ils eurent pris place, l'un à côté de l'autre, devant les leviers, nous sommes, toi et moi, aussi bêtes que des gamins; nous sommes des hommes, pourtant, et nous risquons en ce moment de compromettre une amitié de plusieurs années...

Gontran garda le silence durant quelques secondes; après quoi, il dit très sincèrement:

--Je pense comme toi.

--Nous boudons depuis deux jours, au lieu de nous expliquer franchement, poursuivit l'ingénieur.

--Je suis fort souffrant, tenta d'insinuer l'autre.

Mais celui-ci frappa amicalement de la main sur l'épaule du comte en disant:

--À d'autres; tu n'es pas plus souffrant que je ne le suis, moi-même; mais tu m'en veux...

--Et quand cela serait, repartit Gontran avec un peu d'aigreur, n'aurais-je pas raison?... tu m'as joué un mauvais tour...

--Malgré moi, déclara l'ingénieur; j'ai obéi à un mouvement dont je n'ai pas été maître tout d'abord; mais, depuis quarante-huit heures, j'ai réfléchi... j'ai analysé mes sentiments et je suis arrivé à un résultat que ma franchise me fait un devoir de t'avouer...

À ces mots, Gontran tressaillit légèrement; il comprit que cette chose vague dont son instinct l'avertissait depuis l'avant-veille, sans qu'il fût cependant capable de la définir, que cette chose, il allait la savoir; et, subitement intéressé, il écouta.

--Je commence par te donner ma parole d'honneur, dit Fricoulet--et tu me connais assez pour me savoir incapable de manquer à un engagement pris--que je te suis tout acquis, avec autant de dévouement que par le passé et que, chaque fois que tu auras besoin de moi, tu me trouveras, comme tu m'as trouvé jusqu'ici.

Pour le coup, la surprise de M. de Flammermont allait croissant, en même temps qu'il se sentait envahi par un certain malaise causé par cette déclaration faite sur un ton grave.

--Cela dit, continua l'ingénieur en baissant la voix, voici ce dont il s'agit: je crains que la vie commune menée depuis le commencement du voyage ne m'ait pas laissé aussi insensible que cela aurait dû être aux charmes de Mlle Ossipoff...

Gontran sursauta.

--Tu aimes Séléna! s'exclama-t-il.

--Je ne vais pas jusque-là, répondit Fricoulet, en le rassurant d'un geste; mais je me sens tout disposé à l'aimer...

Un flot de sang avait empourpré le visage, d'abord tout pâle, du jeune comte.

--Et c'est à moi que tu viens raconter cela! fit-il.

--À qui veux-tu que je le raconte, si ce n'est à toi que cela intéresse le plus? Les amoureux, que l'on prétend aveugles, sont clairvoyants, en certaines occasions, surtout lorsque la jalousie se met de la partie et j'ai préféré te mettre carrément au courant de la chose plutôt que tu la surprisses, toi-même...

Un silence suivit cet aveu.

--Et... alors?... interrogea Gontran.

--Alors! répéta Fricoulet, eh bien! rien! j'ai commencé par te dire que tu pouvais compter sur moi; donc je continuerai à te soutenir de toutes mes forces dans le rôle que tu as commencé à jouer,... seulement, s'il arrivait que ce rôle finît par te lasser et que, de ton propre chef, tu renonçasses à la main de Mlle Ossipoff...

Là, l'ingénieur s'arrêta durant quelques secondes, s'attendant à une protestation indignée de son ami; mais, au lieu du «jamais!» énergique que ces paroles eussent dû provoquer, Gontran demanda simplement:

--Dans ce cas?...

--Tu ne verrais aucun inconvénient, n'est-ce pas, à ce que je me misse sur les rangs?

Le jeune comte fut touché d'une semblable délicatesse; il prit entre les siennes les mains de son ami, les serra bien fort, disant d'une voix émue:

--Mon brave Alcide!

--Alors, cela ne te froisse pas? murmura celui-ci.

--Froissé!... c'est-à-dire que je te remercie de ta franchise, mon bien cher ami, touché et reconnaissant...

Puis le menaçant du doigt, en souriant:

--Mais il est convenu que tu ne me tires pas aux jambes! fit-il.

--Alliance comme auparavant... jusqu'au jour où toi-même me rendras ma liberté...

Cette fois encore, il attendit une protestation... qui ne vint pas et, sans qu'il se rendît bien compte du pourquoi, il sentit en dedans de lui-même quelque chose qui lui fit plaisir; il ajouta:

--La meilleure preuve qu'il n'y a rien de changé, c'est que, tout de suite, je vais te mettre en garde contre un danger.

--Un danger?

--Qui va se présenter à toi sous la forme du géant des cieux, le nommé Orion.

Aux yeux écarquillés de Gontran l'ingénieur devina que ce qu'il venait de dire n'apprenait rien à son ami; alors, fouillant dans l'une de ses poches, toujours bourrées d'une foule d'objets disparates, il en tira un morceau de craie avec lequel il se mit à dessiner rapidement sur la cloison de la machinerie.

--Qu'est-ce que tu fais là? demanda gaiement M. de Flammermont; mais ce n'est pas une carte céleste... c'est une académie!

--Parfaitement; eh bien! cette académie te représente l'une des constellations les plus anciennement connues, puisque, du temps d'Hésiode, elle constituait tout le calendrier des marins et des laboureurs et que, sur les cartes les plus antiques, elle figure sous la forme d'un géant poursuivant, la massue à la main, le Taureau ou les Pléiades...

--Le Taureau!... plaisanta Gontran... quelque chose alors comme un torero, alors, voilà une constellation que «les Aficionados» devraient mettre dans leurs armoiries...

Fricoulet, sans se départir de son flegme:

--Parlons sérieusement, veux-tu, dit-il, car je doute que le père Ossipoff goûte fort une astronomie aussi fantaisiste.

--Je suis tout oreilles, répondit Flammermont, avec un bâillement.

--À l'oeil de l'astronome, Orion présente simplement l'aspect d'un vaste quadrilatère dont les étoiles que je marque ici, A et Y, forment les épaules du géant, B et X les jambes, [Grec: l] la tête, et, enfin, les Trois Rois, la ceinture.

Gontran secoua la tête.

--Il faut être doué d'une certaine dose d'imagination pour retrouver dans ces sept points la trace d'une académie... même sommaire.

--Ceci est laissé à l'appréciation d'un chacun, poursuivit imperturbablement l'ingénieur; mais comme cela n'a qu'une importance très relative, passons.

Et, soulignant à la craie chacune de ses explications, il apprit à son auditeur tout ce que lui-même connaissait de cette merveilleuse constellation et, en moins d'un quart d'heure, Gontran en sut autant que son professeur.