Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes
Part 9
--Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?
--Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement, cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de la planète.
Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston, qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles que l'ingénieur lui avait donné à réparer.
Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait l'espace.
Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments.
Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et, poussant un formidable soupir.
--Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.
--Je t'avais conseillé de repasser tes _Continents célestes_, répliqua Fricoulet.
--Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...
Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme.
--Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas le bec dans l'eau.
--Des détails,... sur quoi?
--Sur Jupiter, parbleu!
--Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.
--Tu crois?
--Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.
--Et les satellites, murmura Séléna en souriant...
Fricoulet se frappa le front.
--C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait perdre la tête... mais oui, il y a les satellites.
Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.
--Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut les considérer comme négligeables.
L'ingénieur leva les bras au plafond.
--Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400, 5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?... songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En vérité, l'ignorance est une belle chose!
--Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains pour les tenir sur les fonts baptismaux...
--Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète; ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à 478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique et à leur géographie, on n'en connaît encore rien.
--Tant mieux! fit Gontran.
--Pourquoi, tant mieux?
--Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de montagnes, pas de cratères, pas de canaux?
--Non,... rien de rien.
--Oh! les charmants satellites!
Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont, lorsque Ossipoff apparut.
--Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons à la dérive.
--Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre temps l'oeil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une pince et de nous aider vous aussi.
Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles, justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer.
Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.
Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard.
Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon.
--Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter.
--Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans les dernières secondes... je ne crois pas,--si je me trompe,--me tromper de beaucoup...
--En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure.
Gontran et Séléna eurent un geste effaré.
Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence superbe.
--Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues en plus ou en moins...
--Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes perdus...
Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.
--Ma pauvre enfant, murmura-t-il.
Et à Gontran, en lui tendant la main.
--Me pardonnerez-vous?
--Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit irrévocable.
Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction.
--J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en tirerons.
CHAPITRE VII
À TRAVERS L'ATMOSPHÈRE JOVIENNE
Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait.
Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les discuter, d'en vérifier la valeur.
Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner des chiffres.
Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf! de satisfaction.
--Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens.
--Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de l'espérer.
Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait énergiquement les mains.
--Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit Gontran.
--Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas.
--Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur.
--Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être le premier venu... mais, quand on ne sait pas...
--Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux, nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour cela.
Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela les deux jeunes gens auprès de lui.
--Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière seconde.
Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un «oh!» qui indiquait une certaine émotion.
--Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver?
L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs, refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:
--Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera supérieure... ou inférieure à trente mille mètres.
--Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à Jupiter... nous serons volatilisés avant.
--Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum la vitesse de notre chute.
Gontran leva les bras au plafond:
--Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!... s'écria-t-il; mais c'est de la folie.
--Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna.
--Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100 mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde, c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire.
Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.
Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur poursuivit:
--Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière seconde.
Séléna poussa un cri d'effroi.
--En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100 mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans secousse, jusqu'au sol qui nous attire.
D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de Fricoulet et les pressèrent avec énergie.
--Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...
Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des sourcils.
--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait convaincu?
--À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le suis pas.
--Ah! bah! Et pourquoi?
--Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible que l'on soit fixé.
Fricoulet haussa les épaules:
--Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les autres!
Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au hublot.
--Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le disque de la planète?
--Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est allée vers le centre.
--Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la planète.
M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se croisant les bras:
--En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux, si c'est ainsi qu'ils procèdent.
--Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.
--Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,... conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent d'est ou un vent d'ouest...
L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:
--En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée au XVIIe siècle, a été terminée il y a quelques années seulement.
--Au XVIIe siècle! s'exclama Gontran.
--Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en 1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.
M. de Flammermont haussa les épaules.
--Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.
--Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773, Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56 minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9 heures 54 minutes; en 1785, Schroeter de Lilienthal se prononce pour une période de 9 heures 55.
--Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur quelques secondes de différence? demanda Gontran.
--Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt, Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de longues études.
--Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous?
--Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54 minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ.
L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant.
--En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé notre sauvetage problématique.
Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait peut-être, lui et ses compagnons.
Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en arrière.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.
--Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons!
--Quelle bonne plaisanterie.
--Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure.
L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'oeil à travers le hublot et se mit à rire.
--Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète.
--Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...
--Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt mille lieues de ce satellite.
Gontran eut une moue d'incrédulité.
--Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...
Il aligna quelques chiffres sur son carnet.
--Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près.
L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna.
--Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons.
Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur répondit avec un imperturbable sérieux.
--Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé, car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le 45° parallèle nord. Et alors...
Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de l'horizon.
Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et examinait le satellite.
Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise.
--Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre; la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite aussi brillant.
Tout en parlant, son oeil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri annonça la constatation d'un nouveau phénomène.
--Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi attribuer cette bizarrerie?
Fricoulet haussa les épaules:
--Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir, lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa forme sphérique pour offrir une figure polyédrique.
--Un monde caméléon, alors, murmura Gontran.
--Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26 mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que l'ombre et offrait une forme polyédrique.
--Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna.
--On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.
--Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.
--Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M. W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté occidental. Je pourrais encore...
L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait flotté dans l'espace irradié.
--Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé!
À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt l'éclairage électrique fonctionna.
En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet partit d'un large éclat de rire.
--Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien de nous expliquer...
--... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du Soleil.
--Une ombre de cinq cent mille lieues!
--Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de Jupiter.
--Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran.
Mlle Ossipoff demanda:
--Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre?
--Dix minutes environ.
Ce laps de temps écoulé, l'_Éclair_ navigua de nouveau en pleine lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.
--Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet.
Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point brillant qui roulait dans l'espace.
--Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais...
--Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter.
--Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que le diable me croque si cela ressemble à un satellite.
--Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure.
--Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité.
--Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le satellite terrestre pour recevoir la vie.
--Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.
--Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme.