Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes
Part 4
--Vous, je ne puis vous en vouloir,... car vous n'êtes point cause si je me trouve aujourd'hui si loin de mon pays natal.
--Je puis même vous apprendre, articula Fricoulet que, s'il n'avait tenu qu'à moi, vous seriez resté dans le Cotopaxi.
Farenheit le regarda d'un air interrogateur.
--Oui, répéta l'ingénieur, le matin même de notre départ, je suis venu trouver M. Ossipoff et l'ai vivement encouragé à ne point vous donner place dans notre obus... Je craignais que cette surcharge n'entraînât des difficultés... Il a traité mes craintes de puériles... et vous êtes parti.
--Ah! plût au ciel qu'il vous eût écouté! s'écria l'Américain, je ne serais pas ici à me morfondre, si loin de mon pays natal.
Fricoulet haussa les épaules pour indiquer qu'à cela il ne pouvait rien, et il allait rejoindre sa couchette, lorsque l'espace, assombri par les voiles de la nuit, se trouva soudain rayé d'une fusée lumineuse qui s'évanouit presque aussi rapidement qu'elle avait apparu.
--Une étoile filante! s'écria l'ingénieur.
Et, s'adressant à Séléna qui était accourue, il lui dit en plaisantant:
--Faites un voeu, mademoiselle.
--Un voeu, répéta-t-elle surprise.
--Les jeunes filles russes n'ont-elles donc point, comme nos jeunes filles françaises, cette charmante superstition qui leur fait former un voeu, lorsque brille au ciel une étoile filante... on prétend que le voeu se réalise rapidement.
Séléna répondit en souriant:
--Non, monsieur Fricoulet; nous ne connaissons point cela en Russie; mais ne suis-je pas, depuis longtemps, Française par le coeur?
--Formez donc vite un voeu, dit Gontran.
--C'est déjà fait, répondit-elle.
--Et sans indiscrétion, demanda le jeune homme, pourrais-je savoir?
La jeune fille le menaça du doigt:
--Ne vous en doutez-vous pas un peu? dit-elle.
--Monsieur Fricoulet, fit Farenheit en s'adressant à l'ingénieur, avez-vous entendu dire que des voeux formés, en de semblables circonstances par des hommes, se fussent réalisés.
--Je vous avouerai, mon cher sir Jonathan, que je ne possède aucun renseignement à ce sujet... mais, pour ce que cela coûte, vous pouvez toujours essayer.
Et il ajouta:
--Je n'ai pas besoin de vous demander...
--Certes non; je le dis bien haut: je souhaite de revoir les États-Unis le plus tôt possible.
Comme il achevait ces mots, l'ombre se trouva zébrée soudain d'une, véritable pluie de feu, sans cesse éteinte et sans cesse renaissante, qui dura plusieurs secondes.
--Eh! s'écria Fricoulet, ce doit être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre.
Il tira de sa poche un vieux calendrier qu'il avait emporté dans son portefeuille, et, après l'avoir consulté, il murmura:
--Oui, c'est bien cela.
Alors, se tournant vers l'Américain.
--Mon cher sir Jonathan, votre voeu est exaucé.
Farenheit regarda l'ingénieur d'un air incrédule.
--Vous vous moquez de moi, murmurait-il.
--Non pas.
Et, étendant la main vers un nouveau rayon lumineux qui venait de traverser l'espace.
--Enfourchez une de ces étoiles filantes et vous avez beaucoup de chance de revoir les États-Unis.
L'Américain haussa les épaules:
--Je pense à des choses sérieuses, maugréa-t-il, et vous me parlez de choses absurdes.
--Pas si absurdes que cela, répondit Fricoulet; ne savez-vous donc pas qu'un savant compatriote à vous, Simon Newcomb, a calculé que, par an, il ne tombe pas moins de quarante-six milliards d'étoiles filantes sur la Terre.
--Quarante-six milliards! répétèrent les compagnons de l'ingénieur, véritablement ahuris par ce chiffre.
--Pour vous prouver que cela n'a rien d'exagéré, sachez qu'en 1883, un astronome qui observait, à Boston, une pluie d'étoiles, les a assimilées à la moitié du nombre de flocons qu'on aperçoit dans l'air pendant une averse de neige ordinaire; en un quart d'heure, et, bien qu'il eut limité son observation au dixième de l'horizon, il n'en compta pas moins de six cent cinquante, ce qui, pour tout l'hémisphère visible, donnait un total de huit mille six cent soixante, soit, pour une heure, trente-quatre mille six cent quarante étoiles... le phénomène ayant duré plus de sept heures, c'est donc deux cent quarante mille étoiles qui se montrèrent à Boston.
--Mais, monsieur Fricoulet, demanda Séléna, sait-on, au juste, ce que c'est qu'une étoile filante?
--Tout d'abord, on prétendait que c'était un corps gazeux, une sorte de nébuleuse; mais on a été amené à conclure que, pour avoir la force de pénétrer dans notre atmosphère, il fallait que ce corps fût solide.
--_By God!_ s'exclama l'Américain, et vous croyez que cent quarante-six milliards de corps solides peuvent ainsi tomber sur la terre sans occasionner aucun dégât?
--Permettez-moi de vous demander, sir Jonathan, ce qui arriverait d'un essaim de moucherons traversé par un boulet de canon?
Farenheit se contenta de rire en haussant les épaules.
--Il n'y aurait pas à craindre, n'est-ce pas, que le boulet de canon fût endommagé... de même, si un éléphant s'amusait à piétiner sur une fourmilière; ce n'est assurément pas la vie du pachyderme qui vous inspirerait aucune crainte... Eh bien! ces deux comparaisons sont la meilleure réponse que je puisse faire à ce que vous venez de dire.
--Cependant, objecta Gontran, sans vouloir pousser, comme sir Jonathan, les choses à l'extrême, la rencontre de la Terre avec une étoile filante doit lui occasionner un choc quelconque.
--Quand je parle de la Terre, j'entends la Terre et son atmosphère; or, lorsqu'une étoile pénètre dans notre atmosphère, sa vitesse est telle que, son mouvement se transformant en chaleur, elle s'enflamme, se volatilise pour ainsi dire, et n'arrive à la surface du sol que sous forme de poussière.
--Comment peut-on savoir alors, demanda Séléna, que les étoiles sont des corps solides?... car, tout à l'heure, vous m'avez dit que c'étaient des corps solides.
--Et je ne m'en dédis pas, mademoiselle, car c'est la vérité; mais ce phénomène d'inflammation et de volatilisation se produit seulement pour les astéroïdes minuscules; ceux, au contraire, dont le poids varie de quelques hectogrammes jusqu'à des milliers de kilos, ceux-là résistent; mais sous l'influence de la chaleur, leur surface se fond et se couvre d'une couche de vernis et cette même chaleur les retardant dans leur course, ils n'arrivent sur Terre qu'avec une vitesse insignifiante.
--Mais cela doit finir par augmenter le volume de notre planète natale, fit observer Séléna.
--Oh! si peu et surtout si lentement; songez qu'en donnant à tous ces astéroïdes une dimension moyenne de un millimètre cube environ, nos quarante-six milliards d'étoiles annuels, représentent 146 mètres cubes et 8,760 kilos; en une série de cent siècles, cet accroissement de volume serait de 1,460,000 mètres cubes, lesquels, répandus à la surface de notre globe qui ne mesure pas moins de 510,000 kilomètres carrés, formeraient une couche de 1 centimètre d'épaisseur... vous voyez que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler.
Il se tut et se prit à considérer les rayons lumineux qui recommençaient à zébrer le manteau sombre de la nuit.
Gontran, qui se trouvait à côté de lui, se pencha à son oreille.
--Pourquoi donc, tout à l'heure, en te frappant le front, t'es-tu écrié que ce devait être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre?
--À cause de cette pluie d'étoiles...
--Elle se produit donc à dates fixes?
--Parbleu!... tu n'avais jamais remarqué cela?
--Je dois t'avouer que non... jusqu'à ce que je fisse la rencontre de M. Ossipoff, toute mon attention était portée vers la diplomatie, et le concert européen...
--... T'intéressait beaucoup plus que l'harmonie des mondes: je conçois cela. Mais, pour le moment, bénis Ossipoff que ses études astronomiques maintiennent cramponné à son télescope; autrement, tu peux être certain qu'il t'aurait déjà poussé une «colle».
--Au lieu de m'adresser ce petit discours, fit Gontran d'un ton maussade, tu ferais bien mieux de me donner quelques explications.
--Eh bien! en deux mots, voici la chose: jusqu'en ces dernières années, on attribuait aux étoiles filantes une origine planétaire; c'est-à-dire qu'on supposait qu'elles formaient des anneaux circulant autour du Soleil avec une vitesse presque égale à celle de la Terre et suivant des orbites à peu près circulaires... mais tout récemment, Schiaparelli, frappé de leur vitesse analogue à celle des comètes, soupçonna que, comme ces dernières, elles devaient avoir une vitesse parabolique et, conséquemment, appartenir à un système céleste étranger à notre système solaire; en outre,...
Gontran, qui écoutait son ami avec une profonde attention, l'interrompit brusquement.
--Si je te comprends bien, dit-il, ce serait une façon de comète dont le noyau, au lieu d'être comme celui de la comète de Halley, Biéla et autres, formé d'un corps unique, considérable, serait composé par la réunion d'infinités de corpuscules, détachés les uns des autres et circulant de conserve dans l'immensité?
Fricoulet secoua la tête.
--Tu n'y es pas, répondit-il; la théorie de Schiaparelli établit que cette agglomération de corpuscules forme une chaîne non interrompue qui court, suivant une forme parabolique, dans un plan perpendiculaire à celui dans lequel se meut la Terre...
--Mais alors, s'écria Gontran dont le visage exprima tout à coup une agitation extrême, il arrive un moment où la Terre traverse cette chaîne?
--Parfaitement logique; cette sorte de fleuve corpusculaire est même si considérable, que la Terre, bien que le traversant perpendiculairement, met quatre ou cinq jours à s'en dégager.
M. de Flammermont poussa un cri de joie qui fit accourir Farenheit et Séléna qui, voyant les deux jeunes gens causer à voix basse, s'étaient retirés un peu à l'écart.
--Ah! ma chère Séléna, dit le jeune comte en pressant dans les siennes, les mains de la jeune fille, le voeu que vous avez formé tout à l'heure va peut-être pouvoir se réaliser.
--Que voulez-vous dire? exclama Mlle Ossipoff en attachant sur son fiancé un regard plein de curiosité.
--Je veux dire que la Terre nous reverra sans doute plus tôt que nous le pensions.
L'Américain ne trouva pas d'autre moyen, pour manifester sa joie, que de jeter en l'air sa casquette de voyage.
--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour le comte de Flammermont.
Séléna regarda Fricoulet pour lui demander s'il comprenait quelque chose au langage de son ami; mais le jeune ingénieur, secouant la tête, mit son index sur son front, pour indiquer qu'il n'était pas sans concevoir des doutes sérieux concernant la raison de Gontran.
Celui-ci aperçut le geste de l'ingénieur et souriant d'un sourire indéfinissable.
--Non, dit-il, je ne suis pas fêlé... mais avant de vous exposer le plan qui vient de se former soudainement dans mon cerveau, j'ai besoin de coordonner mes idées et c'est à quoi je vais employer la nuit.
Sur ce, il souhaita le bonsoir à Mlle Ossipoff, serra la main de Farenheit et se retira dans le logement qu'il partageait avec Fricoulet.
CHAPITRE III
OÙ FRICOULET SE SOUVIENT QU'IL EST MÉCANICIEN-CONSTRUCTEUR
Toute la nuit, l'ingénieur entendit Gontran qui se remuait, sur sa couchette, ainsi que font les gens obsédés par une idée fixe.
À l'aube, enfin, voyant son ami assis sur son séant, les yeux vagues et la mine pensive.
--À quoi songes-tu? demanda-t-il.
Comme sortant d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit, passa la main sur son front et répondit:
--Je songe à quitter Mars et à rejoindre la Terre.
--Ah! c'est ton idée d'hier qui te reprend?
--Elle ne m'a pas quitté.
--C'est donc sérieux?
--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
--Et Ossipoff, tu le planteras là?
Gontran tressauta:
--Y penses-tu? demanda-t-il... n'aurai-je pas besoin de lui, une fois là-bas,... pour donner son consentement.
--Mais, jamais il ne consentira à interrompre sa circumnavigation céleste!
--Aussi, pour éviter toute discussion, toute récrimination, ne le préviendrons-nous pas; nous lui assurerons qu'il s'agit de continuer le voyage planétaire entrepris et, une fois en vue de la Terre...
Gontran compléta sa phrase par un geste signifiant clairement qu'à ce moment-là il se soucierait peu de la colère du vieux savant.
--Mais, s'il se base sur cette trahison de ta part pour refuser son consentement.
--Baste! tu es assez mon ami pour prendre cette trahison à ton compte.
Fricoulet serra plaisamment la main de son ami.
--Merci d'avoir pensé à moi, répondit-il.
Puis, affectant un sérieux qui était loin de sa pensée:
--Alors, tu as réellement un moyen de nous emmener d'ici?
--Oui, un moyen merveilleux et cependant d'une simplicité... Je m'étonne qu'un garçon intelligent comme toi n'y ait pas pensé.
--On ne saurait penser à tout, répliqua l'ingénieur avec un petit sourire,... voyons ce moyen.
Gontran prit un air grave.
--Avant de te répondre, je te demanderai d'ajouter quelques explications à celles que tu m'as fournies hier au sujet de ce grand courant d'astéroïdes qui circule dans l'espace et que la Terre traverse, as-tu dit, à certaines époques déterminées.
--Parle.
--Ce sont ces «époques déterminées» que je ne puis concilier avec «la chaîne non interrompue» se déroulant dans l'espace... faut-il comprendre que, par moments, cette chaîne a des brisures?
--Pas le moins du monde; je me suis mal expliqué... Ce fleuve d'astéroïdes coule sans interruption... mais à certaines époques, il a, comme un véritable fleuve, des crues formidables et ce sont de celles-là que je parlais hier en disant que notre planète mettait plus de cinq jours à passer d'une rive à l'autre.
--Et quelle est la périodicité de ces crues?
--Trente-trois ans!
M. de Flammermont tressaillit.
--Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre, il y a une marée gigantesque d'étoiles...
Le visage de Gontran exprima un abattement profond.
--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur surpris du changement subit survenu dans la physionomie de son ami.
--J'ai,... que ces trente-trois ans détruisent tout mon plan.
--Parce que?...
--Parce que c'est cette marée que je comptais utiliser pour regagner la Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine.
--Pardon, répliqua Fricoulet, le phénomène qui se produit sur Terre au mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'étoiles que nous avons aperçue hier n'est que l'avant-garde de la grande marée qui va envahir Mars prochainement.
Gontran sauta au cou de son ami.
--Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il.
Après s'être dégagé de cette cordiale étreinte, l'ingénieur reprit:
--Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fâché de connaître ce plan merveilleux grâce auquel je cours chance de revoir enfin mon cher boulevard Montparnasse.
Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris allumés d'une lueur un peu moqueuse.
--Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, très attentivement les _Continents célestes_ et j'y ai retrouvé, longuement détaillés, les quelques renseignements que tu m'as donnés hier. Une chose surtout m'a causé un plaisir extrême: c'est cette déclaration d'un certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occupé des pierres météoriques: «Dans le plan où se meut l'anneau des astéroïdes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est remplacé par le plein météorique.»
--Oui, répondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tête, la densité de cet anneau est plus de mille fois supérieure à celle de l'espace intersidéral, je sais cela... et après?...
Gontran leva les bras au-dessus de sa tête et les agita désespérément.
--Comment! et après?... s'écria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous avons là, à notre disposition, un fleuve... un véritable fleuve et qu'il nous suffira de nous abandonner à son courant...
--Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars, pour n'y revenir qu'après avoir passé par Saturne, Uranus et autres lieux...
--Eh bien! répondit le jeune comte nullement déconcerté, nous remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voilà tout.
--Tu parles sérieusement?
--Tout ce qu'il y a de plus sérieusement... que vois-tu d'impossible à cela?... qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on navigue dans l'espace? c'est le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voilà une route dont la densité, dis-tu, est mille fois supérieure à celle de l'espace, le hasard veut que, précisément, cette route passe par la Terre, où nous voulons nous rendre...
Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son avis...
--Soit, dit l'ingénieur après un assez long silence, je t'accorde la praticabilité de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne à la main et le sac sur l'épaule?
--Bien entendu,... il faut un véhicule,... mais cette partie-là te regarde.
--Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux énormes.
--Dame! répondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon affaire à moi... je suis inventeur, ce qui demande du génie;... je ne suis pas ingénieur, ce qui ne demande que des études spéciales.
Le pauvre Fricoulet était littéralement abasourdi par l'aplomb de son ami.
--Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise...
--Quelle impossibilité vois-tu à cela? n'as-tu pas construit l'obus qui nous a emportés vers la Lune?... la sphère de sélénium grâce à laquelle nous avons abordé sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le ballon métallique qui nous a amenés ici?... ton effroi provient seulement de ta modestie extrême; moi j'ai le ferme espoir qu'en te torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose...
--Ma parole d'honneur! s'écria l'ingénieur, il n'y a que les ignorants pour ne douter de rien.
--Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran.
--Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette armée d'astéroïdes dont nous avons aperçu hier l'avant-garde, va défiler devant Mars dans trois semaines.
--Raison de plus pour mettre les bouchées doubles, répliqua le jeune comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse à tes calculs.
Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Séléna, à laquelle Farenheit voulait absolument arracher des détails sur le plan de son fiancé.
La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'était au courant de rien, l'Américain n'en persistait pas moins à l'interwiever.
--Ah! ma chère âme, dit Gontran en pressant la main de sa fiancée, je crois que nous touchons enfin au bonheur.
--Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noyés de tendresse.
--C'est comme je vous l'affirme, répondit-il, dans quinze jours nous partons d'ici?
Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda:
--Et dans combien de temps pensez-vous que je serai à New-York?
M. de Flammermont parut réfléchir, puis enfin il répliqua:
--Un mois après notre départ.
--Mais, mon père? interrogea timidement Séléna.
--Ah! votre père, fit Gontran d'un ton plein de désinvolture,... nous lui ferons croire qu'on file sur Jupiter, Saturne et compagnie, tout en leur tournant le dos. Il se consolera de n'avoir pas vu les Mondes Géants, en contemplant le bonheur de ses enfants.
* * *
Aussitôt que M. de Flammermont l'eût quitté, Fricoulet tira son carnet et se mit à le noircir de chiffres et de croquis, pendant près d'une demi-journée; après avoir recommencé plus de vingt fois ses calculs et ses plans, il s'en fut trouver le complaisant Aotahâ avec lequel il eut une conférence qui dura jusqu'au soir.
Le lendemain, au point du jour, nouvel entretien entre l'ingénieur et le Martien, dont la conséquence fut le plan de construction d'une sorte de navire destiné à transporter, sur le fleuve astéroïdal, Fricoulet et ses compagnons de voyage.
Suivant les conseils d'Aotahâ, le jeune ingénieur avait adopté, comme propulseur, l'hélice, et comme force motrice l'électricité, dont l'application était des plus communes à la surface de la planète Mars.
Mais l'hélice n'était pas destinée à agir directement sur les corpuscules cosmiques, c'est-à-dire à prendre sur eux son point d'appui, suivant le rôle joué par l'hélice dans un véritable navire.
Dans l'appareil de Fricoulet, elle devait agir seulement comme intermédiaire: c'est-à-dire qu'elle aspirait les astéroïdes par un tube de faible diamètre et les refoulait à l'arrière par une ouverture plus large.
La forme extérieure adoptée était celle d'un cylindre de cinq mètres de diamètre et de six mètres de long; ce cylindre était intérieurement traversé, dans le sens de sa longueur, par un tuyau concentrique d'un mètre et demi de diamètre et de longueur triple, dans lequel se mouvait la vis d'Archimède à trois filets, jouant le rôle d'hélice propulsive.
À l'extrémité antérieure, ce tuyau se terminait en tronc de cône; l'autre extrémité affectait la forme évasée d'un tuyau de cheminée de locomotive.
Le logement des voyageurs devait être formé par l'espace annulaire séparant le tuyau intérieur du grand cylindre qui constituait la coque même du navire. Cet espace fut divisé, en deux parties égales, dans le sens de la hauteur, par une cloison horizontale tenant lieu de plancher, et aussi dans le sens de la longueur, par une autre cloison percée d'une porte; de cette façon, l'appareil se trouvait composé de quatre cabines, accouplées deux par deux et superposées.
Celles du premier étage furent consacrées, l'une au _carré_, c'est-à-dire à la salle commune, et l'autre, divisée en deux parties, à Ossipoff et à sa fille; l'une des deux de l'étage inférieur devait être partagée entre Farenheit et Gontran; l'autre devait servir tout à la fois de cuisine, de logement pour le moteur, de réserve, de soute; en outre, Fricoulet se proposait de s'organiser une petite encoignure, tout contre le moteur, afin de le surveiller de plus près.
Une fois ce plan bien examiné et bien discuté entre Fricoulet et Aotahâ, ce dernier ce chargea de la mise en oeuvre, et le jeune ingénieur eut le loisir de s'extasier à son aise sur les merveilles de l'industrie martienne.
Il avait été décidé que tout l'appareil serait en métal.
Le cylindre extérieur, d'abord fait en bois, fut moulé dans le sable, suivant les procédés métallurgiques en usage sur la Terre; puis, le moule une fois terminé, et l'_âme_ mise en place, on fondit du même coup tout le cylindre.
Pendant que le métal refroidissait, une autre équipe de Martiens fabriquait, au moyen d'un immense tour fonctionnant à l'électricité, le tuyau du milieu destiné à servir d'enveloppe à la vis; quant à l'hélice, on la construisait en enfonçant, dans une rainure hélicoïdale tracée sur l'arbre du moteur, de minces tiges métalliques réunies ensuite les unes aux autres par des plaques également métalliques.
Cependant, le cylindre refroidi avait été démoulé et tourné.
Alors, il fallut procéder à l'_ajustage_.
Plus de neuf jours avaient été employés à ces différents travaux; ce qui, avec trois jours consacrés à l'étude préparatoire de l'appareil, ne laissait plus que trois jours de répit avant l'arrivée, dans la région de Mars, de la grande armée d'astéroïdes avec laquelle devait coïncider le départ des Terriens.
Trois jours! et Fricoulet calculait qu'il faudrait au moins ce laps de temps rien que pour boulonner les planchers et les cloisons.
Mais cette méthode primitive n'était point celle en usage chez les Martiens, et la surprise du jeune ingénieur fut aussi grande que sa joie, lorsqu'il put se rendre compte du moyen expéditif employé par les habitants de la planète pour ajuster les pièces entre elles.