Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes

Part 6

Chapter 63,672 wordsPublic domain

Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant, pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux moteur.

Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de sommeil et à ses yeux tout gonflés.

--_By God!_ grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est pas bientôt l'heure de se coucher.

--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...

--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...

Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de feu.

--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à l'oreille.

--Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.

Et, à l'Américain:

--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.

--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.

--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre oreiller.

--Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle Ossipoff.

--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position normale...

Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier, attendit.

--Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.

--Minuit! répondit celui-ci.

Fricoulet arrêta le propulseur et l'_Éclair_, abandonné à la seule force du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens, annulait toute pesanteur, si bien que l'_Éclair_ était devenu un nouvel astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus, au sortir du Cotopaxi.

En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en action, l'_Éclair_ fila avec le courant.

--Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu viens de faire là?

--Tu le vois bien, ce me semble.

--C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es pas fou?

--Pourquoi cette question?

Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.

--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.

--Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?

--La Terre.

--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?

Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.

--Dans ce sens-ci, répondit-il.

--C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander si tu sais ce que tu fais.

Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein de commisération.

--Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.

--Réponds; tu te moqueras de moi après.

--Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons pas le chemin?

--Alors?...

--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et sitôt que l'honnête et crédule vieillard,--de la confiance duquel nous abusons outrageusement,--sera plongé dans les douceurs du sommeil, je vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour revenir sur nos pas...

Et, _in petto_, le jeune ingénieur ajouta:

--Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.

M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.

--En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.

--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.

Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des autres voyageurs.

--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les _quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le quart immédiatement.

--Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.

--Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne avec régularité, de noter sa dépense de forces.

Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'oeil d'intelligence.

--Je demande à prendre le _quart_ après toi, fit le jeune comte.

--C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la nuit.

Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille, regagnaient leur hamac respectif.

L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un soufflet de forge.

Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer l'oeil.

À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la machinerie.

--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le _quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute aura-t-il plus de chance que moi.

Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs qu'il n'entendit point entrer son ami.

Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur l'épaule.

Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.

--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.

--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils froncés... qu'arrive-t-il?

L'ingénieur haussa furieusement les épaules.

--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il en vient.

--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.

--Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait égale à notre vitesse propre.

--En sorte?

--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_Éclair_ a viré de bord, il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai, mais il n'a pas avancé d'un millimètre.

--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une vitesse considérable.

--En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose, j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.

--Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?

--Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée par la racine carrée de 2.

--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri IV.

--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu compris, maintenant?

Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.

--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien en sens contraire?

--Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.

--Tu avais dit un mois?

--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.

Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être interrompu, il lui dit:

--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars; nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là, nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.

Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.

--Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez pour épouser Séléna.

--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept cents et quelques années.

--Mais alors, nous sommes perdus.

--Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.

M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.

--Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.

--Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la vue plus nette et les idées aussi.

--Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?

--Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement par notre propre force, l'_Éclair_ va demeurer aussi immobile que s'il était à l'ancre.

Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'oeil au moteur, assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie.

Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de Fricoulet.

* * *

Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en sursaut.

--Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais d'entendre rire...

Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur retentit.

Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl Ossipoff.

--Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?

--Quelque chose comme neuf heures du matin.

En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant:

--Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi.

--Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux, monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard.

--Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.

--Mais... de votre étourderie inqualifiable.

L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.

--Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre.

Fricoulet eut un geste effaré:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard.

--Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le quatrième _quart_, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est ce qui m'est arrivé à moi;--il était cinq heures et demie environ lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux, à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément qu'eux...

--Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière d'excuse.

Ossipoff haussa les épaules et continua:

--Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je m'aperçus?...

L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard inquiet.

--Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un bon pilote, monsieur Fricoulet.

Et il se prit à ricaner.

--Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante.

--Vous le demandez!--mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction, bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et, en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et, enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.

--Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.

Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond.

--Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il.

À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il était trop tard.

Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria:

--Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?

--Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.

--C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir jusqu'aux dernières planètes du système solaire?

--Des années!... pourquoi cela?--nous franchissons 85,000 mètres par seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24 heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq mois, nous atteindrons Saturne.

Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre n'est qu'une plaisanterie.

--Une plaisanterie!... et pourquoi cela?

--Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont nullement le chemin.

Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant, les poings convulsivement serrés.

--Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est de toute impossibilité.

L'Américain se tourna vers Fricoulet.

--Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'_Éclair_ serait égale à celle de ce maudit courant.

--On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit.

--Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à Gontran...

Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie.

--Pourquoi mon nom? demanda-t-il.

--Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,... m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?

Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un coup d'oeil il désigna Ossipoff à l'Américain.

Mais celui-ci s'écria:

--Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut parler devant lui.

Les sourcils du vieillard se froncèrent.

--Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un regard inquisiteur.

Gontran courba la tête.

--Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne faut pas nous en vouloir.

--Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique.

--Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant.

--C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance, c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me restent,... je suis condamné à mourir bientôt.

Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter n'abandonnait jamais, ajouta:

--Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils demandent... sauf la vie, bien entendu...

Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du vieillard en murmurant:

--Pardon, père... mais je l'aime tant!

--L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le coeur duquel venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.

Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte.

--Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me reconduire à la Terre--reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si cela vous convient.

--Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère.

--_By God_!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère--je vous somme de tenir votre promesse.

--Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande un délai.

L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:

--Un délai de combien?

--De mille à douze cents ans.

À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes, prêtes à la strangulation.

Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut pour faire place à une expression niaise.

--_By God_! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...

Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne comprenait rien à ce brusque revirement.

Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement.

--Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes, murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff.

--Pourquoi cela? demanda le vieillard.

--Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle.

Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient agités de tressaillements convulsifs.

Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans connaissance.

--Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est point un cas de folie furieuse.

CHAPITRE V

À TRAVERS LA ZONE 28

Depuis la scène racontée dans le précédent chapitre, l'existence à bord avait subi une transformation complète: chacun vivait de son côté, n'adressant la parole à ses compagnons que dans les cas d'extrême nécessité et s'empressant, dès que cela se pouvait, de retomber dans son mutisme et de retourner à sa solitude.

L'échec de la tentative suprême faite par Fricoulet pour rejoindre la Terre, avait porté un coup terrible aux voyageurs qui, sans même se rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient réciproquement la responsabilité de cet échec, imputable à la seule fatalité.

Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs sentiments, il y avait, entre eux, communauté d'idée en ce qui concernait Ossipoff.

Le vieux savant était pour eux:

LE PELÉ, LE GALEUX, D'OÙ VENAIT TOUT LE MAL.

Aussi vivait-il plus à l'écart encore que ses autres compagnons, dans une sorte de quarantaine rigoureusement observée, sauf par Séléna qui venait, de temps à autre, passer quelques minutes avec lui.

Mais, entre le père et la fille, aucune conversation, même pas l'échange du bonjour banal, seulement un baiser indifférent déposé par le vieillard sur le front de sa fille.

Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le voyage de Jupiter.

Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude résignée et dans les regards navrés de Séléna.

Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la sympathie.

Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le coeur et chassé de son esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre.

Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux hurlements menaçants de Farenheit.

Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale s'en était suivie.

Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus particulièrement, les plus terribles menaces.

Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre!

Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents, odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos sentiments.