Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes
Part 5
Aussitôt tournées, les pièces à rejoindre furent mises en contact, chauffées à blanc par un chalumeau voltaïque d'une puissance énorme et soudées, sans le secours d'aucune _brasure_; en moins de quelques heures, les différentes parties de l'appareil furent mises en place.
Plus de deux jours restaient pour l'installation du moteur électrique, et c'était largement suffisant.
Alors, on s'occupa de transporter l'appareil dans une des grandes sales de l'observatoire de la Ville-Lumière; c'est de là que les hardis voyageurs devaient s'élancer de nouveau à la conquête de l'espace, en présence de toutes les sommités scientifiques de la planète, convoquées à cette occasion.
D'un avis unanime, Ossipoff avait été laissé dans une ignorance absolue des projets de ses compagnons; on craignait de sa part une résistance basée sur ses observations astronomiques non terminées et que ce départ allait brusquement interrompre.
En le prévenant seulement au dernier moment, on avait cet avantage d'empêcher d'abord que la lutte s'éternisât, ensuite, d'enlever le vieux savant en faisant miroiter à ses yeux la perspective de Jupiter, de Saturne, d'Uranus, de Neptune, qu'une occasion unique s'offrait de pouvoir visiter.
Il était comme toujours, plongé dans ses études télescopiques, lorsque Gontran, lui touchant l'épaule, le força à quitter son instrument et à le regarder.
--Eh bien! mon cher monsieur, demanda le jeune homme, avancez-vous un peu et pensez-vous avoir fini bientôt vos observations?
Ossipoff secoua la tête d'un air désespéré.
--C'est véritablement effrayant, mon cher ami, répondit-il, plus je vais et plus je me rends compte de la tâche gigantesque que j'ai entreprise.
Il se fit un silence après lequel M. de Flammermont reprit:
--Mais, savez-vous bien que de ce train-là, nous risquons fort de nous éterniser ici.
--Vous y trouvez-vous donc mal? demanda le vieillard surpris.
--Non pas,... mais la vie est un peu monotone,... et puis...
--Et puis? questionna Ossipoff.
--Il avait été convenu que nous ne nous arrêterions, sur chaque planète, que le temps de reprendre haleine,... et dame, je ne serais pas fâché d'aller voir sur Jupiter ce qui s'y passe,... Vous n'oubliez pas que d'ici à Jupiter, nous avons un nombre respectable de lieues à parcourir.
Le vieux savant leva les bras en l'air.
--Jupiter! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux, le géant des mondes! oh! voir!... contempler!... étudier de près l'ossature de ce monstre!...
Mais l'éclair de son regard s'éteignit, et il murmura tristement:
--Malheureusement,... c'est un rêve, et Mars est bien notre dernière étape dans ce grand voyage que nous avons entrepris.
--Notre dernière étape! s'exclama M. de Flammermont, plaisantez-vous, monsieur Ossipoff? Vous nous avez promis de nous faire visiter tout le système solaire,... il faut tenir votre promesse... Voir Jupiter!... mais c'est notre rêve à tous, à Mlle Séléna, à Fricoulet, jusqu'à Farenheit lui-même...
Et il ajouta:
--Vous ne pouvez vous dérober ainsi à vos engagements...
--Mais le moyen de les tenir?... vous l'avez dit vous-même tout à l'heure,... ce sont des millions et des millions de lieues qui nous séparent de Jupiter!... comment franchir une si effroyable distance?...
--Retournons sur la Terre, en ce cas, insinua Gontran.
Le vieux savant tressaillit et répliqua d'une voix nette:
--Pour cela, rien ne presse,... nous avons, pour y songer, tout le temps qu'il nous plaira.
Le jeune comte dissimula le sourire qui, malgré lui, venait plisser ses lèvres, et répondit:
--Je plaisantais, mon cher monsieur Ossipoff;... ma devise, vous le savez bien, depuis que j'ai entrepris ce grand voyage, est «en avant toujours en avant»,... eh bien! je viens vous dire aujourd'hui, fidèle à cette devise: «monsieur Ossipoff, ne nous immobilisons pas ici,... en avant!»
Le jeune homme avait prononcé ces mots d'une voix vibrante qui parut faire sur Ossipoff une profonde impression; ses lèvres s'agitèrent dans un tremblement nerveux, et ses regards s'attachèrent avec curiosité sur Gontran.
Celui-ci ajouta:
--Savez-vous quel jour marque le calendrier terrestre, monsieur Ossipoff?
Le vieillard secoua la tête négativement.
--La Saint-Michel, repondit Gontran; c'est-à-dire, monsieur Ossipoff, que c'est aujourd'hui votre fête...
--C'est ma foi vrai, murmura le savant, c'est ma fête; absorbé dans ces intéressantes études, je l'avais complètement oublié!
Puis, après un moment, il demanda, tout étonné:
--Pourquoi me dites-vous cela?
--Parce que, si vous l'aviez oublié, vous, nous nous en sommes souvenus... pour vous la souhaiter...
Un air de contentement se répandit sur le visage du vieillard.
--Ça, c'est gentil, dit-il.
Et il serra cordialement la main du jeune comte.
--Devinez un peu, fit celui-ci d'un ton mystérieux, ce que nous vous offrons?
--Vous êtes donc plusieurs?
--Pour le cadeau dont il s'agit, il a fallu nous cotiser; Mlle Séléna s'est rappelé que c'était aujourd'hui votre fête.
--Chère enfant, murmura le vieillard attendri.
--Farenheit a déclaré qu'il fallait vous la souhaiter.
--C'est un brave homme, au fond, cet Américain, quoique violent.
--Moi, j'ai trouvé le cadeau qu'il fallait vous faire.
Une nouvelle poignée de main remercia le jeune homme de ses paroles.
--Quant à Fricoulet, termina Gontran, il m'a aidé.
--Peuh!... aidé à quoi?
--À vous faire le cadeau en question.
Le vieillard hocha la tête d'un air qui montrait en quelle piètre estime il avait l'aide de Fricoulet; puis il demanda:
--Et ce cadeau, qu'est-ce que c'est?
--Jupiter!
Ossipoff fit un bond en arrière, fixant sur son futur gendre un regard un peu inquiet.
--Vous dites? s'écria-t-il.
--Je dis: Jupiter.
--Vous m'offrez Jupiter en cadeau?
--Mais oui,... Jupiter lui-même,... _et ipse_, comme disait le bon proviseur du lycée Henri IV.
--Vous perdez la tête, riposta le vieillard dont l'inquiétude allait croissant.
Comme Gontran allait répondre, une nuée de Martiens envahit l'observatoire au milieu d'un bruit d'ailes assourdissants: c'était l'appareil que l'on apportait sous la direction de Fricoulet.
Ossipoff examinait d'un oeil ébahi ce singulier instrument.
--Qu'est-ce que cela? murmura-t-il.
--Le véhicule qui va nous transporter dans Jupiter.
--Est-ce possible? balbutia Ossipoff,... mais par quel moyen?
--Par le moyen du courant parabolique d'astéroïdes qui forme un fleuve naturel sur lequel nous allons naviguer...
Le vieillard poussa une exclamation indéfinissable et, se précipitant sur M. de Flammermont, le saisit dans ses bras et le tint longtemps serré sur sa poitrine.
--Ah! mon enfant!... mon cher enfant! balbutia-t-il tout ému, il y en a dont les statues de bronze se dressent sur les places publiques, qui l'ont moins mérité que vous.
Pendant que le jeune comte faisait visiter en détail l'appareil au vieux savant, Farenheit exprimait à Fricoulet la stupéfaction profonde en laquelle venait de le jeter la légèreté de l'appareil.
--Il est pourtant construit tout entier en métal? observa-t-il.
--Tout entier...
--Si je ne me trompe,... il y a là au moins quinze cents kilos de fonte?
Fricoulet se mit à rire.
--À peine six cents... sur terre; car ici, en vertu des lois particulières de la pesanteur, ces six cents kilos sont réduits à deux cents seulement.
L'Américain tournait et retournait autour de l'appareil, ne pouvant se convaincre que l'ingénieur lui disait la vérité.
--Quel est donc le métal dont le poids est si faible?
--Le lithium.
--Le lithium, répéta l'Américain,... je ne connais pas ça.
--Il y a bien d'autres choses que vous ne connaissez pas, répliqua plaisamment Fricoulet.
Puis, tout à coup, il se mit à rire.
--Qu'avez-vous donc? demanda Farenheit d'un ton sec, car il croyait que l'autre se moquait de lui.
--Je pense à votre quartier de diamant que j'ai été obligé de jeter comme un vulgaire sac de lest, lors de mon brusque départ de Phobos,... et dont la perte vous a tant désespéré.
--Et c'est cela qui vous fait rire? grommela l'Américain, il n'y a vraiment pas de quoi...
--Quand vous saurez ce qui m'égaye ainsi, vous partagerez mon hilarité,... j'en suis certain.
--En ce cas, hâtez-vous de parler...
--Vous croyiez remporter une fortune, n'est-ce pas, avec votre morceau de carbone cristallisé?
--Dame! un million environ.
Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent dans une moue dédaigneuse.
--Peuh! fit-il, un million, la belle affaire!
--Cela vaut toujours mieux que de revenir gueux comme Job.
D'un hochement de tête, l'ingénieur indiqua l'appareil.
--Savez-vous, dit-il, ce que vaut ceci?
--Ça... ça n'a pas d'autre valeur que le prix de la fonte.
--Quel prix, selon vous?
--Eh! comment voulez-vous que je sache cela? Je n'ai jamais été dans la ferraille, moi... je ne me connais que dans les suifs...
Fricoulet insista, en riant.
--Mais, enfin, à votre avis, quelle valeur cela peut-il avoir?
Farenheit réfléchit quelques secondes.
--Je crois, dit-il, être au-dessus de la vérité en estimant le kilog. à... à...
Et, se grattant le bout du nez, hésitant à citer un chiffre.
--Allons, s'écria l'ingénieur, dites-le donc... à soixante-dix-sept mille francs.
L'Américain fit un bond formidable.
--Soixante-dix-sept mille francs! répéta-t-il... le kilog!
--Oui,... le kilog... c'est le prix du lithium en Europe.
--Mais alors, il y a là une fortune gigantesque!
--Oui... à peu près quarante-six millions.
Farenheit n'en pouvait croire ses oreilles.
--Vous êtes bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.
--Vous verrez là-bas à notre arrivée, répondit l'ingénieur que l'ahurissement de son compagnon amusait beaucoup.
L'Américain tournait autour de l'appareil, l'enveloppant d'un regard attendri, passant, avec la volupté d'un avare, sa main sur le métal poli et brillant.
Soudain une ombre inquiète assombrit son front.
--Savez-vous, dit-il en s'arrêtant devant Fricoulet, que c'est une belle chose que d'être savant.
--Pourquoi cela?
--Dame! c'est une véritable fortune que vous allez remporter en France...
--Je parie que, dans toute votre vie, répondit l'ingénieur en plaisantant, vous n'avez pas fait une seule opération sur les suifs aussi avantageuse.
--Quarante-six millions! répéta l'Américain sur un ton de regret.
Fricoulet crut comprendre le sentiment qui attristait son compagnon, et il dit en lui frappant amicalement sur l'épaule.
--Bien que partagé en cinq morceaux, l'_Éclair_,--car c'est ainsi que j'ai baptisé l'appareil--l'_Éclair_ représentera encore, pour chacun de nous, une jolie somme.
--En cinq morceaux! s'écria Farenheit... quoi! vous seriez assez généreux pour...
--Il n'y a, de ma part, aucune générosité, mais de la justice simplement... nous sommes ici cinq individus qui avons partagé et partagerons encore--c'est à craindre--bien de la mauvaise fortune; ne devons-nous pas partager la bonne?
L'Américain se précipita sur les mains de l'ingénieur.
--Mais quarante-six millions, divisés par cinq, cela donne pour chaque part un peu plus de neuf millions, dit-il d'une voix vibrante.
--Mon cher sir Jonathan, vous calculez à merveille, déclara Fricoulet.
Et se débarrassant de l'étreinte de son compagnon, il se dirigea vers Ossipoff qui sortait de l'_Éclair_ suivi de Gontran et de Séléna.
--Eh bien! demanda l'ingénieur, êtes-vous satisfait, monsieur Ossipoff.
Le vieillard jeta sur son futur gendre un regard plein d'orgueil.
--Avouez, dit-il à Fricoulet, que c'est là un des cerveaux les plus admirablement organisés de notre époque... Cet appareil est un pur chef-d'oeuvre.
Puis, tout à coup, se souvenant d'un détail qu'il avait négligé de demander.
--Pendant combien de temps, mon cher enfant, dit-il, ce moteur peut-il fonctionner?
Gontran, qui avait parfaitement bien entendu, mais qui était incapable de répondre à cette question, fit mine de redoubler d'animation dans sa conversation avec Séléna.
Fricoulet comprit l'embarras de son ami, et aussitôt:
--Le moteur peut fonctionner pendant six mois, sans interruption, dit-il; il y a également, dans les soutes, pour six mois d'air respirable et de vivres.
Le visage du vieux savant était radieux.
--Dans combien de temps le départ? interrogea-t-il.
Fricoulet se tourna vers Farenheit.
--Quelle heure a votre chronomètre, sir Jonathan? demanda-t-il.
--Onze heures quarante-cinq minutes.
--Monsieur Ossipoff, dit alors l'ingénieur, nous avons encore un quart d'heure à rester ici,... le départ est pour midi précis...
Depuis quelque temps l'espace était rayé en tous sens de longues traînées de Martiens qui, prévenus du départ des étranges voyageurs, accouraient de tous les points de la région de l'Équateur.
Déjà, la grande salle de l'Observatoire était pleine de notabilités scientifiques réunies en congrès et, au dehors, on entendait le bruissement d'ailes de la foule qui s'impatientait.
À un signal d'Aotahâ, la coupole de l'Observatoire se sépara en deux et se rabattit de chaque côté, formant ainsi une large baie par laquelle l'_Éclair_ pût prendre son essor.
--Midi moins cinq, monsieur Fricoulet, dit Farenheit qui avait conservé son chronomètre à la main.
--Mes amis, dit l'ingénieur en se tournant vers ses compagnons, il est temps d'embarquer.
L'appareil avait été dressé verticalement, son extrémité conique pointée vers le ciel, en sorte que c'étaient les cloisons séparant les cabines qui servaient de plancher.
--Y sommes-nous? demanda Fricoulet après avoir jeté autour de lui un regard rapide pour s'assurer que tout était paré.
--_All right!_ répondit Farenheit d'une voix vibrante.
Et il ajouta, sans songer à Ossipoff qui pouvait l'entendre.
--_Go ahead for the United States!_
En route, pour les États-Unis!
CHAPITRE IV
COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON
À l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le «trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.
Tout à coup, l'ingénieur murmura:
--Midi!
En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.
--Nous partons, dit simplement Fricoulet.
Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:
--Nous sommes partis.
--Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.
Mais, aussitôt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprès de lui les autres voyageurs.
On était parti et l'_Éclair_ justifiait à merveille le nom dont il avait été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense carte géographique.
Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux le soleil, alors au Zénith.
Et, de seconde en seconde, l'_Éclair_ poursuivant sa marche rapide ainsi qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace, emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.
Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:
--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers ne sont pas faits pour les chiens...
--Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée, parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...
--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du train dont marche l'_Éclair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre la position horizontale qui vous est si chère.
--Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.
--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre... pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous entraîne notre curiosité.
Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:
--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici?
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton gouailleur:
--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil à l'adresse du vieux savant.
Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il était content, l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
--C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle dans laquelle nous voulons aller.
L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
Fricoulet se mit à rire.
--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, les courants...
Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont l'Américain bâillait à l'avance.
--Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait, quel procédé avez-vous appliqué?
--Le principe de l'électricité.
Farenheit parut étonné.
--J'ai cependant visité l'_Éclair_ en détail, murmura-t-il, et je n'ai aperçu ni machines, ni piles...
Fricoulet sourit.
--C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses, au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...
L'Américain secoua la tête.
--Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.
--L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se dissolvent par un effet moléculaire.
--Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.
--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du fonctionnement de l'appareil.
--Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...
--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...
Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent, s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.
--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.
Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment spécial de l'_Éclair_, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.
À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires, vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe de l'hélice.
Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité, était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff, tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants artificiels d'une grande force--des électro-aimants, pour être juste--exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.
L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui fournissait l'ingénieur.
--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute une fortune dans ce système si simple et si puissant... _By God!_ si nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie, le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille d'or...
Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les mains.
--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?
--Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la libre Amérique...
--J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_.
--Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en soulevant sa casquette.
Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons: Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité; dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient à voix basse, la main dans la main.