Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Chapter 1
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G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY
Aventures Extraordinaires
D'UN SAVANT RUSSE
LE DÉSERT SIDÉRAL
200 compositions inédites de JOSÉ ROY
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS, 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL
1896
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles.
CAMILLE FLAMMARION. _Les Terres du Ciel_.
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Les Aventures extraordinaires d'un Savant Russe
Ouvrage complet en 4 parties
PREMIÈRE PARTIE
La Lune, un volume in-8º, compositions inédites de L. VALLET.
DEUXIÈME PARTIE
Le Soleil et les Planètes. Un volume in-8º, compositions inédites d'HENRIOT.
TROISIÈME PARTIE
Les Mondes géants. Un volume in-8º, compositions inédites de JULES CAYRON.
QUATRIÈME PARTIE
Le Désert Sidéral. Un volume in-8º, compositions inédites de JOSÉ ROY.
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TABLE DES MATIÈRES
I. Le désert intersidéral
II. Dans la voie lactée
III. Au pôle austral du monde
IV. Dans lequel les choses se brouillent
V. Où Gontran et Fricoulet ont une explication sérieuse
VI. Les rapports entre les passagers se tendent de plus en plus
VII. Le cauchemar d'Ossipoff
VIII. La fin de tout
IX. Où le monde scientifique est dans la joie... et Fédor Sharp aussi
X. Le triomphe de Sharp continue
XI. La boîte à surprise
XII. Où tout le monde est content, sauf Jonathan Farenheit
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Aventures Extraordinaires
D'UN
SAVANT RUSSE
CHAPITRE PREMIER
LE DÉSERT INTERSIDÉRAL
Durant un long moment, Mickhaïl Ossipoff demeura immobile, les yeux attachés, démesurément ouverts, sur les leviers que ses mains avaient abandonnés; il était en proie à une sorte d'hallucination, se demandant s'il était bien vrai qu'il eût fait ce qu'il venait de faire, se refusant à croire qu'il se fût véritablement rendu coupable de l'infâme trahison qu'il avait commise à l'égard de ses compagnons de voyage.
Quoi! tout à l'heure encore, il avait juré à sa fille, à celui qui devait être son fils, à ses amis, que c'en était fini de sa folie astronomique, que, puisque la nature était décidément contre lui, il renonçait à lutter plus longtemps!
À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui retrouvait enfin le père qu'elle croyait à jamais perdu pour elle, et sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit des promesses de Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa passion de l'espace, par l'ardente curiosité qui, depuis des mois, l'entraînait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...
Et maintenant...
Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps; le savant l'emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de Séléna s'évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent concentrées sur l'ardu problème que crée au monde scientifique l'existence hypothétique d'Hypérion.
Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé l'existence gravitait dans la région où il se trouvait; il en était sûr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans hésiter au dernier monde du système solaire, un emplacement certain.
Il ne songeait pas qu'en escomptant à l'avance cette gloire en vue de laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la raison; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pût, pour ainsi dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini, où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre «j'ai voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi».
Sa réflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'était qu'il ne découvrit par _de visu_ ce que d'autres avaient découvert par la seule puissance de la logique et du calcul.
Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était divisé par l'existence problématique de cette planète, que certains audacieux n'avaient pas hésité à baptiser du nom d'Hypérion, alors même qu'il n'était nullement prouvé qu'elle existât.
Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff était un emballé de l'espace, un halluciné de l'infini, et, ainsi que l'avait dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard, en matière de planètes.
--Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...
Il croyait donc à Hypérion; il y croyait de toute la puissance de son imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit à Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage, destiné à prouver péremptoirement l'existence de ce monde hypothétique, et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner en ridicule l'audace des parrains d'Hypérion.
«Il vous sied bien, s'écriait-il, de plaisanter le génie des Babinet et des Forbes, après avoir eu la honte de tourner en ridicule l'audacieux génie de Leverrier!
«N'est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de Bode, que Leverrier, déduisant des perturbations remarquées dans la marche d'Uranus l'existence d'une planète inconnue, a cherché et trouvé Neptune à la distance 36.
«En dépit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu cependant vous incliner devant les faits, et reconnaître la vérité des théories grâce auxquelles Leverrier a si démesurément étendu les dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser à Babinet l'autorisation de procéder d'une manière analogue pour affirmer, au delà de Neptune, l'existence d'une sphère que nos instruments d'optique, jusqu'à présent imparfaits, ne nous permettent pas de découvrir! N'a-t-on pas constaté dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier l'avait fait pour l'Uranus, des perturbations graves? et ces perturbations ne peuvent-elles être attribuées à l'influence, tantôt retardatrice, tantôt accélératrice, d'une sphère extérieure».
Partant de là, le vieux savant en arrivait à examiner les principes scientifiques différents de ceux de Babinet, sur lesquels d'autres astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour déclarer qu'Hypérion existait.
Ceux-là, emboîtant le pas à Leverrier, s'élevaient avec force contre les suppositions de Babinet; à eux, peu importaient la marche de Neptune et ses irrégularités. Le principe de leur recherche était fondé sur la théorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre système solaire, les comètes considérées comme des corps de composition et de caractères particuliers, qui se meuvent à travers les espaces stellaires, sujets aux lois de l'attraction.
Si la comète approche d'une planète, avec un mouvement d'une vitesse accélérée, elle décrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais vers le soleil; mais si l'action de la planète réduit la vitesse de translation du corps, elle l'entraînera dans une orbite elliptique, ayant pour foyer notre soleil.
En cataloguant les distances aphélies de toutes les orbites elliptiques connues, le docteur Forbes trouve qu'on peut les grouper de telle sorte qu'elles correspondent à la distance de certaines planètes, et qu'après Neptune, il n'y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui forment des groupes nombreux; d'où il conclut qu'à ces distances existent des planètes.
Et combien de fois, se basant sur ces théories que, pour sa part, il adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n'avait-il pas fait tous les calculs nécessaires pour dresser l'état civil d'Hypérion d'aussi scrupuleuse façon, que s'il l'eût tenue dans le champ du grand équatorial de l'Observatoire de Pulkowa: c'était, d'après lui, une planète de la taille de Neptune, gravitant à la distance 47--toujours d'après la loi de Bode,--suivant une orbite inclinée de 5 degrés sur le plan de l'écliptique, et circulant autour du Soleil en 138.481 jours, ou 379 années terrestres.
On comprend qu'étant arrivé, par la puissance du raisonnement et des calculs, à posséder sur Hypérion des renseignements aussi précis, le vieux savant n'eût pu résister à la folie de se convaincre, par ses propres yeux, de l'exactitude de ses suppositions.
N'était-ce point, à peu près, comme si un provincial ne profitait pas de son passage à Paris pour s'en aller visiter les merveilles que contient la capitale?
Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'il faisait, il avait détourné l'_Éclair_ de la route convenue pour le lancer dans l'_infini_, il se disait qu'en vérité, il eût été bien fou de négliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la nature.
Comme nous le disions au début de ce chapitre, la sorte d'hallucination à laquelle il avait été en proie, après avoir touché aux leviers, ne dura que quelques instants; presque aussitôt, il reprit possession de lui-même, et rapidement, arriva à établir la position certaine où devait se trouver s'il existait vraiment, le monde à la recherche duquel il se lançait.
Étant donné l'emplacement de l'_Éclair_, la position d'Hypérion dans le ciel ne pouvait être, relativement à la Terre, que par 174 degrés de longitude et 11 heures 40 minutes d'ascension droite.
Ayant donc mis le cap du vaisseau aérien sur ce point du ciel, Ossipoff s'en retourna dans sa cabine et braqua son télescope sur l'espace immuablement noir, qu'il traversait avec la rapidité de la lumière.
Il semblait que ce fût un gouffre dans lequel l'appareil tombait sans paraître en devoir jamais atteindre le fond: aucun point de repère qui indiquât la distance franchie; seules, là-bas, tout là-bas, les étoiles scintillaient, semblables à des clous d'acier sur une draperie mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu'Ossipoff pût, même avec la rapidité avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de ces mondes.
Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l'infini, sans que le savant vît passer, dans le champ de la lunette, aucun corps ayant apparence de planète.
Les millions de lieues s'ajoutaient aux millions de lieues, et le vieillard, absorbé dans ses recherches, n'avait conscience ni du temps écoulé, ni de la distance parcourue.
Il arriva cependant un moment où, le cerveau enfiévré, les yeux troublés, les membres ankylosés par une si longue immobilité, Ossipoff s'écria, en pointant son doigt osseux vers l'espace étoilé qu'il apercevait à travers le hublot.
--Et cependant, il est là... je le sais... je le sens!...
Il ajouta, avec un accent consterné, comme s'il se rendait compte de l'invraisemblable chiffre que ses lèvres balbutiaient.
--1780 millions de lieues du Soleil!...
C'était la distance que devait, d'après ses calculs, suivre la route sidérale d'Hypérion.
Puis, lançant, dans un geste plein de rage ses deux poings crispés vers l'infini dont il sentait les mystères lui échapper, il poussa un cri, dans lequel s'exhalait l'aveu de son impuissance.
--Et pourtant, répéta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n'ont pu se tromper tous les trois!... et rien!... toujours rien!
Une idée subite traversa sa cervelle, et, soudainement accablé, il se laissa tomber sur un escabeau, où il demeura comme écrasé, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, fourrageant rageusement de ses doigts ses cheveux gris.
L'idée lui était venue que ce monde, à la découverte duquel il courait, entraînant traîtreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa trahison, que ce monde de l'existence duquel il était certain, il ne le rencontrerait pas.
Hypérion n'était point à la place sur laquelle il avait dirigé l'_Éclair_; nul doute, puisque Babinet et les autres l'avaient décidé ainsi, que l'orbite de la problématique planète se trouvât bien à 174 degrés de longitude.
Mais, pour l'instant, Hypérion était peut-être, devait même être assurément, sur un autre point de son orbite; qui sait si, avec la mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne tournait pas diamétralement le dos à la planète vers laquelle il croyait se diriger.
S'il en était ainsi, à quoi bon avoir fait ce qu'il avait fait? il avait manqué à son serment, il avait compromis l'existence de tous les voyageurs que le wagon de lithium enfermait dans ses flancs, il avait brisé le bonheur de sa fille, car Gontran de Flammermont ne pardonnerait certainement pas à celui qui devait être son beau-père, la trahison dont il s'était rendu coupable.
Et tout cela, pour n'en savoir pas plus qu'il n'en savait à son départ de la Terre! n'y avait-il pas là de quoi affoler une cervelle mieux équilibrée que celle du vieillard.
Une main qui se posa sur son épaule l'arracha à ses pénibles méditations; il se leva d'un geste brusque, et recula instinctivement d'un pas, en voyant devant lui Fricoulet qui le regardait d'un air narquois.
--Eh bien! papa Ossipoff, dit railleusement l'ingénieur, le «quart» s'est bien passé?
--Ah! c'est vous, monsieur Fricoulet! balbutia le savant.
--C'est moi, oui; mais aurais-je par hasard quelque chose d'anormal dans le visage que vous me considérez avec un air si ahuri?
Et, partant d'un éclat de rire, il ajouta:
--Je vois ce que c'est: au lieu de faire votre quart, vous avez fait un somme, et j'ai interrompu un rêve peut-être fort agréable.
Le premier mouvement d'Ossipoff fut de protester énergiquement contre une supposition qui, pour lui, si féru de science, était presque une injure: dormir! lui! alors que la nature était là, avec ses insondables mystères qui, depuis si longtemps, provoquaient son ardente curiosité!
Mais, obéissant à son instinct, sans réfléchir que par son mensonge il n'arriverait qu'à retarder de quelques instants le moment où la vérité éclaterait à tous les yeux, il détourna la tête, baissant les yeux et balbutiant d'un air embarrassé:
--Quelle heure est-il donc?
À cette question, qui répondait de plus péremptoire façon que ne l'eussent pu faire tous les aveux du monde, à sa supposition, Fricoulet donna libre cours à son hilarité: le père Ossipoff, surpris en flagrant délit d'inattention astronomique! le père Ossipoff dormant près de son télescope alors que des merveilles stellaires s'offraient à son observation! voilà qui frisait l'invraisemblance.
Durant quelques secondes, il demeura comme pétrifié, bouche bée et les yeux écarquillés.
--Mais il est sept heures du matin... sur Terre, mon cher monsieur Ossipoff... du moins, si je me fie aux indications du chronomètre du bord.--Sept heures du matin! en entendant ces mots, le vieux savant supputait, à par lui, la distance vraiment vertigineuse que l'on avait parcourue, en huit heures, depuis le moment où l'_Éclair_, virant de bord, avait abandonné le courant cosmique qui l'emportait vers la Terre, pour se lancer dans l'infini.
La tête du savant s'était courbée davantage encore, et ses épaules semblaient comme écrasées sous le poids d'un fardeau qui se fût subitement abattu sur lui; et cette attitude confirmait de plus en plus Fricoulet dans son idée première.
Cependant, les éclats de rire de l'ingénieur, rebondissant en éclats sonores contre les parois métalliques du wagon de lithium, avaient tiré de leur sommeil les autres voyageurs et, tandis que Séléna apparaissait d'un côté, par une autre porte entraient, l'un derrière l'autre, Gontran et Farenheit.
--_By God!_ s'exclama celui-ci en s'avançant les mains tendues vers l'ingénieur, voilà une gaîté de bon augure.
Il tira sa montre, consulta le cadran et, tandis qu'un éclair joyeux brillait dans sa prunelle grise, il ajouta, s'adressant à Gontran:
--Si vos calculs sont exacts, mon cher savant, je crois que je ne tarderai pas à fouler du pied le trottoir de la Cinquième Avenue.
--Mais, riposta M. de Flammermont qui sentait attachés sur lui les regards d'Ossipoff, il n'y a aucune raison, mon cher monsieur, pour que mes calculs ne soient pas justes. J'ai dit que l'_Éclair_ atteindrait la zone d'attraction terrestre dans 23 heures, et, à moins d'incidents indépendants de ma volonté, nous serons rentrés chez nous dans le délai prévu.
Il avait prononcé ces mots d'une voix brève et sèche, affectant de prendre un ton d'autant plus indigné qu'Ossipoff écoutait, et qu'il ne voulait pas avoir l'air, devant lui, de supporter qu'on mît en doute ses connaissances scientifiques.
Tout en parlant, il coulait un regard attendri sur Séléna, qui rougissait légèrement, tandis que Fricoulet avait toutes les peines du monde à tenir son sérieux.
Ce fut bien pis encore, lorsque, pour donner plus de force à la réponse qu'il venait de faire à l'Américain, Gontran écarta doucement Ossipoff pour prendre sa place au télescope: derrière lui, les voyageurs se groupèrent. Fricoulet, dissimulant imparfaitement le sourire que la comédie de son ami mettait sur ses lèvres, Farenheit, anxieux de savoir si la consultation des astres allait confirmer les heureux pronostics de M. de Flammermont, Séléna, toute radieuse à la perspective de voir enfin se terminer l'amoureux roman dont le dénouement traînait depuis si longtemps.
Quant à Ossipoff, retiré dans un coin, il suivait, non sans angoisse, les transformations par lesquelles passait le visage de son futur gendre.
Celui-ci, sans quitter de l'oeil l'objectif, dit tout à coup:
--Eh bien! mon cher monsieur Farenheit, je puis maintenant vous affirmer que mes calculs étaient justes... ou, du moins, non, ils étaient faux...
--_By God!_ jura l'Américain en sursautant.
--...Oui, faux, répéta le jeune homme, car mes prévisions se trouvent fort au-dessous de la vérité.
--Qu'est-ce que tu chantes là? demanda tout bas Fricoulet en se penchant vers son ami, et en cherchant à l'écarter pour prendre sa place et voir sur quel phénomène astronomique Gontran se basait pour parler ainsi.
Mais le jeune diplomate était bien trop intéressé, paraît-il, par le spectacle qui s'offrait à lui, pour céder à la pression de Fricoulet, et, l'oeil toujours rivé à l'oculaire, il poursuivit, parlant lentement, l'attention attirée par un point fixé, là-bas, dans l'infini:
--Oui, depuis hier, il me semble que nous avons fait un chemin de tous les diables... et, si nous continuons de ce train...
Il s'arrêta, demeura quelques secondes silencieux, et sans s'en apercevoir, réfléchissant tout haut.
--Voyons?... ce n'est ni Uranus, ni Saturne, ni Jupiter... ils sont loin derrière nous... Mars?... hum! autant que je puis me rappeler, son disque ne brille pas d'un semblable éclat;... oui... oui, c'est Vénus assurément, ce ne peut être que Vénus. Mais, sapristi, ce que je voudrais bien savoir, c'est où est passée la Terre?
Fricoulet, à ces mots, fit un haut-le-corps prodigieux, et approchant ses lèvres de l'oreille de son ami, à cause d'Ossipoff, toujours immobile dans son coin.
--Vénus!... murmura-t-il, tu es fou! si cela était, il faudrait admettre que l'_Éclair_ marchât à une vitesse au moins décuple de celle de la lumière... Tiens, ôte-toi de là...
Ce disant, il repoussait amicalement Gontran et s'asseyait à son tour devant le télescope, sans remarquer la soudaine pâleur qui avait envahi le visage d'Ossipoff.
Quant à Séléna, radieuse de bonheur, il lui avait fallu subir un vigoureux _shake-hand_ de la part de Farenheit qui, en entendant annoncer que Vénus était déjà en vue, Vénus, leur avant-dernière étape avant d'atteindre la planète natale, ne put résister au désir de témoigner sa joie par un vertigineux entrechat.
--Hip! hip! hurra!... Flammermont, _for ever!_
Et, abandonnant les mains de la jeune fille, il se jeta sur celles de Gontran qu'il secoua avec une énergie forcenée.
Puis il fut pris d'un subit attendrissement à la pensée qu'il allait revoir, plus tôt qu'il ne s'y attendait, New-York, l'Excentric-Club, et les actionnaires de la «Selene Company Limited» et, avant que son interlocuteur eût pu se soustraire à son étreinte, il le prenait dans ses bras et le serrait, à l'étouffer, sur sa poitrine, balbutiant.
--Vous êtes notre sauveur! mon jeune et digne ami!... que toutes les bénédictions du ciel s'écroulent sur votre tête!
Et, lorsque le jeune homme eut échappé à l'embrassade de l'Américain, ce fut pour subir les douces pressions de mains de Séléna qui lui dit, en l'enveloppant d'un regard plein de tendresse, dans lequel se lisait l'ivresse de l'imminence du bonheur, tant de fois reculé et si proche déjà.
--Ah! Gontran!... mon cher Gontran!...
Mais, l'attendrissement de la jeune fille, la satisfaction de Gontran et l'exhubérant emballement de Farenheit s'évanouirent comme par enchantement; et, d'une seconde à l'autre, les visages si radieux s'assombrirent.
--Saperlotte! venait de s'écrier tout à coup Fricoulet en faisant, sur l'escabeau qui lui servait de siège, un bond prodigieux.
Et, sur ses traits subitement contractés, se lisaient une telle stupeur, un tel ahurissement, et en même temps une telle anxiété, que tous les trois comprirent qu'une nouvelle désastreuse allait sortir de la bouche de l'ingénieur.
--Ça! Vénus! se décida enfin à dire celui-ci qui cherchait vainement à masquer sous son ton de sempiternelle blague l'angoisse qui l'étreignait, je veux que le diable me croque si ça a jamais ressemblé à Vénus!...
À cette déclaration répondit une triple exclamation qui trahissait la surprise de Gontran, la douleur de Séléna et la colère de Farenheit; tous les trois entouraient Fricoulet, penchés vers lui, cherchant à deviner, d'après l'expression de sa physionomie, comment il leur fallait traduire les paroles qu'il venait de prononcer, et ils étaient tellement absorbés, que ni les uns, ni les autres ne remarquèrent la silencieuse disparition d'Ossipoff.--Celui-ci, aussitôt l'exclamation poussée par l'ingénieur, avait senti perler, sur son front, une sueur froide, tandis qu'il lui semblait que ses jambes flageolantes allaient se dérober sous lui: c'est que l'instant de l'explication était arrivé, explication d'autant plus redoutable et d'autant plus pénible qu'il lui fallait avouer non seulement sa trahison, mais son erreur; et il ne savait au juste ce qu'il redoutait le plus, de la fureur de l'Américain, ou des sarcasmes méprisants de Gontran et de Fricoulet; aussi, profitant de ce que l'attention générale était fixée sur l'ingénieur, il s'esquiva sans bruit et gagna sa cabine dans laquelle il s'enferma à double tour.
--Pas Vénus! s'écria l'Américain, en empoignant Fricoulet par le collet de son habit et en le secouant avec force... Mais puisque M. de Flammermont a déclaré...
--Eh! Gontran s'est trompé, voilà tout.
Ce fut alors vers le jeune comte que se retourna Farenheit.
--Vous m'avez trompé! rugit-il! Ah, vous m'avez trompé!...
Mais Fricoulet n'était pas d'humeur à se laisser ahurir par les explosions de colère de son compagnon de voyage.
--Vous! fichez-nous la paix! déclara-t-il; nous avons, pour l'instant, autre chose à faire que de crier et de vociférer.
Pour le coup, la fureur de l'Américain arriva à son comble.
--_By God!_ elle est forte! Je ne sais pas où je vais, vous-même ne savez pas où vous me menez, vous ignorez peut-être où nous sommes... et je n'ai pas le droit de me plaindre!